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Signes d'autonomie dans les récits de réfugiés

Lorsque les gens vivent des situations extrêmes, comme la guerre, ils font face à des forces hors de leur contrôle. Mais ils font aussi des choix. Dans ce blogue, je parle de l'autonomie individuelle ou de la capacité à « changer ou à influencer les événements ou à faire des choix qui modifient le cours de l'histoire ».[1] Il est important de parler de la capacité d'agir, parce qu'il existe une perception sans fondement voulant que les réfugiés n'aient pas de pouvoir de décision sur ce qui se passe dans leur vie. Mais les réfugiés et les autres personnes qui vivent la guerre, la violence et des traumatismes peuvent aussi exercer un contrôle dans les situations principalement définies par le retrait de ce contrôle. Le fait de se souvenir par l'entremise d'une histoire orale est aussi une forme d'autonomie.[2] Les récits présentés ci-dessous vous parleront de ce qu'a vécu Czeslaw Tomaszewski pendant la guerre, ainsi que de sa décision de venir au Canada, du courage dont a fait preuve Lynda Dyck pendant la Seconde Guerre mondiale et de la ténacité d'Umeeda Switlo et de sa mère, Lella Umedaly, qui ont quitté l'Ouganda au début des années 1970. Tous ces récits sont basés sur leurs histoires d'entrevues orales qui se trouvent dans la collection du Musée.

Histoires d'autonomie

Inspiré par Jack London

Czeslaw Tomaszewski a décidé de venir au Canada à la fin de la Seconde Guerre mondiale, inspiré par une idée qu'il s'était faite de l'Amérique du Nord grâce à des romans qu'il avait lus.[3] Après l'invasion de la Pologne par l'Allemagne et à l'époque où Czeslaw était encore adolescent, il a été arrêté avec l'un de ses frères. Ils ont été interrogés et abusés physiquement. Czeslaw s'est retrouvé dans un camp de concentration autrichien sans son frère. À la fin de la guerre, il a passé quelque temps dans un camp de personnes déplacées de la Bavière. Il n'y avait presque rien à manger, mais il y avait des cigarettes envoyées par le gouvernement polonais à Londres qui circulaient. Elles pouvaient être utilisées pour faire du troc et, selon Czeslaw, elles étaient « comme de l'or ». Czeslaw s'est mis à fournir des cigarettes aux enseignants et aux administrateurs du camp. Il a aussi étudié à l'école secondaire du coin et a commencé à apprendre l'anglais. Czeslaw explique qu'il a tout de même « perdu sa jeunesse ».

Il a finalement pu retrouver son frère qui est demeuré en Angleterre après la guerre. Il a aussi appris que son frère le plus âgé et que ses deux parents étaient décédés. Czeslaw savait qu'il aurait pu aller en Australie ou aux États-Unis, mais il a inscrit son nom sur une liste de gens voulant aller au Canada. Czeslaw est le seul membre de sa famille qui est venu en Amérique du Nord. Il admirait Jack London, l'auteur californien dont les romans avaient été inspirés de ses aventures. The Call of the Wild, par exemple, a vu le jour grâce au temps que London a passé au Canada pendant la ruée vers l'or du Klondike[4] Lorsque Czeslaw a dû se trouver un nouveau pays, il s'est intéressé au Canada parce que cet endroit lui semblait exotique. « Lorsque j'étais jeune garçon, j'ai lu plusieurs des livres de Jack London... Ils m'ont mis en tête que j'irais au Canada. »

« Je suis une réfugiée... et vous ne devriez pas faire ça. »

Voici une autre histoire d'autonomie individuelle. Elle met en vedette Lynda Dyck et le courage dont elle a fait preuve au milieu des violences de la Seconde Guerre mondiale[5] Lynda est née en Ukraine, elle avait dix ans lorsque sa maison a été bombardée. Après un siège de six mois, sa famille a décidé de fuir en Pologne avec d'autres villageois. Pendant la nuit, ils restaient dans des villages russes faisant de l'agriculture collective (kolkhozes) et des soldats allemands leur donnaient parfois de la nourriture. En cours de route, ils ont été rejoints par plusieurs autres familles. Les transports militaires et les caravanes se faisaient bombarder et les rues étaient jonchées de personnes décédées et de chevaux morts. Lynda a choisi de les regarder plutôt que de fermer les yeux.

Les membres de la famille ont finalement passé quatre mois dans un camp polonais avant de se rendre dans la ville allemande d'Arnsberg, située près de la mer du Nord. Ils y ont travaillé pour un riche propriétaire terrien qui faisait aussi travailler des prisonniers dans sa ferme. En 1945, à la fin de la guerre, les prisonniers qui venaient d'être libérés ont commencé à fracasser toutes les portes de verre de la maison principale de la ferme. Le propriétaire de la villa a fait appeler Lynda, qui était alors adolescente, et il lui a demandé de parler aux anciens prisonniers. Elle leur a dit : « Ne brisez pas les fenêtres, elles vont devoir être remplacées ». Ils étaient surpris de l'entendre parler russe et ils lui ont répondu : « Qui diable es-tu »? Et Lynda leur a répondu : « Eh bien, je suis une réfugiée, mais je connais la langue... et vous ne devriez pas faire ça. » Les soldats sont partis.

La détermination de Lynda n'est pas disparue avec la guerre. Elle a dit à ses parents qu'elle devait aller à l'école, mais sa mère a dit non, parce qu'ils perdraient sa ration. Lynda a insisté et elle a pris le train à Hambourg en compagnie de son cousin afin d'obtenir un certificat qui lui donnerait la permission d'aller à l'école. Lynda est revenue et elle a donné le certificat à sa mère : « Voilà maman, avec ça, vous aurez les coupons ». Elle est allée à l'école jusqu'en 1947, quand sa famille a décidé de partir pour venir au Canada.

La ténacité d'une mère et de sa fille

Les dernières histoires nous viennent d'une mère et de sa fille, Lella Umedaly et Umeeda Switlo, qui ont quitté l'Ouganda en 1972, après que le président Idi Amin ait ordonné l'expulsion de la population asiatique du pays.[6] Les nombreux choix ponctuels que Lella et Umeeda ont faits démontrent leur ténacité, un terme qu'Umeeda utilise pour décrire ses actions et les décisions de sa mère.

Lella, enseignante dans une école Montessori, avait démarré une école où étudiaient les enfants d'Idi Amin. Un jour, Idi Amin est venu chercher ses enfants à l'école en compagnie de ses gardes du corps. Il a demandé comment ses enfants se débrouillaient. Elle a répondu qu'ils se débrouillaient « extrêmement bien ». Puis il a demandé s'il y avait des problèmes. Elle a répondu qu'il n'avait pas payé les frais de scolarité des enfants depuis longtemps. Il a répondu : « Pouvez-vous passer à mon bureau et me dire combien je vous dois? Je vous ferai un chèque. »

Les gens ont dit à Lella qu'il était trop dangereux d'aller à son bureau, mais elle est tout de même allée et les frais ont été payés. Comme sa fille Umeeda le fait remarquer dans son entrevue, son courage face à Idi Amin s'est aussi manifesté dans sa capacité à garder une longueur d'avance sur la situation de l'Ouganda qui s'aggravait : « ... Maman avait vraiment les choses en main. Elle était attentive, elle écoutait les potins au sujet de ce qui était sur le point de se passer... elle était vraiment tenace. » Quand elles ont su qu'elles devraient quitter le pays, Lella a préparé une malle qu'elle a envoyée à son frère, au Canada. Lorsqu'elle a réalisé qu'elles ne pourraient pas sortir d'argent du pays, elle a acheté des billets d'avion vers plusieurs destinations.

Lella a également pris des dispositions pour qu'Umeeda, alors âgée de quinze ans, quitte l'Ouganda. Umeeda est arrivée à l'aéroport en compagnie de sa famille. Elle avait une valise, 100 $ et quelques bijoux. Elles avaient entendu qu'il ne serait pas possible de sortir beaucoup de bijoux du pays. Elles ont donc collé trois bracelets ensemble et ont entrelacé deux colliers pour donner l'impression qu'il n'y en avait qu'un. À l'aéroport, on a conduit Umeeda dans une autre pièce où on lui a dit de se dévêtir et où on l'a engueulé. On lui a pris ses bijoux. « Ça m'a vraiment dévasté, car certains de ces bijoux appartenaient à notre famille depuis longtemps. »

Pendant ces échanges, Umeeda a entendu des coups de feu. Quelqu'un dans l'aéroport avait été tiré par les troupes ougandaises et à cause du chaos, Umeeda a été laissée seule dans la pièce. Elle s'est habillée et elle a ramassé ses bijoux qui étaient sur une table. Elle les a mis dans son sac juste au moment où un appel pour son vol s'est fait entendre. Dans son entrevue, elle explique que « ma ténacité a vu le jour ». Elle a pu apercevoir ses parents en montant les marches extérieures qui la conduisaient à bord de l'avion. « Je me suis retournée et j'ai crié "j'ai les bijoux, j'ai les bijoux". Ma mère a répondu : "Chhh... monte dans l'avion". »

Umeeda est retournée en Ouganda pour la première fois après avoir passé plusieurs décennies au Canada. Elle était accompagnée par sa fille. Une fois à l'aéroport, elle a revécu des souvenirs datant du jour où elle est partie, à l'époque où elle était une adolescente triste et fâchée. Quand l'agent d'immigration a demandé à Umeeda les cinquante dollars nécessaires pour payer son visa d'entrée, Umeeda lui a répondu qu'elle était une citoyenne ougandaise qui avait tout perdu. L'agent a demandé à voir le passeport ougandais d'Umeeda, mais elle a refusé de peur qu'on le lui prenne. L'agent a répondu : « Madame, l'Ouganda a changé. Nous sommes désolés. Bienvenue à la maison. »[7]

L'autonomie – Une constellation d'actions

À une époque de pertes et de bouleversements, Czeslaw a été en mesure d'exercer une certaine influence sur le temps qu'il a passé dans le camp (vente de cigarettes et apprentissage de l'anglais) et sur l'orientation future de sa vie en choisissant le Canada. Lynda a également fait des choix. Elle a choisi de voir les cadavres, de mettre fin à la destruction de la villa et de poursuivre ses études. Ces choix représentaient des expressions d'autonomie individuelle dans diverses circonstances, toutes situées dans le contexte général de la guerre et des bouleversements. Lella a aussi choisi de se rendre au bureau du président Amin et de ne pas attendre de voir comment les choses allaient se dérouler en Ouganda. Umeeda a récupéré ses bijoux et elle a choisi de ne pas montrer son passeport ougandais à l'agent d'immigration.

Être réfugié peut signifier choisir l'endroit où l'on veut vivre, tenir tête aux personnes qui détruisent des biens, sortir des biens d'un pays que vous êtes sur le point de quitter ou insister pour que l'on vous traite avec dignité et respect. Voilà une constellation de pensées et d'actions venant de différentes personnes, survenues à différents moments et dans différents lieux. L'histoire influence les gens d'une manière qu'ils ne peuvent pas toujours contrôler. Du coup, les gens exercent leur autonomie dans des circonstances contraignantes, et la façon dont ils choisissent de se souvenir de ces expériences et de les partager nous enseigne aussi que ces personnes trouvent des moyens d'influencer l'histoire.


  1. Lynn Abrams, Oral History Theory (New York: Routledge, 2010), 175.
  2. Voir Stacey Zembrzycki et Steven High, “’When I Was Your Age’: Bearing Witness in Holocaust Education in Montreal,” dan The Canadian Oral History Reader, publié sous la direction de Kristina R. Llewellyn, Alexander Freund, et Nolan Reilly (Montréal & Kingston: McGill-Queen’s University Press, 2015), 240-242.
  3. Czeslaw Tomaszewski, entrevue par Steven Schwinghamer le 5 août 2008 à Halifax, N.-É., 08.08.05CT, Musée canadien de l'immigration du Quai 21.
  4. “Jack London” Biographie. https://www.biography.com/people/jack-london-9385499. Consulté le 12 mars 2018.
  5. Lynda Dyck, entrevue par Amy Garnier le 24 août 2005 à Halifax, N.-É., 05.08.24LD, Musée canadien de l'immigration du Quai 21.
  6. Umeeda Switlo et Lella Umedaly, entrevue par Emily Burton le 21 février 2014 à Vancouver, C.-B., 14.02.21USLU, Musée canadien de l'immigration du Quai 21.
  7. Umeeda parle aussi de cette expérience dans l'exposition temporaire Refuge Canada, présentée au Musée jusqu'au mois de novembre 2018.