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Les immigrants oubliés : le périple desplanteurs de Nouvelle-Angleterre vers la Nouvelle-Écosse, 1759-1768

par les étudiants du programme de maitrise de l’histoire publique de Western University

La migration des Planteurs de la Nouvelle-Angleterre fut la première migration importante vers les colonies de l'Atlantique en Amérique du Nord britannique. Dans le sillage de la déportation des Acadiens en 1755, les terres nouvellement cultivées s’ouvraient en Nouvelle-Écosse, qui devait dorénavant être peuplée. Entre 1759 et 1768, près de huit mille hommes et femmes de la Nouvelle-Angleterre sont venus s'installer dans la vallée d'Annapolis, en Nouvelle-Écosse, ainsi quedans l’Upper St. John River Valley, maintenant le Nouveau-Brunswick. Ils y ont laissé un héritage que l’on retrouve dans la vie sociale, religieuse et politique du Canada Atlantique.

Le saviez-vous ?

Entre 1759 et 1768, 8 000 habitants de la Nouvelle-Angleterre se sont installés en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick.

Les premiers pas vers la colonisation des terres nouvellement libérées après la déportation des Acadiens ont été faits lors de la proclamation du général Charles Lawrence à la Gazette de Boston, le 12 octobre 1758, invitant les colons de la Nouvelle-Angleterre à immigrer en Nouvelle-Écosse. La terre fertile de cette dernière constituait un attrait pour les émigrants, mais les colons de la Nouvelle-Angleterre se méfiaient.[1] Lawrence a procédé à une seconde proclamation le 11 janvier 1759, indiquant qu’en plus des terres, les protestants obtiendraient la liberté religieuse et auraient droit, dans les colonies en Nouvelle-Écosse, à un système gouvernemental semblable à celui de la Nouvelle-Angleterre.[2]

La promesse de terres a eu la plus grande influence pour cette émigration de la Nouvelle-Angleterre et elle fut l'incitation principale à déménager en Nouvelle-Écosse. En vertu des termes de la proclamation de Lawrence, chaque chef de famille avait droit à une centaine d'acres de terres en friche et à cinquante acres supplémentaires pour chaque membre de la famille et ce, jusqu'à concurrence de mille acres.[3] Les terres étaient gratuites pour une période de dix ans, après quoi un petit loyer était demandé. Les bénéficiaires devaient s’engager à améliorer un tiers de leurs terres tous les dix ans, jusqu'à ce que toutes les terres soient cultivées. L'offre de Lawrence mettait à disposition une grande quantité de terres agricoles de qualité, à une période où il n'y avait pratiquement pas de terres disponibles en Nouvelle-Angleterre, en raison d'une augmentation massive de la population dans la région.[4]


En sa qualité de gouverneur de la Nouvelle-Écosse, le général Charles Lawrence (1709-1760) nourrissait la politique agressive de repeupler les terres abandonnées par les Acadiens déportés.

Bibliothèque et Archives Canada, no de compte 1965-52

Au milieu du XVIIIe siècle, la plupart des habitants de la Nouvelle-Angleterre étaient désespérément pauvres. Pendant plusieurs générations, les pères devaient diviser leurs terres entre leurs fils, ce qui signifiait qu'il ne leur restait que très peu de terres à cultiver. La promesse de plus d'une centaine d'acres de terres en Nouvelle-Écosse était alléchante. D'autres étaient enthousiastes à l'idée d'être à proximité des Grands Bancs qui, disait-on, permettraient de bénéficier d’un approvisionnement illimité en poisson. Malheureusement, les promesses des autorités et les attentes des colons n’ont pas été pleinement réalisées. La dévastation des fermes acadiennes suite à la guerre entre Britanniques et Français rendait une grande partie des terres initialement offertes inutilisable.[5] Malgré ces embuches, les « Planteurs » ont émigré et se sont ajustés aux nouvelles circonstances en Nouvelle-Écosse, tout en mettant en place une structure sociale analogue à celle de la Nouvelle-Angleterre. Bien que physiquement séparés des membres de leur famille demeurés en Nouvelle-Angleterre, des liens étroits ont été maintenus par le biais de lettres et de visites occasionnelles.[6]


« Carte de la péninsule de la Nouvelle-Écosse », illustrée en 1761 par Charles Morris, arpenteur en chef de la colonie. La carte montre les différents cantons arpentés en vue d'une occupation prochaine par des Planters.

Collections de cartes des Archives de la Nouvelle-Écosse : 3.5.3 1761 Nouvelle-Écosse (numérisation 201001026)

Le saviez-vous ?

Le gouvernement britannique a promulgué deux proclamations différentes invitant les planteurs de la Nouvelle-Angleterre à s’installer en Nouvelle-Écosse.

Les Planteurs sont également arrivés en Nouvelle-Écosse avec des réseaux familiaux étendus; il était rare pour les hommes célibataires en âge de se marier de venir seuls. Les familles étaient souvent de grande taille et multi générationnelles; des nouveau-nés jusqu’aux aînés octogénaires.[7] La migration vers la Nouvelle-Écosse n’a pas empêché le maintien de l'unité familiale multi générationnelle, structure clé de la société de la Nouvelle-Angleterre. Par exemple, Sarah Foster, planteuse de Nouvelle-Angleterre, était venue s’installer dans le canton de Granville, dans la vallée de l'Annapolis, avec sa famille multigénérationnelle. Elle a immigré avec ses six enfants, dont quatre déjà mariés avec leurs propres jeunes familles. Les deux autres enfants de Sarah se sont mariés peu de temps après leur arrivée.[8] En examinant de près les antécédents familiaux des Planteurs, il semble évident que la famille avait une grande importance dans leurs villages. Par exemple, la distribution des terres était souvent réorganisée par les Planteurs à leur arrivée en Nouvelle-Écosse afin de s’adapter, de façon plus pratique, à une situation familiale. Une fois sur place, il n’était pas rare pour les familles de constater que les terres qui leur étaient attribuées avaient été dispersées, les séparant des autres membres de la famille. Ainsi, il était fréquent qu’ils échangent ou vendent des terres afin de s’installer plus près les uns des autres. Cette proximité permettait le maintien des liens familiaux. Par exemple, deux des fils de Sarah Foster vivaient sur des terrains adjacents alors que leur sœur Judith Chute, vivait un mille plus loin. Jeremiah, l’un des fils de Sarah Foster, est finalement retourné en Nouvelle-Angleterre pour s’installer à Winthrop dans le Maine.[9] Ceci illustre une autre dynamique parmi les Planteurs, selon laquelle le retour des membres de la famille en Nouvelle-Angleterre renforçait les liens entre les colonies de la Nouvelle-Angleterre et celles de la Nouvelle-Écosse.


Colonies de Planters sur la rive de Granville et le fort d'Annapolis.
« Vue du Fort et d'une partie de la ville d'Annapolis » dans Thomas C. Haliburton, An historical and statistical account of Nova-Scotia (Halifax, 1829), p. 159.

Archives de la Nouvelle-Écosse (numérisation 201002424)

La première génération de Planteurs à Granville, en Nouvelle-Écosse, a grandi dans un milieu très différent de celui de leurs parents. Peu importe les liens familiaux et la relation avec leur pays d'origine, la Nouvelle-Écosse n'était pas la Nouvelle-Angleterre. Au milieu du XVIIIe siècle, la Nouvelle-Écosse était multiculturelle. Pour cette première génération, le milieu était constitué de colons d’origines ethniques variées, qui parlaient différentes langues et pratiquaient différentes religions. Et ce n’était pas tous les colons venus en tant que Planteurs qui étaient originaires de la Nouvelle-Angleterre : certains étaient d’origine allemande, écossaise, irlandaise ou anglaise.

Cependant, le choix des conjoints manifestait la crainte que certains colons de la Nouvelle-Angleterre ressentaient face à cette nouvelle société diversifiée. Certaines familles étaient si réticentes à permettre à des étrangers de s’intégrer qu'elles préféraient se marier au sein de leur propre famille plutôt que de marier d'autres membres de la communauté. Cette pratique était courante au sein de la famille Foster-Chute, dont certains membres ont poursuivi la pratique de mariages « familiaux » jusqu’au milieu du XIXe siècle.[10] Beaucoup de Planteurs de Granville ne partageaient cependant pas les mêmes opinions au sujet de la diversité communautaire. Malgré le maintien de liens étroits avec ceux repartis en Nouvelle-Angleterre, peu porte à croire que les parents reprenaient contact avec leurs anciens réseaux familiaux et leurs amis pour trouver des époux à leurs enfants. Pour la plupart, ceux qui vivaient dans les colonies de Planteurs de la Nouvelle-Écosse épousaient les personnes avec lesquelles ils avaient grandi.[11]


En 1761, quatre-vingts colons du Massachusetts se sont installés à Yarmouth et ont formé une petite communauté au fond de la baie.

« Vue ouest de Yarmouth”, par Joseph Brown Comingo, 1819.

Archives de la Nouvelle-Écosse, Collection d'art documentaire, 1979-147 no 230 (numérisation 201002434)

Le saviez-vous ?

Les planteurs ont été essentiels à la fondation de l'Université Acadia, en 1838.

Les premières institutions locales créées par les colons de la Nouvelle-Angleterre étaient largement associées au maintien de l'ordre social et de la protection des biens. Pour cette première génération de Planteurs de la Nouvelle-Écosse, la survie dépendait de l’autosuffisance économique. Les écoles, par exemple, étaient presqu’inexistantes pour la première génération de colons puisque les enfants étaient nécessaires pour le travail à la ferme. Les églises, elles aussi, se faisaient rares. L'une des premières institutions à avoir un impact sur les cantons fut le système judiciaire. Jonathan Belcher, juge à la Cour suprême de la Nouvelle-Écosse et gouverneur par intérim, avait instauré des lois strictes contre le blasphème et la pause du Sabbat.[12] Bien qu’au cours des premières années de colonisation on ne comptait pas de congrégation organisée ou de ministres, les Planteurs étaient déterminés à toujours agir de bonne foi selon une croyance fondamentale de leurs ancêtres puritains. Les tribunaux contrôlaient à la fois les aspects sociaux et les infrastructures de la communauté. Par exemple, certains des premiers documents judiciaires des colonies reflétaient l'importance de la construction de routes dans les communautés. Les communautés agricoles dépendaient des routes pour accéder aux grands centres, ce qui leur donnait accès à des marchés plus larges, accessibles grâce au port maritime d’Halifax.[13]


Simeon Perkins (1735-1812) a déménagé du Connecticut vers la nouvelle colonie du canton de Liverpool, en Nouvelle-Écosse, en 1762. À Liverpool, il est devenu marchand, propriétaire de navires, capitaine de milice, juge de paix et membre de la Chambre d'assemblée locale.

Collections de photographies des Archives de la Nouvelle-Écosse : Personnes : Perkins, Simeon (numérisation 200716218)

Le saviez-vous ?

Les Premiers ministres Sir Charles Tupper et Sir Robert Borden étaient descendants directs de planteurs de la Nouvelle-Angleterre.

Au milieu des années 1760, l'immigration des Planteurs commençait à ralentir. Certains étaient retournés en Nouvelle-Angleterre tandis que d’autres cherchaient de nouvelles terres à l'Ouest de la frontière des Appalaches ou dans des régions nouvellement développées (maintenant appelés Vermont et New Hampshire).[14] Toutefois, beaucoup sont restés et quelques-uns des descendants des Planteurs d'origine sont devenus des gens d'influence en Nouvelle-Écosse et ailleurs au Canada. Sir Charles Tupper et Sir Robert Borden, tous deux premiers ministres du Canada, étaient des descendants directs des Planteurs de Nouvelle-Angleterre. Les Planteurs ont également joué un rôle important dans la fondation de l'Université Acadia, à Wolfville, en Nouvelle-Écosse, en 1838.[15]

Les colonies de Planteurs ont eu un impact important sur la Nouvelle-Écosse et sur ce qui est maintenant le Nouveau-Brunswick. Le modèle d'immigration des Planteurs ciblait spécifiquement un groupe de personnes que les autorités coloniales jugeaient souhaitables pour peupler les terres appartenant auparavant aux Acadiens. Bien que les premiers planteurs aient fait face à certaines difficultés, les communautés qu'ils ont construites ont contribué à créer l’unique composition de deux provinces de l'Atlantique.

Chronologie :

1755 - Début de la déportation des Acadiens.

12 octobre 1758 - La première proclamation est promulguée par le lieutenant-général Lawrence invitant les immigrants de la Nouvelle-Angleterre à faire une demande de colonisation des terres acadiennes disponibles en Nouvelle-Écosse.

11 janvier 1759 - La seconde proclamation est promulguée par le lieutenant-général Lawrence répondant aux préoccupations initiales des planteurs quant à l’immigration en Nouvelle-Écosse.

Novembre 1759 - Une terrible tempête frappe la Nouvelle-Écosse affectant le flux d'immigrants à Annapolis, Minas et Chignecto. Les systèmes complexes de digues sont détruits, ce qui provoque l’inondation de grandes étendues de terres par de l’eau salée, les rendant ainsi inaptes à produire les cultures de céréales pour les trois années suivantes. Une décision est prise de vérifier l’impact des dommages avant la migration des habitants de la Nouvelle-Angleterre, reportant leur migration à 1760.

1760-1768 - La plus grande immigration de planteurs amène environ 8 000 planteurs de la Nouvelle-Angleterre vers la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick actuel. Au milieu des années 1760 la migration ralentit et plusieurs planteurs retournent en Nouvelle-Angleterre ou cherchent de nouvelles terres et des opportunités vers l'Ouest.

Mai 1760 - Charles Morris, arpenteur en chef, se rend dans le canton d’Annapolis, en Nouvelle-Écosse et est accueilli par la première vague de colons à naviguer sur le navire, le Charming Molly.

1775-1783 - La Révolution américaine éclate entre la Grande-Bretagne et ses treize colonies d’Amérique du Nord.

1783 - Ceux qui sont demeurés fidèles à la Couronne britannique commencent à chercher refuge au Canada lorsque la révolution se termine. Environ 35 600 loyalistes émigrent en Nouvelle-Écosse.



  1. R.S. Longley, “The Coming of the New England Planters to the Annapolis Valley,” In They Planted Well: New England Planters in Maritime Canada, publié par Margaret Conrad (Frédéricton : presses Acadiensis, 1988) 17-18.
  2. Longley, “Coming,” 18; Charles Lawrence, Proclamations, Archives de le Nouvelle-Écosse, MG100 Vol. 47 #50.
  3. Longley, “Coming,” 18.
  4. Longley, “Coming,” 18.
  5. Barry Moody, “Growing Up in Granville Township, 1760-1800,” In Intimate Relations: Family and Community in Planter Nova Scotia, 1759-1800, edited by Margaret Conrad (Planter Studies 3. Fredericton: Acadiensis Press, 1995) 82-83, 85.
  6. Moody, “Growing Up in Granville,” 81.
  7. Moody, “Growing Up in Granville,” 79.
  8. William Edward Chute, A Geneaology and History of the Chute Family in America, (Salem, Mass., 1894) 322.
  9. Chute, Geneaology, 322.
  10. Moody, “Growing Up in Granville,” 84.
  11. Moody, “Growing Up in Granville,” 84.
  12. Patricia A. Norred,“Reinventing Community: Connecticut Planters in Nova Scotia, 1759-1779,” (University of Missouri-Colombia: ProQuest Dissertations Publishing, 1996) 159.
  13. Norred, “Reinventing,” 161.
  14. George Rawlyk, Nova Scotia’s Massachusetts: A Study of Massachusetts-Nova Scotia Relations, 1630-1784 (Montréal et London : Presses de l’université McGill-Queen’s, 1973) 222.
  15. James E. Candow, “The New England Planters in Nova Scotia,” ed. John Thomas, Planter Notes 6, no. 2 (avril 1995), 1-6.