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Les réfugiés baltes, la politique canadienne sur l'immigration et l'arrivée du SS Walnut

« Peut-être les meilleurs du lot »

Depuis la Confédération, les agents d'immigration canadiens ont examiné de nombreux facteurs pour déterminer si un individu était «recevable» et devait être autorisé à entrer au Canada. L'arrivée au Canada du SS Walnut en provenance de Suède, en décembre 1948, a démontré que l'admission et le traitement des nouveaux arrivants au Canada sont restés fortement influencés par plusieurs facteurs, y compris non seulement la Loi sur l'immigration et les règlements et procédures, mais aussi la discrétion locale de fonctionnaires de l'immigration et l’opinion publique. Souvent, il y avait un écart entre la politique canadienne en matière d'immigration et la procédure et ce qui a été adopté dans la pratique, dans les bureaux canadiens à l'étranger et à divers points d'entrée du Canada. Les passagers du Walnut ont contribué à modifier la politique d'immigration du Canada et la façon dont les responsables canadiens ont traité les nouveaux arrivants.

Politique d’immigration et immigrants préférés

Peu de temps après la Seconde Guerre mondiale, les fonctionnaires canadiens avaient leurs préférences en termes d'immigrants pour le Canada. Le Haut-commissaire à Londres, Vincent Massey, a rapporté de l'Allemagne occupée en 1945, que si le Canada devait admettre de nouveaux immigrants venus d'Europe, « ... les Baltes - en particulier les Lettons – seraient peut-être les meilleurs du lot. » M. Massey a été impressionné par les Lettons qui, selon lui, étaient industrieux, propres, pleins de ressources et de bonnes manières.[1] L’historien Donald H. Avery a affirmé que les fonctionnaires canadiens de l'immigration et du travail ont eu la «tendance ... à assimiler certains types d'emplois avec certains types d'immigrants. » Les Baltes ont été considérés comme d'excellents travailleurs forestiers et domestiques.[2]

Depuis qu’ils sont classés en haut de la liste des immigrants préférés du Canada, les Baltes ont été parmi les premières personnes déplacées pour être réinstallées au Canada. En tant que groupe, les Baltes sont constitués d’Estoniens, de Lettons et de Lithuaniens. Beaucoup de personnes au sein de ce groupe se sont retrouvées dans des camps de personnes déplacées autrichiens et allemands après avoir fui l'occupation soviétique de leur pays en 1940, l'invasion allemande de 1944 et l'avancée soviétique la même année. Avec l'invasion soviétique vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de Baltes ont fui leur pays pour les camps de réfugiés d’Europe occidentale ou dans des pays neutres comme la Suède.[2]

Au milieu de 1946, le Canada était au centre d'un boom économique. L'opinion publique largement opposée à une augmentation de l'immigration en provenance d'Europe même si les travailleurs canadiens se sont retrouvés dans des emplois mieux payés et le Canada a souffert d'une pénurie de main-d'œuvre. En 1946, un sondage d'opinion a révélé que seulement 37 pour cent des répondants étaient prêts à considérer les immigrés d'Europe du Nord et une majorité écrasante s’est opposée à la venue d’immigrants d’Europe de l’Est et du Sud.[4] En dépit de l'opinion publique et avec l'approbation du Cabinet fédéral, le recrutement de personnes déplacées venues des camps de pays occupés, l’Allemagne, l'Autriche et l'Italie a débuté. Les anciens combattants polonais ont été parmi les premières vagues d'immigrants d'après-guerre à entrer au Canada, venant de l'Europe ravagée par la guerre. En juillet 1946, le gouvernement fédéral a adopté un décret autorisant environ 3 000 anciens combattants polonais, de l'Armée libre, à entrer au Canada après avoir refusé d'être rapatriés vers leur pays occupé à ce moment par les forces soviétiques. Les anciens combattants polonais sont arrivés au Quai 21, à bord du Sea Robin et du Sea Snipe.[5]

Le 7 novembre 1946, le premier ministre Mackenzie King a émis des ordres d'urgence pour amener un nombre plus important de personnes déplacées au Canada. Peu après, deux programmes de travail ont commencé. Le premier, le système pour le travail en général qui a permis aux employeurs canadiens de spécifier le nombre de contrats et de travailleurs dont ils avaient besoin. Le second, un plan pour les parents proches qui permettait aux résidents canadiens de parrainer des membres de la famille ou des personnes non parentes mais dont l'emploi et le logement étaient garantis. La sélection des personnes déplacées et des réfugiés politiques a finalement été guidée par des considérations économiques. Cependant, les préjugés ethniques et politiques existaient alors que les Juifs étaient systématiquement rejetés, et que les personnes ayant des sympathies de gauche ou communistes étaient étiquetées comme « indésirables ». Comme si ces restrictions n’étaient pas assez, les fonctionnaires fédéraux ne cherchaient que des réfugiés en bonne santé.[6] Également, les Canadiens recherchaient des travailleurs jeunes, forts et bien disposés qui seraient contents de rester dans leur emploi.

En 1947, le Canada a commencé à envisager la population déplacée en Europe comme des immigrants potentiels. Ce fut un changement majeur comparativement aux politiques antérieures qui limitaient l’immigration à des groupes déjà répandus dans la société canadienne - notamment les personnes d’origine britannique et française. Mackenzie King a déclaré de façon fameuse, à la Chambre des communes, que l'immigration ne doit pas « faire une modification fondamentale dans le caractère de notre population. » En conséquence, l'immigration asiatique a continué d’être restreinte, tandis que les immigrants en provenance des États-Unis et des pays du Commonwealth continueraient à bénéficier d'un traitement préférentiel.[7] En janvier, un agent d'immigration canadien a été mis en poste en Allemagne occupée et deux mois plus tard, deux équipes canadiennes d'immigration ont interviewé, sélectionné et examiné des réfugiés potentiels pour l'immigration au Canada. La mission de l'immigration au Canada a été chargée de veiller à «... un partage raisonnable des nationalités, » la plupart des Baltes.[8] Le 4 avril 1947, les premières personnes déplacées et les premiers réfugiés politiques à venir s’installer au Canada ont navigué à bord de l'Aquitania. Le gouvernement fédéral a accordé une autorisation spéciale pour l'accueil de 10 000 personnes déplacées et réfugiées au cours de 1947. À l'été 1947, cinq équipes de l’immigration canadienne en Autriche et en Allemagne occupée ont sélectionné des personnes pour la relocalisation. En juin, le Cabinet fédéral a autorisé - par décret - l'entrée d'une première vague de 5 000 personnes déplacées, sans parrainage. Les ordres ultérieurs, entre juillet 1947 et octobre 1948, ont permis à plus de 45 000 personnes déplacées d’entrer au Canada.

Tout au long de la fin des années 40, de nombreux réfugiés sont arrivés au Quai 21 sans argent, parrain ou documentation. Ce qui n’a fait qu'empirer les choses est que plusieurs de ces personnes ont voyagé dans de petits bateaux en bois à vapeur et à voile et donc nettement inadéquats pour le transport de passagers. Beaucoup de ces transports étaient de petits bateaux de pêche. En août 1948, le premier de plusieurs bateaux transportant des réfugiés surtout estoniens - mais aussi lettons, lithuaniens, finnois, polonais et ukrainiens - sont arrivés sur la côte est du Canada. Beaucoup de ces mêmes personnes ont utilisé leurs économies pour payer leur voyage vers le Canada à bord d'un des navires de transport.[9] Les réfugiés baltes ont navigué à bord du Walnut, Gladstone, Sarabande, Parnu, Ostervag, Capry, et Amanda.[10] Les Baltes ont navigué depuis la Suède où ils vivaient sous la menace d'un rapatriement forcé vers l'Union soviétique. Ils avaient essayé de se réinstaller au Canada, mais étaient frustrés par les longs retards et les obstacles dans le traitement de l'immigration canadienne. Ils ont été détenus à l'arrivée et traités par un arrangement ad hoc. Presque tous les réfugiés ont été acceptés au Canada, bien que douze personnes aient été déportées comme étant des risques à la sécurité.[11]

L'arrivée de ces petits navires communément appelées « Bateaux de Viking » sur la côte orientale du Canada a reçu beaucoup d'attention, mais aucun autant que le SS Walnut. L'arrivée de ce petit dragueur de mines a poussé plus tard les agents d'immigration canadiens à changer les politiques d'intervention d’immigration et d'interception du Canada. Avec une modification, la capacité du navire a été augmentée à environ 200 passagers. Le 13 décembre 1948, le navire transportant une cargaison de 347 réfugiés estoniens, lettons, lithuaniens, finlandais, autrichiens et polonais est arrivé au Quai 21, à Halifax, après une dangereuse traversée de l'océan Atlantique, à partir de Göteborg en Suède, via Sligo en Irlande. Environ 87,9 pour cent des passagers étaient des Estoniens. Les passagers avaient carrément acheté le navire à l’aide d’actions.

Comme l'un des « Bateaux de Viking » de tailles et de conditions différentes et avec des équipages expérimentés constitués de capitaines, marins et mécaniciens, l'arrivée du Walnut a pris les responsables canadiens par surprise. En partie à cause de la pression publique et à l'attention de la presse, les agents d'immigration canadiens ont enquêté sur l’histoire de chaque passager. En fin de compte, le gouvernement fédéral a admis tous les passagers du Walnut à l’exception de deux, dérogeant aux restrictions d'immigration du temps par décret en spécifiant chaque personne.[12] Deux passagers se sont vus refuser l'entrée au Canada comme étant un «risque à la sécurité» et ont été expulsés à l'étranger. Pour les autres passagers, les agents d'immigration de Halifax ont informé le ministère des Mines et des Ressources qu'ils ne pouvaient fournir de l’hébergement que pour environ 125-150 nouveaux arrivants dans leurs installations de détention, au Quai 21. En conséquence, les autres réfugiés ont été logés à l'hôpital de quarantaine Rockhead, au nord de Halifax. Bien que le Rockhead n’était pas « complètement équipé en ustensiles de cuisine », les agents d'immigration à Ottawa ont demandé que leurs homologues à Halifax « ... tentent d'organiser les personnes logées dans le bâtiment de quarantaine de façon à ce qu'elles puissent s'occuper de leur propre cuisine, nous sommes à organiser l’achat de nourriture nécessaire. Vous pourrez également prendre des dispositions pour que des gardes soient placés dans ce bâtiment pendant leur séjour. »[13] En janvier 1949, les Baltes qui sont arrivés au Canada à bord du Walnut ont eu une soirée d'adieu avec les responsables de l'immigration canadienne locaux, avant de partir pour diverses régions du Canada où de l'emploi leur a été assuré.[14]

Conclusion

L'arrivée au Canada du SS Walnut en provenance de la Suède, en décembre 1948 a démontré que le traitement des nouveaux arrivants au Canada est resté fortement influencé par plusieurs facteurs, notamment la Loi sur l'immigration et les règlements relatifs, les procédures d'immigration, la discrétion locale des agents de l'immigration et l'opinion publique. Une combinaison de la législation, de l'opinion publique et de la discrétion locale ont façonné l'expérience de l'immigration des nouveaux arrivants. En conséquence, le désir d'une personne d’immigrer est souvent un des nombreux facteurs qui déterminent si elle sera ou non autorisée à se réinstaller, de façon permanente au Canada. Dans le cas du Walnut, ses passagers ont contribué à modifier la politique d'immigration du Canada et de la façon avec laquelle les responsables canadiens ont traité les nouveaux arrivants.

TABLEAU 1.0 Nationalité des passagers à bord du SS Walnut[15]

NATIONALITÉ DES PASSAGERS NOMBRE
Estoniens 305
Lettons 10
Polonais 9
Lithuaniens 9
Finnois 8
Autrichiens 3
Américain (revendiqué) 2
Danois 1
TOTAL 347

TABLE 1.1 Sexe des passagers à bord du SS Walnut[16]

SEXE DES PASSAGERS NOMBRE
Hommes 154
Femmes 123
TOTAL 347

TABLE 1.2 Statut marital des passagers à bords du SS Walnut[17]

STATUT DES PASSAGERS NOMBRE
Personnes mariées 158
Personnes seules 119
Enfants (moins de 16) 70
TOTAL 347

TABLE 1.3 Groupes d’âge des passagers à bord du SS Walnut[18]

GROUPES D'ÂGE DES PASSAGERS NOMBRE
0 à 3 ans 9
3 à 16 ans 59
16 à 60 ans 277
60 ans et plus 2
TOTAL 347

TABLE 1.4 Répartition des âges, majeur et mineur, à bord du SS Walnut[19]

RÉPARTITION DES ÂGES DES PASSAGERS NOMBRE
Adultes (plus de 21) 254
Mineurs (moins de 21) 93
TOTAL 347

  1. Ben Shephard, The Long Road Home: The Aftermath of the Second World War (London: Bodley Head, 2010), 336.
  2. Donald H. Avery, Reluctant Host: Canada’s Response to Immigrant Workers, 1896-1994 (Toronto: McClelland & Stewart Limited, 1995), 157.
  3. Valerie Knowles, Forging Our Legacy: Canadian Immigration & Citizenship, 1900-1977 (Ottawa: Travaux publics et Services gouvernementaux Canada, 2000), 69-70; Knowles, Strangers At Our Gates: Canadian Immigration and Immigration Policy, 1540-2006 (Toronto : les Presse Dundurn, 2007), 166.
  4. Shephard, 335-336.
  5. Knowles, Forging Our Legacy, 67.
  6. Canadian Council for Refugees (hereafter CCR), “A hundred Years of Immigration to Canada, 1900-1999,” consulté 6 fevriér 2014, http://ccrweb.ca/en/hundred-years-immigration-canada-1900-1999.
  7. Knowles, Forging Our Legacy, 68.
  8. Shephard, 341.
  9. Mitic et Leblanc, Pier 21: The Gateway that Changed Canada (Hantsport: Lancelot Press, 1988), 93-94.
  10. Mitic et Leblanc, 94-95.
  11. CCR, “A hundred Years of Immigration to Canada, 1900-1999.”
  12. Karl Aun, The Political Refugees: A History of the Estonians in Canada (Toronto: McClelland & Stewart Limited, 1985), 24-25. Aun répertorie 355 passagers, tandis que les documents d'archives indiquent 347 réfugiés.
  13. Library and Archives Canada (hereafter LAC), Immigration Branch (hereafter IB) fonds, RG76, volume 668, file C19279 “Admission to Canada of the Corvette WALNUT with 261 refugee passengers (from Sweden) (Estonians) (Latvians) (Lithuanians) (Finns) (Austrians) (Poles) (lists),” rouleau de microfilm C-10602, lettre de C.E.S. Smith, Commissaire à l’immigration, Ministère des mines et des ressources, Ottawa à M. McCrum, Halifax, 13 décembre 1948.
  14. “Refugees Hold Farewell Party,” Halifax Mail Star, 31 janvier 1949, 3.
  15. LAC, IB fonds, RG 76, volume 668, file C19279 “Admission to Canada of the Corvette WALNUT with 261 refugee passengers (from Sweden) (Estonians) (Latvians) (Lithuanians) (Finns) (Austrians) (Poles) (lists),” microfilm reel C-10602, “Report on 347 Refugees from Sweden arriving on S.S. “Walnut” on the morning of December 13th, 1948, at the port of Halifax, N.S.”
  16. “Report on 347 Refugees from Sweden arriving on S.S. “Walnut” on the morning of December 13th, 1948, at the port of Halifax, N.S.”
  17. “Report on 347 Refugees from Sweden arriving on S.S. “Walnut” on the morning of December 13th, 1948, at the port of Halifax, N.S.”
  18. “Report on 347 Refugees from Sweden arriving on S.S. “Walnut” on the morning of December 13th, 1948, at the port of Halifax, N.S.”
  19. “Report on 347 Refugees from Sweden arriving on S.S. “Walnut” on the morning of December 13th, 1948, at the port of Halifax, N.S.”