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La Pensée historique (7) : La dimension éthique

Lorsque les historiens adoptent un point de vue historique, ils doivent aussi demeurer conscients des responsabilités qu’ils ont d’analyser, de discuter et de se souvenir de façon critique des événements historiques, y compris les crimes, les injustices et les sacrifices. Quelles sont les obligations des historiens envers le récit d’événements historiques sensibles et controversés ?

Ici, nous allons discuter le sixième concept présenté dans le cadre du projet de la pensée historique (http://penseehistorique.ca/), soit la compréhension de la dimension éthique des interprétations historiques.[1] Lorsque les historiens effectue la recherche et écrivent l’histoire pour un auditoire public, ils doivent rester vigilants quant à quel type de point de vue historique ils adoptent, et la dimension éthique qui s’y rattache. L’historien ne peut pas éviter les événements historiques controversés et doit comprendre la différence entre ce qu’il sait être en terrain éthique dans la société contemporaine et ce qu’était l’éthique de l’époque révolue. Par conséquent, il est vital que les historiens prennent bien soin de ne pas imposer leurs propres jugements de valeur en utilisant une lentille contemporaine sur des événements controversés du passé.

La Loi de l’immigration chinoise de 1885 est un puissant symbole de discrimination et d’exclusion raciale. La Loi a été promulguée le 20 juillet 1885. Parmi ses aspects les plus controversés se trouvait la taxe d’entrée de 50 dollars imposée à tous les immigrants chinois qui faisait en sorte que la plupart des individus ne pouvaient entrer au pays. Jusqu’en 1903, la taxe d’entrée chinois a atteint 500 dollars. Environ 81 000 individus ont acquitté leur droit d’entrer au Canada. Le premier juillet 1923, le gouvernement canadien a adopté une nouvelle Loi de l’immigration chinoise, souvent surnommée la Loi de l’exclusion chinoise. Ce nouveau projet de loi interdisait toute immigration chinoise au Canada, à l’exception des personnes appartenant à trois catégories : les diplomates, les étudiants étrangers et les personnes bénéficiant d’une « circonstance spéciale » par autorisation ministérielle, tel que décrit en vertu de l’Article 9 de la Loi. Durant une période de plus de 24 ans, peu de Chinois ont pu entrer au Canada. En raison de la participation des Canadiens et Canadiennes d’origine chinoise dans les forces canadienne, des horreurs de la Deuxième Guerre mondiale et de l’Holocauste atteignant le territoire canadien, le gouvernement fédéral a abrogé la Loi de l’immigration chinoise en 1947.

En tant qu’historien, il est assez facile de souligner le caractère discriminatoire et d’exclusion de la Loi de l’immigration chinoise dans l’histoire canadienne. Mais sur le plan éthique, comment examiner un tel événement ? Nous nous assurons de situer de manière critique les lois de l’immigration chinoise dans leurs époques respectives. Ces périodes démontrent ce à quoi ressemblait la société canadienne dans les années 1880 et 1920 — des époques durant lesquelles les Canadiens et Canadiennes d’origine chinoise étaient considérés comme racialement inférieurs par les Canadiens blancs qui craignaient aussi l’arrivée d’étrangers et cette main-d’œuvre.

En tant qu’historiens et citoyens, nous avons le devoir de traiter les événements passés de façon éthique. Un exemple se trouve dans le quartier juif du Vieux-Montréal qui a servi à l’élaboration d’une étude de cas dans le cadre de Façonner le Canada : l’exploration de nos paysages culturels. En cours de recherche pour cette étude de cas, l’historien doit rester au courant des événements et de leur impact sur la communauté sous étude. Dans ce cas, nous étions conscients des effets de l’antisémitisme au Québec précédant la Deuxième Guerre mondiale et l’Holocauste. Durant cette période, les études existantes faisaient remarquer que le Québec était une province farouchement conservatrice et catholique où les minorités ethniques étaient souvent marginalisées et victimes de discrimination. Le type de discrimination dont les minorités ethniques et religieuses étaient victimes quotidiennement sur le plan personnel et face à la majorité canadienne-française de la population n’est pas seulement révélateur de l’existence de cette discrimination, mais illustre aussi l’environnement social du Québec, avant, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale. Après 1945, des milliers de réfugiés juifs ont fui une Europe déchirée par la guerre et ont été admis au Canada. Avec l’aide de la Jewish Immigrant Aid Society, les réfugiés juifs trouvaient hébergement, emploi et vêtements. Tout au long de cette période, les Juifs ont continué d’être marginalisés par l’antisémitisme.

Les historiens doivent rester conscients de l’utilisation de la lentille contemporaine pour juger des événements, des personnes et des sociétés du passé. Trop souvent, lorsque les historiens discutent d’événements historiques passés, ils ne restent pas neutres. Une solide recherche historique ne doit pas ignorer ou tenter de blanchir la discrimination, les crimes ou les événements du passé, mais plutôt les traiter de façon éthique et les placer dans le contexte dans lequel ils ont eu lieu. Ainsi, les historiens évitent de porter des jugements éthiques sur le passé jusqu’à ce qu’ils aient examiné l’environnement de la période historique.

Quelques images de la section « Le voisinage » de l’exposition Façonner le Canada, mettant en vedette des portraits photographiques contemporaines de Naomi Harris.


  1. Le projet de la pensée historique, « Concepts », consulté le 20 novembre 2012, http://penseehistorique.ca/les-six-concepts.