Dennis Teitsma

Familles

Un mineur de charbon néerlandais devient agent de libération sur parole

En 1946, à l’âge de 14 ans, je voulais tourner la page. Vivant dans une région industrielle au sud du royaume des Pays-Bas, nous avions traversé la guerre sans trop de dommages. Mes parents avaient fait tout ce qu’ils avaient pu pour nous protéger des effets néfastes de la guerre. Papa travaillait dans les mines de charbon depuis 1937 et, en louant quelques arpents de terre, nous pouvions cultiver une partie de nos aliments. Nous n’avions pas à acheter de pain, de pommes de terre ou de légumes. Grâce à nos quatre poules, nous pouvions troquer des œufs contre toutes sortes de choses, comme un rouet. Maman était une grande tricoteuse et couturière. Grâce à une brebis et deux chèvres, j’ai été pratiquement élevé au lait de chèvre. Durant un certain temps, nous avons eu des lapins et un cochon. Je n’ai appris que plus tard que les nazis auraient pu en confisquer la viande, puisqu’il fallait un permis pour faire boucherie. Ils auraient aussi pu faire fusiller mes parents pour avoir adopté Carrie un bébé juif. À l’hiver 1944-1945, ma femme qui elle de son côté n’avait que huit ans et vivait à la ville, dépérissait faute de nourriture.

Adolescent rebelle, je voulais m’évader de tout. L’avenir me semblait sombre, car pour un fils de mineur de charbon, le destin semble être de marcher sur les traces de son père. Les règles sociales, les mœurs, les contrôles et les attentes, tout cela était trop contraignant à mon goût. Quoique vous fassiez, rien ne changeait jamais. Je n’avais pas de problèmes d’apprentissage, puisqu’aux cours élémentaires, j’étais habituellement le meilleur de ma classe. Mais devoir poursuivre mes études collégiales durant mes temps libres, hors des heures normales de cours, me semblait insensé. Et puis, à quoi bon apprendre l’algèbre, les dates historiques, la physique et la comptabilité quand on va travailler sous terre !

Émigrer me semblait une bonne idée. J’étais prêt à prendre tout ce qui se présentait peu importe où, et à accepter les conséquences de mes actes. Mes parents parlaient des États-Unis, du Canada, de l’Australie et même de l’Argentine. L’Afrique du Sud avait besoin de mineurs de charbon, mais nous voulions échapper aux mines.

En 1948, mon frère aîné de trois ans plus âgé que moi voulait devenir pilote lors de son service militaire, ce qui mit un terme à nos projets d’émigration. Maman dépensa ses économies pour acheter des tentures et d’autres choses de ce style. Bien que j’aie échoué deux années scolaires, je devais poursuivre mes études secondaires. Alors je suivis le courant. Ma vie consistait à avoir du plaisir, à ne rien faire et à embêter mes profs, ce qui ne me rendait pas plus heureux. Comme prévu, j’échouai mes examens finaux en 1950 et à 18 ans, je commençai à travailler au charbon. D’autres occupaient des emplois différents, mais ils finissaient tous par travailler sous terre, car c’était plus payant. Même si les histoires de mon père à propos du confinement m’effrayaient et me faisaient frémir, j’ai décidé de plonger et de descendre immédiatement sous terre. Les mineurs étaient les ouvriers les mieux payés au pays et il me fallait de l’argent pour créer mon propre foyer familial. Cela semblait mon but principal. Depuis l’âge de 16 ans, j’avais un oeil sur une jeune fille appartenant à une église distante de 25 km. Je ne la voyais que deux fois par année à l’occasion de réunions. Elle avait six mois de plus que moi, et nous avons enfin établi une relation quand nous avons tous deux eu 19 ans.

En 1952, mon frère termina son service militaire. L’armée de l’air l’avait refusé en raison de problèmes de vision. Après avoir travaillé quelques mois dans une usine de produits chimiques, il demanda un visa d’études aux États-Unis. Deux mois plus tard, il partit et y demeura en mariant une jeune américaine d’origine néerlandaise. Alors, notre famille, avec mes deux jeunes sœurs, demanda à émigrer au Canada. Nous pensions qu’une ferme dans le sud de l’Alberta était une possibilité. Mieux encore, il y avait à Lethbridge une église de notre confession, l’Église réformée du Canada. Notre demande d’immigration fût néanmoins rejetée à deux reprises.

En 1953, je refis une demande en mon propre nom, mon père, âgé de 53 ans, semblant trop âgé pour émigrer. Cependant, je fus encore refusé lorsque je fis une deuxième demande sans subsides. Lorsque j’appris que des camarades travailleurs qui avaient demandé à émigrer dans d’autres pays avaient aussi essuyé des refus, il m’apparut clairement que le refus venait des autorités néerlandaises. Propriétaire des mines, le gouvernement devait recruter des mineurs de Pologne et d’Italie. Les fils de mineurs semblaient à coup sûr de meilleurs candidats. À la mine, j’obtins un poste de poseur d’éclairage. Je travaillais seul de 20 h à 4 h. Mon superviseur travaillait de jour. Il ne faisait que lire mes rapports quotidiens et n’inspectait mon travail qu’une ou deux fois par mois. En règle générale, seuls les mineurs expérimentés ayant plus de cinq ans d’expérience pouvaient accéder à un tel poste. J’étais toujours étudiant, mais apparemment, ils me considéraient comme suffisamment capable et responsable pour occuper l’emploi. Après tout, les gaz de charbon et les étincelles électriques créaient une situation explosive. Il m’avait malgré tout été refusé d’émigrer.

Donc, après quatre ans dans la mine, avec 4 000 travailleurs souterrains, je quittai et acceptai un emploi de subsistance dans une ferme au sud de Rotterdam. Je gagnais à peu près le tiers du salaire d’un mineur, mais un jour par semaine, je pouvais fréquenter une école d’agriculture. En août 1954, après avoir emménagé à la ferme, je trouvai pour ma fiancée de Maastricht un emploi lui convenant, à proximité. Mais elle eut la frousse et notre relation se termina peu après.

En novembre 1954, je refis ma demande pour émigrer au Canada, mais cette fois, comme travailleur agricole. Je fus accepté quelques mois plus tard. J’avais aussi rencontré une jeune fille de 17 ans, Annie van der Zee. Elle appartenait à l’église de la ville Zwijndrecht, et était amie avec la fille du fermier. Nous fîmes quelques sorties, mais Annie convint qu’il était peut-être prématuré d’établir une relation à ce moment-là. Néanmoins, quand je regagnai la maison, un mois avant de partir au Canada, nous avons commencé à nous écrire. À cette époque, nous n’avions pas le téléphone. Nous avions simplement le goût de partager nos pensées et notre vécu. Nous avons poursuivi cet échange durant trois ans, elle me rejoignit en 1958 et nous nous sommes mariés en 1959.

Le 17 juin 1955, je m’embarquai sur le SS Groote Beer. Un rêve vieux de neuf ans se réalisait et personne n’aurait pu m’amener à franchir le bastingage avant l’arrivée au Canada. Tout le monde sentait que l’Amérique du Nord était un autre monde sans espoir de retour. Ce vendredi soir, nous quittâmes le port de Rotterdam. À l’office du soir, avec le Rév. A. B. Roukema, l’aumônier du navire, je me retrouvai à jouer du piano pour l’interprétation des hymnes. Après tout, depuis l’âge de 14 ans, j’avais été le seul organiste d’une petite église à jouer sur orgue à soufflet manuel ou harmonium. Le dimanche matin, le navire fit escale au Havre, en France, pour embarquer d’autres passagers. La traversée s’étendit sur sept froides journées. Deux jours durant, je souffris du mal de mer et me nourris de biscuits. Avec quelques autres passagers, nous formâmes un groupe d’amis. Cependant, je passais pas mal de temps à jouer du piano dans l’auditorium du niveau inférieur. J’aimais aussi profiter du bon air, en m’appuyant au bastingage, à regarder les vagues et sentir la brise froide et mouillée sur mon visage. J’ai toujours aimé faire du vélo sous la pluie, et là, le rythme des vagues s’accompagnait dans ma tête de musiques et de rêveries à l’égard de la prometteuse vacuité qui m’attendait. Il était devenu pour moi presque naturel de laisser le passé derrière moi car je n’ai jamais eu la nostalgie du passé regardant toujours vers l’avenir avec une foi confiante. J’ai grandi dans la croyance que dans l’amour qu’il porte à sa création, Dieu a promis dans sa grâce d’être mon père qui, par le Christ, son fils, pardonne mes péchés. Je tenais pour acquis que ce Dieu miséricordieux me serait fidèle et qu’il ne m’abandonnerait jamais. Dès lors, je pouvais toujours avancer avec confiance.

La lente approche du port de Halifax, le 25 juin 1955, fut assez poignante. Une rive rocheuse enveloppée de brume se déployait tout autour. Ce devait être un fort brouillard, puisque je ne me rappelle pas avoir aperçu la ville devant les collines, comme nous la vîmes 50 ans plus tard lors d’un voyage. Je me souviens d’un vaste hangar, le Quai 21, et le train qui attendait. Dans le hangar, j’avais repéré ma malle, (1,5 x 1 x 1 mètre), mais pas le sac de marin. En quelque sorte, aucun de nous ne pouvait trouver le terme anglais pour décrire ce dernier. Nous embarquâmes à bord du train pour nous y installer. En jetant un coup d’œil nous vîmes un chariot chargé de bagages. Je repérai mon sac au dessus de celui-ci. Au moins, il n’aboutirait pas à New-York et je pourrais immédiatement commencer à travailler, car mes vêtements et chaussures de travail s’y trouvaient. La malle arriverait six semaines plus tard. Dans des brochures aux Pays-Bas, nous avions appris certaines choses de la vie dans les Prairies. Il fallait être débrouillard, autonome et indépendant. Les voisins pourraient se trouver à des milles de distance. J’étais préparé et ouvert à une telle vie. J’ai toujours apprécié des moments de solitude. J’avais apporté une trousse de premiers soins et même un nécessaire à coudre ainsi que des couvertures, des vêtements et de hautes bottes qui se révélèrent inutiles par temps froid. Muni d’une centaine de livres, surtout des livres d’études bibliques, et d’une pile de partitions pour le piano et l’orgue, j’étais prêt à vivre seul sans jamais sentir le poids de la solitude et de l’ennui.

À bord du train aux banquettes de bois, la citerne d’eau froide avec ses petits gobelets de papier pointus était un rafraîchissant petit luxe. Les campagnes défilaient dans l’obscurité : des arbres, des arbres et encore des arbres. Tôt dimanche matin, nous arrivions à Montréal d’où le train ne repartirait qu’à 20 h. Quatre d’entre nous avons visité les alentours, prenant des photos et admirant les vieux immeubles et le Mont-Royal. Au restaurant, une serveuse tenta de nous impressionner avec sa connaissance du néerlandais en nous disant « Ik hou van jou, liefje » (je t’aime, chéri), tout en se demandant ce que cela pouvait vouloir dire. À bord du train, nous avons tenté de dormir sur les banquettes de bois en abaissant les tables. Le train serpentait entre des lacs, des rivières et des forêts. Au matin, la voie ferrée s’infiltrait entre des pans de roc coupés et c’était de nouveau l’heure des photos. Ici et là, le train s’arrêtait assez longtemps pour que nous puissions faire un saut dans un magasin pour acheter du pain, du beurre d’arachide, des confitures, des trucs de ce genre. À Winnipeg, nous dûmes nous inscrire au bureau de l’immigration sur l’avenue Higgins, à deux coins de rue de la gare du C.P. Il me restait toujours plus de 100 dollars. Un taxi nous conduisit à la gare du C.N. dans la rue principale, et nous abordâmes les Prairies. À mi-journée, la température était devenue insoutenablement chaude. Je finis par accrocher une table comme déflecteur à la fenêtre pour faire entrer un peu d’air. Ce fut bref, car nos visages noircirent de poussière et de la fumée de la locomotive. Le train s’arrêtait parfois un moment au milieu de nulle part. Nous voyions des prairies à perte de vue et, passé Regina, très peu ou pas du tout d’arbres. Certains amis du bateau étaient allés à Edmonton, à Vancouver, à Medicine Hat et le dernier d’entre eux nous quitta pour Calgary. Je restai seul pour les derniers 100 milles menant à Lethbridge. Ce parcours dura seulement une heure.

L’agent de l’immigration était en lune de miel, alors ce fut le pasteur qui m’accueillit à la gare. Après le souper chez lui, le Rév. G. Ph. Pieffers me conduisit chez un fermier d’origine néerlandaise à Barnwell. Ils avaient deux filles et quatre fils de mon âge. Je travaillais avec eux pour payer mon hébergement et ma pension. Sans aucun souci, je me sentais en vacances. Je me réjouissais de tout ce qui me semblait neuf et étonnant. Trois semaines plus tard, l’agent d’immigration me conduisit à mon nouveau travail qui consistait à enfourcher des tas de petits pois dans une écosseuse, de l’aube au crépuscule, pour 50 cents de l’heure. Nous dormions tout habillés sur des sommiers à ressorts sans matelas dans un hangar à un seul mur et sur un sol de terre battue. Nous nous lavions à la pompe à eau dans la cour. Ce n’est qu’après deux heures de travail, vers 7 h, qu’on nous servait le petit déjeuner. Je mangeais des piles de crêpes. Le samedi après-midi et le dimanche, je logeais à la maison de l’agent, Gerrit et de sa femme Wilmie. Durant ma deuxième semaine d’écossage de petits pois, je rencontrai Egbert, l’ami de Gerrit. À l’heure du lunch, il m’amena pour une entrevue à Lethbridge, dans le domaine de la construction. Il avait promis de me ramener à temps, mais comme je pouvais commencer à travailler sur le champ pour 1,25 dollar de l’heure, il me dit qu’il me reprendrait plutôt après 17 h. Je protestai, mais il me dit que ça marchait comme ça au Canada et que mon employeur précédent comprendrait. Je sablais des cloisons sèches en plâtre dans des maisons neuves. Un autre couple de la ville m’offrit chambre et pension. Pour pouvoir me déplacer, j’acceptai une offre d’acheter une bicyclette pour 25 dollars. Deux semaines plus tard, mon employeur déménageait à Calgary et j’étais mis à pied. L’agent d’emploi me trouva un poste juste à l’extérieur de la ville pour 1,10 dollar de l’heure, dans une usine de concassage de pierre. À l’aide d’une lourde masse, je devais concasser de grosses pierres dans un tamis de six pouces carrés. C’était chaud et poussiéreux. Un convoyeur à courroie enfournait ensuite la pierre dans différents concasseurs, pour en faire des sacs de poudre de 50 livres. Environ trois semaines plus tard, une chute de neige hâtive dans les Rocheuses interrompit l’exploitation. Je trouvai un emploi pour épandre du gravier avec une brouette dans le stationnement souterrain d’un centre commercial.

Je n’avais pas sitôt répandu ma première brouette le lundi matin que notre pasteur dévala l’échelle à ma recherche. Il me conduisit à Vauxhall, 60 milles au nord, pour me procurer un emploi plus stable. Il me dit que le vieux Kobes avait refusé d’être transféré pour ne pas être loin de sa famille toute la semaine. Je commençai le lendemain comme travailleur agricole saisonnier à la Sous-station d’irrigation de la Ferme fédérale expérimentale de Lethbridge. Redoutant une mise à pied, j’avais résolu de travailler l‘hiver à la mine de charbon de Lethbridge, mais je n’eus pas à le faire. Les fins de semaine, je demeurais avec Gerrit et Wilmie, qui faisait mon lavage et mon raccommodage. Je pouvais aussi fréquenter l’église et les réunions de la société d’études bibliques des jeunes, le soir. Les lundis matins, durant cet hiver-là, je commençais à faire du stop à 5 h du matin, peu importe le temps qu’il faisait. J’ai réussi à ne jamais être en retard au travail. Le samedi, nous travaillions jusqu’à midi, et l’après-midi, sur le chemin du retour, je faisais deux arrêts pour donner des leçons d’orgue à quatre jeunes étudiants.

Habiter sur son lieu de travail dans un pavillon-dortoir, muni d’eau chaude courante et de douches était un luxe inespéré. Huit autres personnes vivaient dans le pavillon et j’avais pour moi seul une chambre double, si bien que je pus y apporter mon harmonium. J’avais trouvé ce vieil instrument à soufflerie manuelle dans un garage à Lethbridge. Il était en pièces détachées, les boulons dans un vieux pot à tabac. J’en offris 15 dollars, pourvu qu’il ne manque pas de pièces. En une semaine, j’avais fini de le réparer après le travail. J’étais le plus souvent seul dans le pavillon car, après dîner, les autres allaient voir un film ou sortaient dans un bar en ville. Ni l’un ni l’autre ne m’intéressait. J’écrivais des lettres à ma fiancée à l’étranger et je profitais de mes moments de liberté pour lire, jouer de l’orgue et dessiner au crayon ou à l’encre.

Après avoir travaillé à construire une maison sur les lieux avec un charpentier, un jour, tôt en novembre, on me demanda de faire ma toilette, de changer de vêtements et de me présenter pour un travail de bureau. On me montra comment utiliser des calculatrices manuelles et électriques. Je devais procéder à des analyses d’humidité de milliers d’échantillons de sols prélevés durant l’été et de leur rendement à divers niveaux d’irrigation. Tous ces chiffres devaient être exprimés en pourcentage, mis en tableau et certains calculs devaient être présentés en graphiques. Douze des autres quinze travailleurs avaient été mis en chômage saisonnier. Par miracle, on me garda tout l’hiver même si je n’avais commencé ce travail que deux mois plus tôt. L’emploi déboucha sur un travail de soutien à des projets de recherche et des tâches en laboratoire pour sécher, moudre et peser des échantillons de rendement des moissons etc.. Je devais aussi dessiner des graphiques. Je m’inscrivis donc à un cours par correspondance de dessin de graphiques. Il fut même question de m’inscrire à un cours de deux ans en agriculture à l’université d’Edmonton. Mais je ne pus l’envisager. Mes parents et mes sœurs comptaient sur moi pour parrainer leur immigration. Ils arrivèrent au Canada au début de mai 1956 et, pour deux ans, s’engagèrent à cultiver des betteraves. Juste avant leur arrivée, j’avais acheté ma première voiture, une Plymouth deux portes 1953. Notre église se trouvait à 50 milles de chez moi et 20 milles de la maison de mes parents. Au printemps suivant, ils achetèrent leur propre automobile, une Ford 1949. Mais essayer de cultiver la terre dans cette zone d’irrigation exigeait un investissement hors de notre portée.

En 1957, je décidai de chercher un travail de dessinateur industriel à Vancouver. Une famille originaire de notre ville natale venait d’arriver avec trois jeunes enfants. Harry voulait rejoindre ses amis sur la côte ouest. Nous avons mis leurs effets à bord du train et sommes partis dans ma voiture. Ce fut un voyage impressionnant à travers les Rocheuses. La famille se trouva une maison à Surrey. Nous travaillâmes plusieurs jours sur le ranch d’un millionnaire près de Langley à repeindre des bâtiments et charrier du foin. Puis, nous avons passé quelques semaines à travailler dans une scierie et une usine de poteaux électriques à Richmond. Dans le grand Vancouver, je découvris bien vite que trop de dessinateurs d’expérience se cherchaient du travail. Après avoir vécu à mes frais pendant un certain temps et l’argent devenant rare, je rejoignis un ami, Piet, dont l’employeur avait besoin d’un aide électricien dans la construction domiciliaire. Nous passâmes aussi deux semaines dans les bois près de Golden, à électrifier des petites maisons pour des travailleurs appelés à édifier le barrage de Roger’s Pass. Encore une fois, je pris de l’expérience et appris beaucoup. Cet automne-là, je fis venir mes deux sœurs de Barnwell, Alberta pour occuper des emplois d’hiver à Vancouver.

Ma fiancée se trouvant au bout du monde, j’occupais mes temps libres en vendant des souliers et des habits sur mesure fabriqués à Montréal. Plus tard, je vendis des batteries de cuisine en acier inoxydable qui alors n’étaient pas vendues en magasin. Mais, comme vendeur, j’avais peu ou pas de succès. Néanmoins, ce travail m’amena à bien connaître toutes les familles de la communauté ecclésiale de New Westminster, où j’étais devenu titulaire de l’harmonium. Nous avions converti un vieux cinéma sur Kingsway, en salle paroissiale.

En 1958, les parents d’Annie lui permirent d’émigrer avant ses 21 ans. Depuis trois ans, nous nous écrivions ponctuellement toutes les deux semaines : pas de contact direct, pas de téléphone, mais de longues lettres. Je l’accueillis à la gare de Regina le dimanche 4 mai 1958. Après avoir visité mes parents à Barnwell, nous prîmes la route de la côte ouest. J’avais perdu mon emploi d’aide électricien, mais un ami trouva un emploi d’aide ménagère à Annie. Pendant les vacances scolaires d’été, elle faisait la cueillette de haricots avec la sœur d’un ami. Puis, j’acceptai un emploi de livreur d’œufs à domicile et, à cette fin, m’achetai une voiture familiale.

Nous avions prévu nous marier en mars 1959 et faire de l’appartement du haut de la maison de Gerrit et Wilmie notre logis. Ils avaient aussi déménagé sur la côte ouest. Nous allions acheter le bois pour construire nos armoires de cuisine, mais le marchand de bois avait fermé à 13 h. Ce samedi soir, je reçus un télégramme de mes parents. Ils vivaient à Carman, sur une ferme. Un futur gendre devait l’exploiter, mais cela n’avait pas fonctionné. Dès lors, me disaient-ils, c’était peut-être pour moi une occasion unique de gagner mon indépendance. Après un dimanche d’angoisse, nous avions décidé de changer nos plans et de devenir fermiers. J’échangeai ma familiale contre une camionnette sur laquelle je construisis une boîte pour y loger tous nos biens : un vieux réfrigérateur, une laveuse, mon harmonium et des meubles faits main, lit, table, chaises, étagères etc.. La semaine suivante, nous rejoignions le Manitoba en passant par les États-Unis.

Le dimanche 3 mai 1959, nous avons été mariés à Carman, à la fin de la messe régulière, par le Rév. J. Mulder, son premier mariage célébré au Canada. Annie avait fait elle-même sa robe de mariée et mon costume sortait de chez le teinturier. Nous étions élégants ! Il n’y eut pas de cadeaux, de fête prénuptiale ni de réception. Le repas familial à la maison accueillait nos voisins, Roy et Maybel, de même que notre pasteur et sa femme. Nous avions fait graver la date de notre mariage à l’intérieur de nos joncs de mariage, achetés un an plus tôt pour nous encourager, sept dollars chacun. Le lundi suivant, nous nous rendîmes chez le photographe. Ce furent nos seules dépenses, moins de 10 dollars, et notre mariage en est à sa 48e année. Oups, j’oubliais un cadeau important : un porcelet. Après être passés chez le photographe, nous nous arrêtâmes à une porcherie où l’on nous avait invités à prendre le café. On nous amena à l’étable où l’on nous fit choisir notre cadeau parmi plusieurs portées. Sur le chemin du retour, Annie, en robe de mariée, dut tenir le porcelet agité dans une boîte ouverte. Nous l’avons appelé Felix et il nous a servi de géniteur pour 10 truies au cours des quatre années suivantes. Les vieux bâtiments de ferme avaient tous besoin de réparations. Ils n’avaient pas servi depuis des années. Nous n’avions pas d’argent pour l’équipement et les semences. Tout ce que nous avions, c’était un vieux tracteur, une herse éculée et une charrue. La coopérative de crédit néerlandaise constituée de paroissiens, était dirigée par un membre récemment arrivé à Winnipeg. Il ne pouvait accepter d’accorder un prêt agricole à deux mineurs de charbon, déclara-t-il. Néanmoins, grâce à un emprunt personnel à la banque et au crédit accordé par une coop alimentaire et un marchand de semences, nous avons pu démarrer. Le travail ménager d’Annie à trois endroits nous permit de vivre durant la première année et d’établir notre foyer. Durant l’hiver, je travaillais de 3 h à 6 h à nettoyer des peaux de vison pour avoir un peu plus d’argent. Quatre ans plus tard, nous avions assez d’équipements pour exploiter la moitié d’une ferme de 320 acres comptant 12 vaches laitières, 10 truies, des poules pondeuses, des gorets, des bovins d’engraissement et des contrats de culture de betteraves à sucre, de petits pois et de concombres. Il ne restait plus que deux versements annuels à faire sur un camion de trois tonnes et une moissonneuse-batteuse motorisée.

En août 1963, il devint clair que notre ferme ne nous appartiendrait jamais à moins de l’acheter au prix courant, soit deux fois le prix d’achat initial. En guise de paiement pour mes quatre années de travail dans l’entreprise, je pouvais déduire 2 200 dollars par année moins l’argent reçu, soit moins de 2 000 dollars. Je gagnais plus d’argent cinq ans plus tôt. Et je n’avais pas à m’occuper des cochons malodorants de qui que ce soit. Si les cochons sont à moi, cependant, ils sentent bon et les longues heures de travail sont un plaisir. J’ai donc posé mon seau de lait près du séparateur et j’ai conduit jusqu’à Winnipeg. J’ai acheté des billets d’avion pour moi, ma femme et mes quatre enfants âgés de 3 ans, 2 ans, 1 an et 3 semaines. Et j’ai loué une remorque U-Haul. Nous sommes retournés voir nos amis dans la vallée de Fraser sur la côte ouest. Là, nous avons tout recommencé. Au cours des trois années précédentes, Annie avait géré la famille avec un budget de 10 dollars par mois plus les produits de la ferme. Nous savions donc nous contenter de peu. Mes quatre années n’avaient pas été perdues, estimai-je, car elles assuraient la sécurité de mes parents vieillissants. De toutes façons cela aurait été ma responsabilité et représenté un lourd fardeau.

Je travaillai avec Harry. Nous avions des contrats pour creuser des fosses et raccorder les égouts aux maisons. Le travail était dur mais payant. Au bout d’environ trois mois, nous avons acheté une maison sise sur un terrain d’un demi-acre à Surrey, près de l’autoroute au 10 555 de la 160<sup>e</sup> rue. Je recommençai bientôt à livrer des œufs et de la volaille. Annie complétait nos revenus en accueillant des bébés, deux en même temps. Avec nos propres enfants, Annie en avait quatre aux couches, du genre lavables. Les bébés venaient directement de l’hôpital, âgés de six ou sept jours. Ils étaient habituellement donnés en adoption au bout de trois ou quatre mois et remplacés par d’autres. À cette époque, les filles-mères adolescentes étaient incitées à abandonner leurs bébés pour leur propre mieux-être. Cela nous rapportait 100 dollars par mois. Annie nous aidait toujours à économiser en cuisant son pain, en faisant des conserves, en cousant tous nos vêtements et en faisant des achats avisés. La bible la décrit plutôt bien au verset 31 des Proverbes. Au lieu de toujours penser à ce que nous voudrions avoir, nous savions nous contenter de ce que nous avions. Pendant un bout de temps, je pris en sous-traitance l’installation des câbles de sécheuses électriques dans des maisons neuves, mes jours de congé. C’était un travail ennuyeux que les électriciens évitaient d’accepter. En 1965, je m’engageai au Service correctionnel du Canada, car la livraison d’œufs était un cul de sac. Ce nouvel emploi était moins payant, mais il offrait la perspective d’une carrière qui dure toute la vie. On m’avait dit que le travail d’« agent correctionnel » au centre de traitement nouvellement construit pour les toxicomanes à Abbotsford consistait à aider les instructeurs. Ils enseignaient plusieurs métiers à des groupes de « patients » qui utilisaient des équipements et de la machinerie fort coûteux. La perspective de prendre des cours et de devenir moi-même instructeur me souriait beaucoup. Mais, à l’occasion d’un cours de formation de neuf semaines, je compris que je ne serais qu’un gardien de prison ordinaire et que le centre ou « l’hôpital » n’était qu’une prison moderne. Je démissionnai alors, mais seulement au printemps, à la fin du cours. Quelques jours plus tard, j’appris cependant que les nouveaux établissements pénitentiaires allaient aussi embaucher des conseillers, des agents d’orientation et des thérapeutes. Je décidai de m’engager pour deux ans. En étudiant plusieurs livres sur les sciences pénitentiaires, les méthodes de réhabilitation et de thérapie, je m’engageai bientôt dans cette forme de travail carcéral. J’en appris bien davantage quand un thérapeute se déclara malade et que j’eus à le remplacer pour diriger une curieuse séance de thérapie de groupe. Et encore plus lorsque je fus affecté temporairement à la direction de la zone d’accueil de la prison pour plusieurs mois. Cela comprenait les entrevues et l’évaluation des nouveaux-venus et l’émission de recommandations quant à leur orientation vers divers emplois et à leurs thérapies de groupe obligatoires. À l’automne 1966, nous avions vendu notre maison et loué un appartement dans la région d’Abbotsford, près de l’institution.

En août 1968, alors que nous venions juste d’acheter une maison coûteuse en ville, deux collègues et moi fûmes transférés à Winnipeg à titre de « conseillers ». Avec deux autres collègues et un directeur, nous devions mettre sur pied un centre de « prélibération » au centre-ville pouvant accueillir environ 20 personnes. Une fois encore, ma famille devait déménager. Quelques mois plus tard, alors que nous avions acheté une maison à Winnipeg, notre cinquième enfant célébrait son premier anniversaire à sa quatrième adresse. Notre salaire annuel fit un bond de 6 000 dollars à 9 000 dollars. À titre de conseillers, nous choisissions des prisonniers du centre de détention, les logions au centre-ville et les aidions à se trouver un emploi et à répondre à leurs propres besoins quant à la nourriture et à l’habillement. Durant les quelque trois ou quatre mois de leur séjour en prison, nous leur offrions de la supervision et de l’orientation en vue de leur réinsertion dans la société et avec leur famille. Cette organisation devint le modèle des maisons de transition et la base de la loi de la libération sur parole. Avec l’appui de notre conseiller sénior, un psychologue licencié, nous suivîmes des cours par correspondance de l’Université McMaster. En avril 1973, nos cinq crédits nous valurent un certificat en travail correctionnel. Dans la communauté ecclésiale, j’étais titulaire de l’orgue et de l’harmonium et je jouais un rôle d’aîné. Plus encore, je coordonnais également une publication d’études bibliques distribuée pendant neuf ans dans tout le Canada. Ma femme Annie s’assurait toujours que je n’étais pas dérangé dans mes études ou mon travail. Le travail par quarts au centre de prélibération étalé sur 24 heures et sept jours était quelque peu néfaste pour ma vie de famille. Quelques années durant, nous eûmes encore la garde d’enfants, mais ceux-ci étaient maintenant âgés de deux à quatre ans.

À l’automne de 1973 se présenta une merveilleuse occasion de compléter un baccalauréat. Au lieu de l’allocation salariale habituelle de 50 % à 75 % du salaire pour congé éducatif, on m’offrait 100 %. Je fréquentai donc l’Université de Winnipeg. À l’automne de 1974, mon éducation fut interrompue pendant un mois. Les églises m’avait délégué comme participant à un synode national à Toronto. Malgré mon absence durant le mois de novembre, je parvins tout de même à obtenir une moyenne de B+ dans tous mes cours. En 1975, je reçus mon diplôme en psychologie et sociologie, ce qui me qualifiait pleinement pour devenir un agent de libération sur parole. En 1979, je fus transféré au bureau des libérations sur parole de Winnipeg, ce qui signifiait la fin du travail par quarts.

Dans les années 1980, je complétai un programme de certificat de trois ans comprenant cinq cours en gestion publique. Cela me permettait d’éluder les réunions répétitives auxquelles nous devions assister. Au fil des ans, elles étaient vraiment devenues trop ennuyeuses. Dans mes loisirs, j’écrivais aussi et je publiais de la musique d’orgue, par exemple, des harmonisations sur des hymnes, des variations sur diverses pièces et offertoires pour orgue, parce que je m’en croyais capable.

En décembre 1995 et après 30 ans de service, je présentai ma lettre de démission, précisant que j’envisageais de jouir des 30 prochaines années de ma vie. Le service militaire néerlandais m’avait déclaré inapte au service à l’âge de 19 ans. Apparemment une infection de la moelle osseuse à l’âge de 15 ans avait fait de moi un candidat à risque pour le service militaire. Et maintenant, je me retirais en ayant utilisé seulement 25 des 450 congés de maladie gagnés en 30 ans. C’était une bénédiction et plutôt un bon dossier.

Mes emplois au sein du service correctionnel avaient toujours été intéressants et stimulants. Il n’y avait jamais de temps mort car durant les périodes creuses, je lisais ou j’étudiais. En même temps, je parvenais à éviter les aspects déplaisants du travail. Certains collègues n’eurent pas autant de chance. Certains souffrirent d’épuisement professionnel au bout de dix ans, tandis que d’autres acquirent des habitudes et un style de vie néfastes. Mieux encore, à titre d’agent des libérations sur parole, je pus pratiquement effectuer mon travail comme je l’entendais. Les détenus libérés sur parole acceptaient et respectaient mes conseils et mes exigences, parce qu’ils pensaient que j’étais droit et juste. Le Canada m’a donné la chance de déployer tout mon potentiel et d’être moi-même. Ce furent là dans ma vie de véritables bénédictions. Sans plan de carrière défini, j’ai toujours travaillé fort dans le travail qui s’offrait à moi. J’ai toujours tenté de tirer le meilleur parti de toutes les occasions qui se présentaient en suivant le principe : « fais aujourd’hui ce que tu pourrais remettre à demain ». Je voulais juste vivre une vie d’autosuffisance et d’indépendance mais dans les mains de Dieu, soumis à sa volonté et prêt à supporter les conséquences de mes actes. La culture néerlandaise ne me le permettait pas. Elle s’occupait de vous du berceau à la tombe, ce que je considérais comme un esclavage. Aurait-on voulu voir un mineur de charbon finir sa vie comme employé du département néerlandais de la justice, cela aurait été impossible. Cela me fut confirmé lorsque le ministère me fit visiter les prisons néerlandaises en 1972. J’avais toujours rejeté la mentalité de conformité du troupeau. Cela semblait déranger pas mal de gens qui s’attendent à ce que tout le monde occupe la niche qui lui a été assignée dans la société. Le Canada m’a permis d’être juste moi-même. À quel autre endroit un mineur de charbon aurait-il pu réussir sa vie et se développer lui-même en étant tour à tour employé comme ouvrier, dessinateur junior, creuseur de fossés, vendeur, assistant électricien, fermier, gardien, conseiller et agent de libération conditionnelle ?

J’ai toujours refusé de juste « faire du temps » ou de poinçonner à l’horloge. Cela a même convaincu certains prisonniers à faire de même et à tirer profit de leur condamnation. Je déteste toujours la compétition ou les tentatives de mieux paraître que les autres ou de gagner plus d’argent. Ma principale motivation, mis à part la curiosité, est de toujours faire preuve d’autocritique et de faire mieux aujourd’hui qu’hier. S’efforcer de briller plus que les autres, en réalité ou en apparence, entraîne de la jalousie, des manipulations, de l’arrogance ou du défaitisme. Terminer ce que vous avez entrepris au meilleur de vos capacités, comme courir un marathon, a plus de valeur pour moi que d’arriver premier, deuxième ou troisième. Compétitionner signifie souvent diviser ou séparer alors que coopérer unifie et renforce. Les gagnants peuvent valoriser la compétition, mais les autres ont simplement l’air de ne pas oser être en désaccord. Ceux qui ne gagnent pas peuvent se sentir dégradés et avoir tendance à vivre comme des perdants. À l’adolescence, je me voyais orienté de force dans cette direction. J’ai refusé de jouer à ces jeux. À l’âge de 17 ans, j’ai décidé consciemment de ne jamais laisser les autres décider de la façon dont je devrais me considérer. J’ai donc ignoré ou me suis opposé à leurs intimidations sociales souvent dissimulées, à leurs sous-entendus, à leurs remontrances. Cela m’a bien servi je pense, car n’étant pas préoccupé ni intéressé par la popularité ou la richesse, j’ai pu me développer dans la foi, les compétences et la confiance. Le Canada m’a offert de nombreuses portes ouvertes qui n’existaient pas dans les vieux pays.

En compagnie de ma femme, je demeure actif en matière de loisirs, d’études, de musique et d’activités physiques et sociales. Des promenades quotidiennes l’hiver et des randonnées de 20 km à bicyclette l’été font partie de notre programme de « travail ». Tous les cinq ans environ, nous visitons les parents de ma femme en Europe. Mais, aux Pays-Bas, nous sommes toujours des touristes, car, depuis le jour de notre arrivée au Canada, c’est ici notre foyer. Nos voyages de vacances, nous les faisons surtout au Canada jusqu’à l’île de Vancouver, à Yellowknife ou au Cap Breton. L’an dernier, à l’occasion de mon cinquantième anniversaire d’immigrant reçu, nous avons visité le Quai 21. Avec nos six enfants, 27 petits-enfants et trois arrières-petits-enfants, nous disons : « Merci Canada, notre maison et notre pays ».

Dennis Teitsma