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La couleur à la frontière canadienne : les fermiers noirs américains

par Steve Schwinghamer, Historien

« Je ne sais pas si ça vous intéresse ou non, mais je vous signale que bon nombre de personnes de couleur quittent votre district pour l’Ouest canadien. Ces gens ne sont pas considérés comme des colons susceptibles de réussir dans notre pays. » W.D. Scott, surintendant canadien de l’immigration, à P.H. York, le 17 octobre 1910.[1]

Les politiques d’exclusion

Au début du 20e siècle, les politiques canadiennes d’immigration excluaient délibérément les groupes jugés inaptes à l’intégration.[2] En plus du dépistage habituel outremer, les autorités canadiennes prenaient souvent des mesures exceptionnelles afin d’empêcher ces immigrants « indésirables » de venir au Canada. Parmi ces mesures, on retrouve le dépistage rigoureux à l’étranger, la taxe d'entrée, et même des ententes diplomatiques de restriction de l'émigration à partir d’autres pays.[3] Cependant, les autorités canadiennes se trouvaient confrontées à certaines circonstances qui rendaient politiquement difficile l’identification des indésirables. Par exemple, les sujets britanniques en provenance de l’Inde et des Indes occidentales pouvaient demander un statut juridique préférentiel au Canada, même s’ils étaient des cibles de choix pour l’exclusion fondée sur la « race ». Les autorités canadiennes ont réagi en imposant des contraintes indirectes dans ces cas particuliers, comme exiger que les immigrants en provenance de ces endroits aient davantage d’argent en leur possession, ou effectuent un trajet sans escale de leur pays d’origine vers le Canada.[4] Avec ces politiques indirectes et ces mesures de dépistage, les autorités canadiennes ont établi un robuste régime d’exclusion préventive. Par contre, leurs efforts pour freiner l’arrivée d’immigrants noirs en provenance des États-Unis ont dépassé de loin tous ces exemples. Les autorités canadiennes d’immigration ont utilisé tout en leur pouvoir pour empêcher les candidats afro-américains d’immigrer au Canada au début du 20e siècle par l’application sélective de règlements, la tromperie, la corruption et d’autres méthodes douteuses.

Contexte : Oklahoma, vers 1910

Les Afro-Américains faisaient face à une discrimination renouvelée aux États-Unis au début du 20e siècle. Les colons venus d’Oklahoma arrivés au Canada en 1911 se plaignaient d’être privés de droits civiques, de se faire voler leurs biens et de se voir interdire l’accès aux endroits publics. L’un d’eux raconte avoir « entendu parler de terres libres ici, de même que du fait que tout le monde avait droit de vote et vivait en homme libre. »[5] Ces facteurs ont tous stimulé l’intérêt envers l’immigration au Canada dès 1907. En dépit des pressions à partir et du fort intérêt exprimé, à peine un millier d’Afro-Américains sont arrivés au Canada entre 1905 et 1912. Pendant ces mêmes années, des centaines de milliers d’Américains sont venus s’établir au Canada, cette période étant l’un des sommets historiques en matière d’immigration canadienne. Qu’est-ce qui pouvait bien empêcher les Noirs de participer à cette migration massive?

Réactions du public canadien

Un des facteurs clés de l’exclusion des Afro-Américains était la pression populaire canadienne. Plusieurs organismes de droits civiques ont écrit aux autorités canadiennes afin de demander qu’on interdise l’immigration des Noirs.[6] L’organisme IODE d’Alberta a convoqué une réunion d’urgence afin de rédiger une lettre à ce sujet, où l’on peut lire :

« Nous nous alarmons de constater l’arrivée rapide et continue de colons noirs… cette immigration aura comme effet immédiat de décourager l’établissement de Blancs près des fermes des Noirs et fera chuter la valeur de toutes les propriétés des environs. »[7]

Le débat public se faisait souvent autour de la peur que les conflits raciaux qui faisaient rage aux États-Unis ne se répandent au Canada en raison d’une immigration noire à grande échelle. Le conseil de ville d’Edmonton a fait circuler une pétition que des milliers de personnes ont signée, affirmant que « tout le monde sait qu’il est démontré qu’aux États-Unis, Noirs et Blancs ne peuvent vivre à proximité des uns et des autres sans déclencher une anarchie révoltante et une haine raciale amère… »[8] C.A. Speers, chargé de faire rapport sur les « colonies noires » du Canada au ministère de l’Immigration, commente les « préjugés particuliers des Canadiens et Anglo-Saxons qui… veulent que ce pays demeure un pays de Blancs. »[9] En dépit de certaines conclusions sympathiques aux immigrants Noirs, Speers conclut son rapport sur ces termes :

« … au cours des mes nombreuses années d’expérience au sein du ministère, je me suis toujours efforcé d’être juste et de rendre justice aux vertus de chacun. Je ne nie pas que des Afro-Américains possédent des habitudes industrieuses et je ne douterais pas intentionnellement de leur honnêteté, mais… je considère mal avisé de leur permettre de venir en grand nombre dans notre pays, dans la mesure où leur nombre atteindrait des proportions telles que nous serions confrontés aux mêmes difficultés politiques et sociales que celles que la République américaine doit affronter chaque jour. »[10]

Campagne de dissuasion

Les attitudes chargées de racisme de la population canadienne au tournant du 20e siècle se reflétaient chez les autorités d’immigration. Un important obstacle dressé par les autorités contre les Afro-Américains était passif, mais intentionnel : les autorités refusaient de répondre aux personnes de race noire qui demandaient de l’aide ou des renseignements. L’agent du gouvernement canadien en poste à Kansas City signale avoir « refusé le courrier de demandeurs Noirs. Au lieu de m’assurer de leur départ vers le Canada, je m’y suis opposé, sinon il y en aurait eu non pas des centaines, mais plusieurs milliers d’entre eux. [11] Des lettres-types mentionnant les mauvaises conditions de vie des Noirs au Canada ont été envoyées en réponse aux chefs de file des communautés Afro-Américaines, à qui on demandait de partager la mauvaise nouvelle « avec ceux qui songaient à venir au Canada. »[12] L’association américaine pour la promotion des gens de couleur, la National Association for the Advancement of Colored People ou NAACP, a remarqué cette discrimination raciale évidente et s’y est objectée. En guise de réponse, Frederick C. Blair, secrétaire du ministère de l’Immigration, a écrit au nom du surintendant que « le climat et les autres conditions de ce pays sont tels qu’ils ne conviennent pas aux gens de couleur. »[13]

Les autorités canadiennes ont aussi payé des agents aux États-Unis afin de mettre en garde les Afro-Américains contre la nature pernicieuse du Canada et les avertir de ses dangers. Un de ces agents était G.W. Miller, de Chicago, un médecin afro-américain, qui écrivait des éditoriaux persuasifs, quoique mensongers, dans le journal Oklahoma Guide, principalement lu par des Noirs et publié à Guthrie, en Oklahoma. Parmi ses inventions dissuasives, il a écrit qu’à la frontière canadienne, « votre épouse et vos filles sont dévêtues devant vos yeux et examinées par un conseil composé d’hommes. »[14] Docteur Miller a organisé des assemblées publiques dans les localités d’Oklahoma pendant l’été 1911. Elles ont eu l’effet escompté, si on se fie aux rapports de Miller, qui déclare que la mauvaise réputation du Canada s’est répandue dans tout l’état une fois son travail accompli, en juillet 1911. Ce n’est pas une coïncidence si le nombre de demandes d’immigration au Canada a alors chuté.[15]

(Pour un exemple des textes de Miller : http://gateway.okhistory.org/ark:/67531/metadc96112/m1/1/)

Obstacles administratifs

En plus de cette forme d’exclusion par anticipation, les autorités d’immigration ont mis en place d’autres obstacles. Les agents d’immigration refusaient les certificats attestant de bonne foi le statut de fermier des Afro-Américains. Les représentants du chemin de fer étaient avisés de veiller à ce qu’ils paient le tarif ordinaire plutôt que le tarif réduit réservé aux colons, à moins que ces derniers ne produisent le certificat d’immigration que les agents d’immigration avaient pour ordre de leur refuser.[16] Un examinateur médical recevait des pots-de-vin pour chaque colon Noir refusé.[17] Blair a invoqué l’outil fiable d’exclusion raciale au Canada, le règlement de trajet sans escale, afin de refuser à un Noir né en Guyane britannique et vivant aux États-Unis, de s’installer au Canada.[18] (Cliquez l'image pour voir la photo en grand format.)

Un médecin de Trinidad qui pratiquait aux États-Unis, tout en étant sujet britannique de naissance (et vétéran de la Marine Royale) s’est vu refuser l’entrée par correspondance, en raison de son inaptitude climatique.[19] Les autorités ont même songé à recruter Booker T. Washington, un éducateur et défenseur des droits des Afro-Américains, afin de détourner l’intérêt des Noirs américains du Canada pour qu’ils demeurent dans le Sud.[20] En somme, même une immigration de petite échelle des Noirs a suscité une vive réaction de la part des autorités canadiennes, qui dépasse largement les moyens ordinaires pris par le ministère pour contrôler l’admission.

L’épisode prend fin par un geste fulgurant : le 12 août 1911, le gouvernement canadien adopte l’arrêt-en-conseil qui interdit « tout immigrant appartenant à la race Noire, jugée inapte au climat et aux exigences du Canada. »[21] Ce règlement ne semble pas avoir été invoqué officiellement et n’a jamais été inscrit dans la Loi sur l’immigration, mais il demeure une preuve irréfutable du désir du gouvernement d’empêcher l’établissement des Noirs au Canada.

Pourquoi le ministère a-t-il suivi des préjugés internes et populaires afin de mettre en vigueur cette exclusion raciale? Speers en parle dans son rapport :

« … peu importe à quel point nous déplorons cet état de chose, il existe définitivement un sentiment général qui s’oppose directement à l’établissement d’un grand nombre de personnes de couleur dans l’Ouest.

Advenant que quelques personnes de couleur établies au Canada militent fortement contre l’immigration américaine, le problème deviendrait grave… Il serait mal avisé de retarder l’arrivée potentielle de quelque 200 000 bonnes personnes de race blanche en raison de l’admission d’un nombre limité de personnes de couleur. En outre, le sentiment est si prononcé dans certains districts où ces gens s’établissent que je suis obligé de tenir compte et d’apprécier l’opinion publique tout en recommandant que les efforts visant à faire entrer des gens de couleur soient interrompus par tous les moyens de dissuasion possibles que le ministère aura la sagesse de juger urgents. »[22]

Parmi ces moyens de dissuasion, on retrouve des efforts remarquables visant à décourager les Afro-Américains à leur point d’origine, avant même qu’ils n’entreprennent leur périple vers la frontière. Les autorités canadiennes de l’immigration appliquaient de façon sélective les règlements d’immigration et avaient recours à la tromperie, à la corruption et à d’autres méthodes abusives afin d’empêcher les Noirs de s’établir au Canada au début du 20e siècle.


  1. Circulaire préparée à répétition par Laval Fortier et d’autres pour la signature de W.D. Scott. Plusieurs exemples datant de 1910-1911 se trouvent au ministère de l’Immigration, “Immigration of Negroes from the United States to Western Canada”, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76 Volumes 192-193, Dossier 72552 (ci-après Dossier 72552). L’exemple cité est celui de W.D. Scott à P.H. York, Ottawa, 17 octobre 1910, Dossier 72552 partie 2.
  2. K. Tony Hollihan, “’A brake upon the wheel’: Frank Oliver and the Creation of the Immigration Act of 1906”, Past Imperfect, 1 (1992), 100-101.
  3. Patricia E. Roy, A White Man’s Province: British Columbia Politicians and Chinese and Japanese Immigrants, 1858-1914 (Vancouver: University of British Columbia Press, 1989), 207-213.
  4. Pour un exemple de cas d’immigrant en provenance de l’Inde touchant les côtes est et ouest du Canada, consulter W.R. Little à la Royal Mail Steam Packet Company, Ottawa, 9 mai 1924, dans Ministère de l’Immigration, “Immigration from British West Indies”, RG 76 Vol. 567 Dossier 810666 (ci-après Dossier 810666), partie 3.
  5. R. Bruce Shepard, “Diplomatic Racism: Canadian Government and Black Migration from Oklahoma, 1905-1912”, Great Plains Quarterly, 3:1 (1983) 6.
  6. Cette correspondance se poursuit dans toute la partie 3 du dossier 72552
  7. IODE Alberta Chapters à F. Oliver, Edmonton, 31 mars 1911, Dossier 72552 partie 3.
  8. Conseil municipal d’Edmonton à W. Laurier, Edmonton, 18 avril 1911, Dossier 72552 partie 3.
  9. C.A. Speers à J.B. Walker, Winnipeg, 26 octobre 1910, Dossier 72552 parties 2, 4.
  10. C.A. Speers à J.B. Walker, Winnipeg, 26 octobre 1910, Dossier 72552 parties 2, 6.
  11. J.S. Crawford à F. Oliver, Winnipeg, 2 décembre 1910, Dossier 72552 partie 2.
  12. L.M. Fortier à Rév. A. Roberson, Ottawa, 7 mars 1911, Dossier 72552 partie 4; F.C. Blair (au nom de Scott) à Cory, Ottawa, 14 mars 1911, Dossier 72552 partie 4.
  13. F.C. Blair à W.E.B. DuBois, Ottawa, 7 mars 1911, Dossier 72552 partie 2.
  14. G.W. Miller, “On Western Canada and Conditions As He Found Them”, Oklahoma Guide (Guthrie), 6 juillet 1911, 1; consulté sur http://gateway.okhistory.org/ark:/67531/metadc96112/m1/1/
  15. Shepard, “Diplomatic Racism”, 10-12.
  16. J.L. Doupe à W. Bannatyne, 30 décembre 1910, Dossier 72552 partie 2.
  17. Robin Winks, The Blacks In Canada: A History (Montreal: McGill-Queen’s University Press, 1997), 310.
  18. F.C. Blair à E.F. Chubb, Ottawa, 3 mars 1911, Dossier 72552 partie 2.
  19. W.D. Scott à A.W. Thomas, Ottawa, 19 janvier 1911, Dossier 72552 partie 2.
  20. Shepard, “Diplomatic Racism”, 10.
  21. Barrington Walker, ed., The African-Canadian Legal Odyssey: Historical Essays (Toronto: University of Toronto Press, 2012), 30, 45.
  22. C.A. Speers à J.B. Walker, Winnipeg, 26 octobre 1910, Dossier 72552 parties 2, 5.