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Quelque chose à déclarer ? Partie 2 - Réflexions sur les expériences d’immigration et de douanes au Quai 21

Dans mon dernier blogue, Quelque chose à déclarer ? L’immigration et les douanes, depuis la Confédération, présentait le rôle historique des douaniers au Canada et proposait certaines des demandes anecdotiques les plus amusantes et étranges provenant de voyageurs. Ce blogue continue l’examen du rôle des douanes comme partie essentielle de l’expérience du nouvel arrivant au Canada, à travers les témoignages d’un ancien agent de Douanes Canada au Quai 21 et d’immigrants qui sont passés par ici.

En tant qu’agent de Douanes Canada au cours de la période d’après-guerre, Arthur Vaughan en a vu, des immigrants arrivant par le Quai 21 avant de monter dans les trains pour leur destination finale au Canada. Monsieur Vaughan raconte :

L’arrivée de personnes déplacées donnait lieu à des scènes qui tranchaient avec celles remplies de bonne humeur des épouses de guerre bavardant. Il est difficile de comprendre ce que ces âmes désespérées avaient subir à cause de l’inhumanité de l’homme envers l’homme. Ils sont arrivés avec presque aucun élément de valeur, leurs quelques biens transportés dans des sacs de différentes sortes ou des valises usées en carton. Ces gens venaient de plusieurs milieux de vie : l’agriculture, l’industrie, le commerce et, dans bien des cas, le milieu professionnel. Les ravages de la guerre avaient emporté leurs maisons, leurs moyens de subsistance et, trop souvent, leurs proches. Ils ont apporté leurs compétences avec eux et un espoir brûlant pour une nouvelle vie, dépourvue d’oppression et de privation. Comme on peut l’imaginer, il y avait très peu de travail pour le personnel des douanes, et nous savions que nous travaillerions simplement comme des aides afin de les assister dans les procédures nécessaires.[1]

Le 28 mai 1951, Milan V. Gregor, personne déplacée tchécoslovaque, est arrivé au Quai 21 à bord du Nelly. Gregor se souvient : « Chaque émigrant pouvait emporter avec lui deux pièces de bagages avec un poids limité. Étant célibataire à ce moment-là, je n’avais qu’une seule petite valise. En Allemagne, un compatriote qui avait une femme et un enfant m’a demandé si je pouvais emporter au Canada sous mon nom une de ses bagages. J’ai dit oui. Après avoir débarqué et être entré dans l’immense salle des douanes avec ce fameux Bienvenue au Canada inscrit sur le mur dans de nombreuses langues, chacun de nous devait faire face à un agent des douanes qui se tenait debout près d’une table basse inclinée. Chaque immigrant devait vider ses poches et placer leur contenu sur cette table. Ensuite, il ou elle devait ouvrir les bagages. Quand j’ai ouvert la valise, j’ai figé : sous mes yeux se trouvaient un déshabillé féminin, un soutien-gorge et petit-pot pour enfant ! L’agent a souri. Il avait compris la situation ! Mais il n’a pas commenté. »[2]

Le 22 novembre 1952, l’immigrant italien Salvatore Caruso est arrivé au Quai 21 à bord de l’Argentina. Salvatore raconte :

Après cinq jours, Halifax était en vue. Ça ressemblait à une grande ferme : la nature sauvage, sans aucun grand bâtiment. Mon père était un peu effrayé. Il se disait : Dans quoi je me suis embarqué ? Je suis en Amérique du Nord. Qu’est-ce que je vais bien faire ? Ça semblait inhabité aux yeux de mon père. Alors que le navire s’approchait du rivage, il a pu distinguer de petites maisons, des rochers et le bâtiment qui était le Quai 21. Le 22 novembre, l’Argentina s’est amarré. Ce serait là la dernière fois qu’il transporterait des passagers. Papa a dit au revoir à ces personnes qui se dirigeaient vers les États-Unis. Le Quai 21 était très grand. Il ne savait pas où aller. Il est entré dans le bâtiment avec les autres et s’est préparé à être contrôlé par les douaniers. Il y avait une ligne d’attente, alors lui et quelques autres sont allés au magasin situé dans le bâtiment pour voir s’ils pouvaient y trouver quelque chose à manger. Ils ont acheté du pain. Personne ne pouvait parler l’anglais, et le propriétaire du magasin ne parlait par l’italien. Ils voulaient acheter une miche de pain, mais ne savaient pas combien ça coûtait. Alors papa a demandé aux autres de mettre tous le contenu de leurs poches dans ses deux mains. Papa les a tendues vers le propriétaire, qui a pris délicatement un dix-sous. Papa a mangé le pain, mais il n’a pas aimé cela. Il s’est dit que si tous les pains étaient aussi mauvais à Toronto, il retournerait en Italie. Le Quai 21 était un bien vaste endroit, et pourtant, bien peu de gens y travaillaient. Ceux qui y travaillaient étaient sympathiques. Tout le monde se présentait aux douanes, et chacun devait attendre un certain temps avant d’être contrôlé. Papa a attendu une journée entière au Quai 21. Ses deux bagages ont été contrôlés et il a été admis au pays sans problème.[3]

Le 22 juin 1954, l’immigrante d’origine allemande Ilse Koemer est arrivée au Quai 21 à bord du Conte Biancamano. Madame Koemer se souvient que les immigrants étaient dirigés de façon à ce qu’ils placent leurs bagages contre un mur.

La nourriture appartenant aux immigrés était confisquée et empilée au milieu de la salle. Des rayons de soleil dessinaient une sorte de nature morte aux couleurs éclatantes sur cette montagne de saucisses, de miches de pain, de meules de fromages, de fruits et d’autres denrées périssables. Nous avions seulement deux valises et deux sacs à main. Nous avons été attribués au premier groupe à pouvoir s’asseoir sur les chaises placées en rangées. Pendant que nous attendions, des immigrants remplis de vie nous divertissaient : des enfants couraient autour de l’amas de nourriture au centre, des filles allaient chercher les petits qui s’étaient égarés, des mères tentaient de calmer les bébés en pleurs en les berçant dans leurs bras. Des hommes portaient et poussaient les bagages, se criant les uns aux autres à travers la grande salle. Tous ces hommes gesticulaient avec leurs mains, essayant de se faire comprendre par les responsables.[4]

Ces exemples de première main au Quai 21 illustrent bien l’importance de l'expérience des douanes, pour les responsables, comme pour les nouveaux arrivants. Les études sur l’histoire de l’immigration et l’histoire ethnique au Canada passent souvent en survol toute discussion au sujet des douanes comme étant une partie essentielle des toutes premières expériences des immigrants au Canada. La prochaine fois que vous entrerez au Canada et passerez les douanes, vous tenterez d’imaginer comment cela pouvait être en 1867, en 1911, dans les années 1930 ou 1950 d’être un agent des douanes ou un immigrant attendant avec inquiétude d’être autorisé à entrer au pays… Avez-vous quelque chose à déclarer ?


  1. Musée canadien de l’immigration du Quai 21 (ci-après MCIQ21), Collection d’histoires, S2012.808.1, Arthur Vaughan, “An Account of One Officer’s Experiences in Conducting Baggage Examinations of Immigrants to Canada during the Years 1945 to 1965,” n.d.
  2. MCIQ21, Collection d’histoires, S2012.215.1, “The Immigration Story of Milan V. Gregor (Czechoslovakian Immigrant),” 28 mai 1951.
  3. MCIQ21, Collection d’histoires, S2012.121.328, “Story 328 with Salvatore Caruso,” 22 novembre 1952.
  4. MCIQ21, Collection d’histoires, S2012.169.1, “The Immigration Story of Ilse Koemer,” 22 juin 1954.