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J’ai appris à manger une banane pendant ma quarantaine au Quai 21

Une courageuse petite fille nommée Aljas Peep a passé ses premiers jours au Canada en quarantaine. Elle est née en Estonie, en 1941, pendant la première occupation soviétique. Sa mère et elle ont fui vers l’Allemagne en 1944, juste avant une nouvelle occupation russe. Comme elle l’explique, en 1949, avec le blocus de Berlin, les choses se présentaient mal. Sa mère a alors cherché à les éloigner le plus possible de l’Europe. Elles ont eu de la chance et ont pu émigrer au Canada afin de venir rejoindre son futur beau-père, qui était déjà au pays comme ouvrier agricole contractuel.

Pour ce qui est du début de son voyage vers le Canada, Aljas se souvient surtout qu’elle était fascinée par le gigotement de son Jell-O vert. Son plaisir a cependant été de courte durée.

« Quelques jours avant notre arrivée, j’ai eu une forte fièvre et on m’a envoyée à l’infirmerie du navire, explique Aljas. Lorsque nous sommes arrivées à Halifax, le 27 mars je crois, j’ai été transportée hors du navire, vers une section de quarantaine de l’hôpital du Quai 21. Qui sait ce que j’avais?

« Quand je suis revenue à moi, quelques jours plus tard, j’ai découvert que ma mère était enfermée dans une autre partie du bâtiment.

« Je parlais l’estonien et un peu d’un dialecte du sud de l’Allemagne. En anglais, je pouvais dire bonjour, merci et corbeille à papier. Très peu pour permettre une conversation. »

Nous mesurons bien souvent nos journées en repas et en collations. Les souvenirs d’enfance d’Aljas ne font pas exception et sont souvent dominés par la nourriture.

« Le premier repas dont je me souviens était une sorte de porridge avec du lait. Quelque chose que je reconnaissais. Il y avait aussi quelque chose qui, selon moi, était une sorte de fruit. J’ai mordu dedans avec beaucoup de difficulté. Ce fruit était coriace, filandreux et amer. Je l’ai recraché. Une infirmière est arrivée, puis s’est roulée par terre d’étonnement et de rire. Elle m’a finalement expliqué, en me le démontrant, qu’il s’agissait d’une banane et qu’il fallait la peler avant de la manger.

« Très étrange! Nous n’épluchions pas les pommes, les poires ou les prunes. Ni d’ailleurs les citrons, qui nous étaient donnés par l’UNRRA (organisme de secours aux réfugiés des Nations Unies) à titre d’antiscorbutique. Nous les mangions avec la pelure, trempés dans du sucre.

« J’étais aussi très étonnée de voir comment les Corn Flakes étaient emballés et servis dans des boîtes individuelles dont le dessus était découpé. Finalement, j’ai reçu un diagnostic de rougeole et j’ai été libérée de la quarantaine. J’ai "mis les pieds à terre" le 5 avril 1949. Voilà comment je suis arrivée au Canada, chose que je n’ai jamais regrettée. »

J’aime la façon dont son diagnostic et la fin de sa quarantaine sont totalement éclipsés par un fruit étrange et des boîtes de céréales prêtes à consommer.

La question mérite d’être posée : de quelles parties de ces longues journées nous souviendrons-nous? J’espère qu’il s’agira de chose comme la banane et l’infirmière qui rit.

Musée canadien de l’immigration du Quai 21 (S2012.698.1)