
Gus Dalton, un pêcheur de Terre-Neuve, a jeté par-dessus bord sa cargaison de morue au complet.
Pas le choix : il n’aurait pas autrement assez de place à bord de son bateau, le MV Atlantic Reaper, pour secourir les 155 hommes, femmes et enfants qu’il a trouvés à la dérive dans deux canots de sauvetage au large de la côte sud de la province.
Fuir la violence
Les gens à bord des canots de sauvetage étaient des Tamouls qui cherchaient à obtenir l’asile après le déclenchement de la guerre civile dans leur pays d’origine, le Sri Lanka.
La guerre civile au Sri Lanka a éclaté en juillet 1983 avec un pogrom visant la population tamoule, une minorité ethnique du pays. Les forces gouvernementales et des foules cinghalaises ont pris pour cible, attaqué et tué des civils tamouls au cours de ce qui est désormais connu sous le nom de « Juillet noir ».
Alors les gens ont fait ce qu’ils pouvaient pour échapper à la violence. De nombreux Tamouls ont acheté des billets d’avion relativement peu coûteux à destination de Berlin-Est, se sont rendus au mur de Berlin, puis ont demandé l’asile en Allemagne de l’Ouest. En 1986, le New York Times a rapporté que l’Allemagne de l’Ouest avait accueilli quelque 30 000 réfugiés tamouls. La vie dans ce nouveau havre n’était pas pour autant facile. En vertu de la politique d’accueil des réfugiés de l’Allemagne de l’Ouest, ils n’avaient pas le droit de travailler pendant deux ans.
Une traversée inhumaine
Dans les camps de réfugiés de l’Allemagne de l’Ouest, on a proposé à un certain nombre de Tamouls de se rendre clandestinement au Canada à bord d’un navire-cargo. Le coût par passager s’élevait à l’équivalent d’environ 3 450 $ CA.
Le navire, baptisé MV Aurigae, a quitté illégalement Brake, en Allemagne de l’Ouest, le 28 juillet 1986, dans la pénombre nocturne. Son capitaine et propriétaire était un Allemand de l’Ouest du nom de Wolfgang Bindel. On estime qu’il aurait reçu près d’un demi-million de dollars canadiens pour avoir transporté ces réfugiés.
Lors d’une entrevue en 2016, un homme a décrit les conditions à bord.
Pendant onze jours, nous étions assis, terrifiés, à bord du navire-cargo… Nous étions tous des étrangers. Il y avait trois ou quatre femmes et quelques enfants. Le pain a moisi en quelques jours. On devait se contenter de riz, de poulet surgelé ou d’un simple congee. Les gens cuisinaient ensemble. Certains tombaient malades et vomissaient. Le navire était très sale. On était tous par terre tout le temps. Pas de lit, pas de couchette, pas de confort. Nous étions des réfugiés.1
Lorsque les réserves limitées d’eau potable se sont épuisées, le capitaine a dit de boire de l’eau de mer. Les passagers étaient nauséeux en raison de l’odeur des excréments humains qui se répandaient sur le plancher depuis les seaux fournis à la place de toilettes.
Laissés à eux-mêmes
Douze jours après le départ, les passagers ont été embarqués dans deux canots de sauvetage amarrés l’un à l’autre. L’un d’entre eux était équipé d’un petit moteur hors-bord. On leur a dit qu’ils se trouvaient à dix kilomètres de Montréal.
Selon certaines sources, le MV Aurigae les aurait remorqués jusqu’à la tombée de la nuit, puis aurait coupé le câble de remorquage avant de disparaître. Le capitaine leur a ordonné de mettre le cap à 350 degrés nord-ouest.
Ils ont passé trois jours et deux nuits en mer avant d’être repérés par le capitaine Gus Dalton.

Branle-bas de combat
Le capitaine Dalton est immédiatement passé à l’action. Il a déchargé tout ce qu’il avait de poisson à bord et a utilisé la radio pour coordonner avec les autres bateaux présents dans la zone afin qu’ils participent au sauvetage.
Au début, on ne savait pas vraiment qui étaient ces gens ni d’où ils venaient. Craignant que, puisqu’ils étaient partis d’Europe, leurs demandes d’asile ne soient rejetées, ils ont prétendu venir directement de l’Inde et avoir dérivé pendant cinq jours.
Le Leonard J. Cowley, navire de la Garde côtière canadienne, a rejoint les bateaux de pêche, et les Tamouls ont été transférés à bord, puis transportés vers St. John’s, où ils ont été hébergés dans les résidences universitaires de l’Université Memorial de Terre-Neuve et interrogés par les autorités.
Soupçons du public canadien
Cette affaire, ainsi que les questions qu’elle a soulevées, a fait l’objet d’une large couverture médiatique au Canada et ailleurs. Lorsque la vérité a été révélée, c’est-à-dire qu’ils avaient quitté un camp de réfugiés de l’Allemagne de l’Ouest et passé trois jours à bord des canots de sauvetage, certains Canadiens ont manifesté leur scepticisme, craignant que les politiques d’asile du Canada ne présentent de graves lacunes.
Aucun des chefs des principaux partis politiques canadiens n’a toutefois milité en faveur de l’expulsion des Tamouls.
Le premier ministre Brian Mulroney aurait déclaré : « Mon gouvernement fera tout ce qui est en son pouvoir pour éviter que des réfugiés à bord d’embarcations de sauvetage ne soient renvoyés sans but en mer et refoulés de nos côtes. Ce n’est pas la présence de [155] personnes effrayées, en quête de liberté et de nouvelles perspectives, qui va nuire au Canada ou à nos politiques d’immigration. »
L’attitude du premier ministre n’a pas duré. Un an plus tard, lorsque 174 demandeurs d’asile sikhs sont arrivés à bord de canots de sauvetage en Nouvelle-Écosse, le premier ministre a convoqué le Parlement en session extraordinaire afin de discuter d’une modification de la Loi sur l’immigration. Le projet de loi qui en a résulté, le projet de loi C-84, donnait au gouvernement le pouvoir de refouler les navires transportant des personnes soupçonnées de présenter de fausses demandes d’asile. Cette loi a été largement critiquée par les défenseurs des réfugiés, les juristes, les Églises et les organisations internationales.
1 Extrait d’une entrevue réalisée le 4 avril 2016 par Cyrus Sundar Singh avec une personne ayant choisi de rester anonyme. Cité dans Singh, C. S. (2021). Floating to the lure of the promised land: Tamil refugees in Canada. In G. Melnyk and C. Parker, Finding refuge in Canada. AU Press.