« La seule façon d’être en sécurité, c’est de quitter le pays. »

Portraits de deux hommes.
Roger LeMoyne (à gauche) et Darren Ell (à droite).

Entrevue avec le photographe Darren Ell. Le travail de Darren, ainsi que celui de son collègue, le photographe Roger LeMoyne, constitue la base de Franchir les frontières : Une nouvelle ère de migration, une exposition magnifique et envoûtante actuellement présentée au Musée jusqu’au 24 mars 2024.

 

Avertissement de contenu : L’article ci-dessous décrit un moment de violence physique.

Pourquoi les histoires des migrants dans les régions frontalières vous intéressent-elles?

Il y a beaucoup de choses que l’on peut faire avec la photographie. Que ce soit la photographie sportive ou la photographie marine. Il y a un million de façons de l’utiliser. Je pense que cela vient de mes convictions personnelles et de ma curiosité pour le monde. Et je pense que cela vient du désir de faire quelque chose d’utile avec mes capacités, quelque chose qui peut contribuer à améliorer les choses pour les autres.

Connaissez-vous les personnes que vous photographiez? Y a-t-il quelqu’un qui reste gravé dans votre mémoire?

À la frontière américano-mexicaine, j’ai traversé Matamoros, au fin fond du Texas. J’y ai rencontré plusieurs familles et j’ai appris à les connaître et à connaître leur histoire. Et, seigneur, un père qui s’exprimait un peu trop a été assassiné sous les yeux de sa fille, d’une balle dans la tête... Alors la famille s’est dit : « Il faut qu’on s’en aille. J’ai un jeune enfant. » Cette histoire, on la retrouve dans différentes parties du monde, des gens qui fuient pour sauver leur vie.

Avez-vous constaté qu’il existe des similitudes entre les migrants des différentes régions frontalières, quel que soit l’endroit où ils se trouvent?

Ils fuient toujours quelque chose. La plupart des pays ont très peur d’un afflux de personnes s’ils ouvrent leurs frontières. Je ne sais pas si c’est entièrement vrai. Les gens ne veulent pas quitter leur patrie. C’est par désespoir que les gens partent. Ils agissent tous de manière logique. C’est très rationnel.

On retrouve des enseignants, des avocats, des gens qui font dans leur pays ce que nous faisons dans le nôtre. Mais les choses se sont détériorées ou ils ont été menacés à cause de certaines choses qui se passent dans la société. Ils ont compris que la seule façon d’être en sécurité, c’est de quitter le pays.

Quand on visite ces lieux, on est forcé de remettre en question l’idée que l’on se fait de cet endroit. Pensons à la Syrie, par exemple. Le lecteur moyen d’un journal ou quelqu’un qui regarde les nouvelles à la télé pourrait tout simplement penser que le pays est envahi par des extrémistes. Nous ne comprenons pas vraiment ce qui se passe à [Damas] ou à Homs. Les personnes que j’ai rencontrées étaient des enseignants, des médecins, des professionnels. Ils m’ont dit : « J’avais une belle vie avant que tout ne sombre dans le chaos. » Je pense que cela crée de l’empathie. « Je me reconnais en lui. Je suis moi-même un professionnel. Je peux imaginer ce que cela doit être. »

Une femme portant un hijab tire une valise dans une zone boisée.
Une mère migrante du Yémen guide sa famille par delà la frontière canadienne; chemin Roxham, au Québec, le 5 mars 2017. Photo de Darren Ell.

Avez-vous déjà couru un risque lors d’une séance de photographie?

En Haïti, dans le centre de Port-au-Prince. Il y a eu une manifestation et les choses se sont envenimées entre les manifestants et la police haïtienne. Ils lançaient des gaz lacrymogènes, etc. Mon accompagnateur* et d’autres journalistes haïtiens m’ont attrapé et m’ont littéralement forcé à sortir de là. Il a dit : « Ces types sont brutaux. Ne te mets pas sur leur chemin. »

Je n’ai pas fait de photographie de combat. Je n’ai jamais été dans une zone de guerre, donc je ne sais pas ce que c’est.

En quoi votre travail diffère-t-il de celui de Roger?

Roger est vraiment, vraiment doué pour capturer quelque chose, pour remplir un cadre avec plusieurs niveaux d’activité. Ses images photojournalistiques sont d’une grande complexité. Il a un beau sens du cadrage. Et je pense qu’il fait très attention, dans son montage et ses prises de vue, à obtenir quelque chose qui vous tienne occupé lorsque vous le regardez.

Mon travail est peut-être plus statique. Je m’installe deux heures dans une décharge de gilets de sauvetage et j’en ressortirai avec une série d’images très intéressantes. Mais il n’y a personne là, aucune action. Alors je peux travailler un peu plus lentement. C’est peut-être ça.

Une discussion en personne avec Darren Ell et Roger LeMoyne aura lieu au Musée le 7 février 2024. Inscrivez-vous à l’événement ici pour réserver votre place.


*Un accompagnateur (en anglais « fixer ») est une personne engagée pour aider un journaliste à s’orienter dans une culture ou un environnement étranger. Les accompagnateurs, qui sont souvent des journalistes eux-mêmes, servent de guides et d’interprètes et sont essentiels au travail des journalistes étrangers.