Skip to the main content

Réflexions sur les entrevues d'histoire orale des réfugiés du Printemps de Prague

En tant que stagiaire en recherche du Musée canadien de l'immigration du Quai 21, ainsi qu'en tant que diplômée en histoire et titulaire d'une maîtrise en bibliothéconomie et en information, j'ai pu côtoyer des informations historiques à bien des occasions. De plus, comme je suis la petite-fille d’immigrants néerlandais arrivés au Canada après la Seconde Guerre mondiale, il n'y a rien que j'aime plus qu'entendre les histoires personnelles des autres! Les histoires orales sont cependant relativement nouvelles pour moi et c'est ce qui les rend d'autant plus excitantes dans le cadre de mon travail. Les histoires orales du Musée sont des entrevues enregistrées portant sur des histoires de vie, avec un accent sur l'immigration. Elles m'ont permis de mieux comprendre les différents points de vue, les récits contradictoires et les divers effets de l'immigration sur les individus et les familles, tout particulièrement en les comparant aux récits provenant d'autres sources et d'experts en la matière. Tout dernièrement, j’ai examiné quelques entrevues d’histoire orale de personnes qui ont quitté l’ancienne Tchécoslovaquie pour venir au Canada après l’invasion du Pacte de Varsovie de 1968. L'objectif du Pacte de Varsovie était de réprimer une période de libéralisation politique et économique connue sous le nom du Printemps de Prague, qui s'est déroulée au cours de la même année. Cela m'a permis de réfléchir aux similitudes et aux différences qui se retrouvent dans les histoires personnelles qui ont été partagées.

Lorsque j'ai commencé à écouter ces entrevues, je cherchais les choses qu'elles partageaient, ce qui les liait les unes aux autres. Le point commun que j’ai plutôt découvert est le caractère unique de l'histoire de départ et d’arrivée de chaque personne. Même en examinant un moment historique aussi précis que le Printemps de Prague. Lorsqu'elle était en tournée avec son groupe de musique, Veronika Martenova Charles a profité du fait que son avion faisait le plein pour fait défection à Gander, dans la province de Terre-Neuve. Elle avait 19 ans et comme cette immigration n'était pas prévue, elle n'avait qu'un petit sac et ne connaissait que deux phrases en anglais : « J'aimerais rester au Canada » et « Je ne veux pas remonter à bord de l'avion ».[1] Entre temps, Jan Smid a quitté le pays en participant à une compétition de patrouille de ski en Yougoslavie, la famille de Barbara Sherriff a pu partir en forgeant une lettre d'invitation et la famille de Magdalena Krondl a reçu des visas à l'ambassade du Canada à Vienne après avoir été licenciée de son travail à cause du passé « capitaliste » de son père.[2] Toutes ces personnes ont été touchées par le même moment de l'histoire et pourtant, chacune d'entre elles est complètement différente.

Découvrir les différentes expériences d’un événement commun nous aide à comprendre la complexité de ce que vivent les réfugiés ou les immigrants. L'historien oral Michael Frisch mentionne que traditionnellement, le « comment » a joué un rôle plus important dans l'histoire que le « pourquoi ».[3] Discuter des raisons pour lesquelles les gens ont fait certains choix ou ressenti certaines émotions peut cependant mener à une compréhension historique plus complète. Michael Frisch ajoute qu'une personne n'a pas besoin d'être un acteur majeur pour participer à un événement historique. En fait, en recueillant les souvenirs de personnes qui ne se seraient normalement pas retrouvées dans les textes historiques faciles d'accès, nous pouvons atteindre une compréhension plus riche d'une période historique.[4] En écoutant et en faisant la promotion des histoires orales d’immigrants qui ont été touchés par des événements tels que le Printemps de Prague, que ces histoires orales proviennent de membres de groupes de musique (Veronika Charles) ou de détenteurs de doctorats (Magdelan Krondl), nous avons accès au « pourquoi » et nous pouvons l'entendre de la bouche de personnes qui ont le pouvoir d'élargir notre compréhension au-delà de ce que pourrait nous apporter l'histoire comme elle est ordinairement enregistrée. La force commune de ces histoires (tout comme la nôtre) se trouve dans l'appréciation que nous pouvons avoir pour les différences qu'elles soulignent concernant un même événement.

Cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas de similitudes générales dans les histoires orales du Printemps de Prague. Ces histoires sont racontées avec un humour et avec un niveau de confort que l'on ne retrouve pas très souvent chez les nouveaux réfugiés ou chez ceux qui préfèrent ne pas parler de leurs expériences traumatisantes. En comparant les entrevues concernant l'ancienne Tchécoslovaquie avec les histoires orales du Musée provenant de nouveaux arrivants qui sont arrivés plus récemment, j'ai remarqué que la plupart des immigrants tchécoslovaques parlent de leurs histoires de départ et d'arrivée avec le bénéfice du temps qui s'est écoulé.

J'ai pu faire un lien entre ces réflexions et mes expériences personnelles comme petite-fille d'immigrants néerlandais. J'ai récemment eu l'occasion de m'asseoir avec George Zwaagstra, un ancien du Musée et un bénévole, et j'ai pu écouter certains des souvenirs qu'il garde de l'époque où il était un nouveau Canadien arrivant des Pays-Bas. J'ai été frappé de constater à quel point son histoire était semblable à celle de mon grand-père et à quel point plusieurs aspects de leurs histoires étaient différents. Ils sont tous les deux arrivés des Pays-Bas peu de temps après la Seconde Guerre mondiale, ils ont tous les deux été touchés par l'occupation allemande, mais ils sont tous les deux venus au Canada pour des raisons complètement différentes. Encore une fois, je ne serais pas en mesure d’avoir une compréhension complète de l’immigration néerlandaise au Canada qui a suivi la Seconde Guerre mondiale sans avoir entendu un éventail d'histoires.

Quand j'ai commencé à travailler avec les histoires orales concernant le Printemps de Prague, j'ai gardé l'œil ouvert pour déceler toutes les similitudes possibles, car je savais que j'écrirais éventuellement ce blogue. J’ai plutôt découvert à quel point chaque histoire devenait saisissante à sa propre façon, à quel point l'histoire de chaque personne racontait un voyage complètement différent, même si ces récits semblaient similaires de prime abord. Plus que tout, j'ai découvert à quel point chaque histoire est importante pour donner une vue d'ensemble à l'histoire de l'immigration. Le Printemps de Prague, comme tout autre événement historique, ne peut pas être défini par ses similitudes. Nous devrions plutôt examiner ses différences afin de comprendre l’impact au sens large qu'il a eu sur un si grand nombre de gens.

Certaines des histoires incroyables dont j'ai parlé sont présentées ici, dans l'exposition spontanée du Musée 1968 : Le Canada et les réfugiés du Printemps de Prague. Venez voir cette exposition avant qu'elle ne ferme ses portes, le 3 janvier 2019. Vous aurez l'occasion d'en apprendre davantage et d'entendre ces histoires vous-même !


  1. Veronika Martenova Charles, entrevue par Emily Burton le 12 juin 2018 à Toronto, ON, 18.06.12VMC, Musée canadien de l'immigration du Quai 21.
  2. Jan Smid, entrevue par Emily Burton le 12 juin 2018 à Toronto, ON, 18.06.12JS, Musée canadien de l'immigration du Quai 21, Barbara Sherriff, entrevue par Emily Burton le 11 juin 2018 à Toronto, ON, 18.06.11BS, Musée canadien de l'immigration du Quai 21, Magdalena Krondl, Ph.D, entrevue par Emily Burton le 10 juin 2018 à Toronto, ON, 18.06.10MK, Musée canadien de l'immigration du Quai 21.
  3. Michael Frisch, A Shared History (Albany: State University of New York Press), 15-16.
  4. Frisch, 163.