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Les douanes et la saisie de biens au Quai 21

En mai 2015, le Musée canadien de l’immigration du Quai 21 inaugurera de nouvelles expositions portant sur l’histoire du Quai 21, lieu historique national du Canada, et sur l’histoire de l’immigration au Canada. Ce blogue s’appuie sur la recherche qui est à la source de ces nouvelles expositions.

Les immigrants arrivés au Canada entre les deux guerres cachaient souvent leurs biens précieux afin de les garder en sécurité et de les soustraire aux agents des douanes. Alors que le Canada encourageait les immigrants à apporter de l’argent avec eux, les gouvernements des pays d’origine interdisaient à leurs citoyens de partir avec de grosses sommes d’argent susceptibles d’affaiblir leur économie. En se rappelant son immigration de la Pologne vers le Canada en octobre 1938, Gerda Kiel signale que son père avait « acheté une ferme située à 2,5 milles au sud de Falun, en Alberta, avec l’argent qu’il avait emporté d’Europe (de Pologne). Papa l’avait caché dans un moulin à coudre. Il avait perforé des trous dans le cadre, roulé les gros billets, les avait insérés dans les trous, puis il avait bouché les trous avec des bouchons de bois. Il avait aussi caché de l’argent dans un ballot de plume. Nous avons ainsi eu un bon départ au Canada. »[1]

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les ports de mer canadiens demeuraient la principale source de travail pour les douaniers. Leurs responsabilités comprenaient la recherche de biens dont l’exportation était interdite et de devises canadiennes pouvant servir à aider les pays de l’Axe. Avec la Marine royale canadienne, les Douanes canadiennes contrôlaient toutes les activités portuaires dans l’ensemble du pays. Tous les navires neutres étaient fouillés. Dans le port de Vancouver, lors de l’inspection d’un vaisseau japonais, on a découvert une liste d’agents allemands postés en Amérique du Sud. À l’extérieur des ports, les douaniers de Windsor, en Ontario ont capturé un prisonnier de guerre en fuite sur la locomotive d’un train de passagers.[2]

Après la Seconde Guerre mondiale, les douaniers continuaient d’être seuls responsables du respect des règlements frontaliers du pays aux douanes, ports de mer et aéroports du Canada. Le renforcement des mesures de sécurité a fait en sorte que des officiers fédéraux représentant divers ministères étaient aussi présents à ces points d’entrée, ce qui entraînait de longs délais pour les voyageurs et souvent, exigeait des interrogations et des examens distincts. Les dépenses du fédéral aux points d’entrée du Canada ont doublé pour ces raisons.[3]

Une des principales responsabilités des douaniers canadiens consistait à empêcher la propagation de l’épizootie de fièvre aphteuse en examinant les bagages et les biens personnels des immigrants à la recherche d’aliments interdits. Dans le cas des nouveaux arrivants en provenance d’Europe, les autorités du Quai 21 ne se gênaient pas pour chercher des aliments cachés, souvent de la viande, de la farine, du pain et des haricots. Arthur Vaughan, agent des douanes au Quai 21, appelait ce travail « la tâche la plus ingrate ».[4] Quand les agents comme M. Vaughan trouvaient des aliments interdits, ils les remettaient sans délai au ministère fédéral de l’Agriculture pour qu’ils soient incinérés dans leurs installations. Les douaniers ont appris à demander aux nouveaux arrivants au Quai 21 s’ils apportaient des aliments avec eux, comme des saucisses, du prosciutto, du salami, du pain, de l’huile d’olive, des noix et des haricots, entre autres. Plusieurs immigrants souhaitaient qu’en répondant non à la question des douaniers, ils pourraient faire goûter à leur parents et amis les délices de leur pays. Certains s’en sont tirés, mais les autres se sont fait saisir leurs aliments de contrebande.[5]

Les douaniers canadiens ont pu constater la diversité des aliments que les immigrants apportaient dans leur nouveau pays. Arthur Vaughan décrit ses expériences avec les aliments, breuvages et autres substances interdites :[6]

Tabac, alcool et huile d’olive :
“« […] il y a des limites quant à la quantité de spiritueux et de produits du tabac que l’on peut faire entrer en franchise de droits et de taxes. Le tabac était un produit de luxe que peu pouvaient se permettre, mais plusieurs immigrants avaient de grandes quantités de boissons alcoolisées. »

« En pareil cas, l’huile était jetée et la moitié inférieure révélait une quantité d’alcool, qui était aussi jetée. En utilisant des sondes sur les malles ou les autres grands bagages, on détectait des doubles fonds où étaient cachés les liqueurs, la viande, parfois les deux. Comme on peut s’y attendre, tous ces biens étaient confisqués et contrairement aux boissons alcoolisées déclarées ouvertement, la personne ne pouvait pas les conserver. »

« Les boissons alcoolisées étaient saisies aux immigrants et conservées pendant 30 jours, puis à défaut de réclamation, étaient détruites sous la direction des inspecteurs des douanes […]. Les passagers pouvaient récupérer leurs biens en faisant une demande auprès des autorités de contrôle des boissons alcoolisées de leur nouvelle province de résidence. Cette procédure était coûteuse, car ils devaient payer l’emballage, le transport, les droits de douane et les taxes, en plus des frais imposés par les autorités provinciales. Il y avait peu de demandes pour ce privilège.

Viandes :
« Quand on découvrait de tels produits, ils étaient confisqués et livrés aux représentants du ministère de l’Agriculture, qui les incinéraient dans ses installations. »

« Un immigrant portait un gros pardessus lorsqu’il s’est présenté dans l’aire d’examen et ce, malgré le temps confortable. Quand Tom Leblanc lui a demandé de l’ouvrir, il a vu une charcuterie entière : le manteau contenait environ 12 longueurs de salami cousues dans la doublure. La viande fut saisie et en rétrospective, peut-être que le manteau aurait dû l’être lui aussi, car si le salami était porteur du virus de l’épizootie, il pouvait bien avoir infecté le vêtement. »

Devises :
Arthur Vaughan signale avoir trouvé 6 000 dollars en devises américaines emballés dans un condom, au fond d’un baril de 200 litres (45 gallons) rempli de saindoux: « J’ai remis l’argent au propriétaire qui semblait inquiet. L’interprète a demandé quelles mesures nous allions prendre en raison de cette tentative d’évasion douanière, mais je lui ai assuré que les devises américaines ne figuraient pas sur notre liste de biens interdits. Il était illégal de sortir de l’argent du pays d’origine dans ce pays, mais nous n’avions aucune intention d’aller plus loin. »

Bijoux :
« La règle tarifaire des douanes relative aux effets des immigrants exigeait que ces biens demeurent en possession de l’importateur pendant les six mois qui suivaient leur arrivée au Canada. Cependant, comme la plupart des pays limitaient la quantité de devises pouvant sortir de leur territoire, les règles ont été assouplies afin de permettre aux immigrants d’apporter tous les biens non interdits souhaités, sans égard à leur date d’acquisition. »

Armes à feu :
Lors de la découverte d’un pistolet de calibre .25 dans une petite boîte d’huile d’olive, celui-ci a été remis à la GRC. « Nous avons demandé quelles mesures seraient prises contre le transporteur d’une arme prohibée et on nous a répondu qu’il n’y en aurait pas. Aucun tort n’avait été causé et personne ne voulait que ce pauvre type perde son statut d’immigrant reçu. »

Outils agricoles :
« Les vapeurs Leerdam et Veendam de la Holland-America accostaient régulièrement à Halifax et le plus souvent, les bagages étaient examinés dans le hangar à marchandises du Quai 21 plutôt que dans l’Annexe des bagages. C’était en raison du grand nombre de grosses caisses utilisées par les immigrants afin de transporter leur équipement agricole et leurs articles de maison. »

Articles divers :
Dans le cas de passagers de paquebots allemands : « leurs biens étaient classés comme des marchandises plutôt que des bagages et comprenaient une automobile, un camion, une machine à brasser la peinture et une quantité de produits destinés à créer une usine de peinture. Ces articles étaient libres d’entrée, mais les formalités d’entrée des effets des immigrants voulaient qu’ils soient traités au bureau principal des douanes avant d’être libérés. »

Au cours des années 1960, le concept d’intégration des inspections douanières s’est répandu et les douanes, l’immigration et les autorités médicales ont partagé leurs tâches et leurs renseignements. À la fin de cette décennie, les douaniers canadiens supervisaient de plus en plus chacun des aspects de l’entrée des voyageurs au Canada. Le 1er octobre 1969, les autorités des Douanes canadiennes sont devenues responsables de représenter tous les ministères fédéraux lors de leur examen et interrogation des voyageurs cherchant à entrer au pays. À cette époque, environ 10 pour cent des voyageurs étaient sujets à l’examen de leurs bagages.[7] Moins de deux ans plus tard, le Quai 21 fermait ses portes à titre de port d’entrée de l’immigration.


  1. CMIP21, Collection d’histoires, S2012.1906.1, “The Immigration Story of Gerda Kiel (née Zerbe) (Polish immigrant).”
  2. “History of Canada Customs,” », consulté le 15 janvier 2014, http://members.shaw.ca/customs/History/.
  3. Dave McIntosh, The Collectors: A History of Canadian Customs and Excise (Ottawa: NC Press Limited, 1984), 139.
  4. CMIP21, Collection d’histoires, Arthur J. Vaughan, “An Account of One Officer’s Experiences in Conducting Baggage Examinations of Immigrants to Canada during the Years 1945 to 1965, n.d;” Jan Raska, “Food Wars! Immigration and Food Confiscation at Pier 21,” Blog du Musée canadien de l’immigration du Quai 21, 30 juillet 2013, http://www.quai21.ca/blog/jan-raska/guerres-alimentaires-immigration-et-confiscation-daliments-au-quai-21.
  5. Vaughan, “An Account of One Officer’s Experiences,” sans date
  6. Vaughan, “An Account of One Officer’s Experiences,” sans date
  7. McIntosh, 344-345.