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Enfants

Josephine Keyzer
Mars 1951

Notre famille a quitté les Pays-Bas pour immigrer au Canada en mars 1951. Nous étions une famille de huit enfants, deux garçons et six filles, âgés d’un mois à onze ans. J'avais alors huit ans et j’étais la troisième plus vieille de mes frères et sœurs. Mes souvenirs de l'événement commencent juste avant notre départ des Pays-Bas. Mon père avait fait l’acquisition d’un disque vinyle longue durée comportant des leçons d'anglais, pour ceux d'entre nous qui étaient assez vieux pour apprendre cette langue. Ces leçons ne nous ont peut-être pas appris grand-chose de l’anglais, mais elles nous ont certainement procuré beaucoup de rires.

Nous avons quitté le quai d'Amsterdam à la mi-mars cette année-là, juste après avoir vu notre « conteneur » se faire monter à bord du bateau. Notre toute première nuit en mer était lourde et nous étions entourés d’un épais brouillard qui nous avait presque fait entrer en collision avec un autre navire, selon mon père. Il nous disait sans cesse qu'il aurait presque pu atteindre l’autre bateau et y toucher tellement il était passé près. Sur notre navire, les femmes et les filles logeaient sur les ponts supérieurs dans de grandes salles comportant des lits superposés de trois étages, alors que les hommes et les garçons logeaient dans la coque. Pendant la journée, on nous laissait dans un genre de garderie – une grande salle de jeu d’où nous ne pouvions sortir, quelqu’un gardant constamment la porte. Je crois que nous sommes parvenus à convaincre nos parents de nous laisser sortir de cette prison; cela n’a donc pas duré très longtemps pour nous. À partir de ce moment, on nous laissa aller librement et il nous fallut peu de temps pour bien connaître le bateau.

Nous étions réellement laissés à nous-mêmes, notre mère étant demeurée au lit avec son bébé d’un mois pendant tout le voyage et notre père, étant dans la coque, avait bien du mal à nous surveiller. De plus, on ne nous autorisait pas à rester au lit – quelle qu’eût été la gravité de notre mal de mer – ne nous laissant ainsi d’autre choix que de nous promener sur le bateau. Les repas à bord constituaient notre principal problème et nous avons rapidement commencé à les attendre avec appréhension. On nous servait, par exemple, des spaghettis, un plat que nous n'avions jamais goûté auparavant et dont nous nous serions bien passés. En y pensant maintenant, je comprends pourquoi certains d'entre nous passaient leurs journées à ramasser les bouteilles vides sur le bateau pour se payer les cookies du magasin à bord.

La première chose à nous indiquer que nous nous approchions de la terre ferme (celle du Canada) a été le vol d’un hélicoptère. Cela avait causé tout un émoi à bord du navire et nous étions alors accourus pour l’observer nous survoler. Ce n’était pas nous qui, cependant, allions réellement percevoir la terre ferme, étant arrivés très tôt le matin au Quai 21. Tout ce dont nous nous souvenons est de nous être retrouvés à bord du train qui allait nous mener à Halifax. Même ma sœur aînée, alors âgée de onze ans, affirme ne pas se rappeler notre arrivée ou l’amarrage du bateau, événement qui aurait pourtant bien mérité qu’on ne l’oublie pas. Le souvenir qu’a gardé ma mère au sujet de notre arrivée est la gentillesse des Sœurs de service au Quai 21 qui avaient été des plus serviables à notre égard. Évidemment, comme ma mère était accompagnée d’un petit bébé et de ses sept enfants, cela n’a rien d’étonnant.

Nous sommes ensuite partis de Halifax en train pour nous rendre à Niagara Falls en Ontario. C’était le 25 mars je crois, et il faisait froid. Le voyage à bord du train nous parut interminable. À la nuit tombée, l'on tirait des panneaux de sous les sièges de train pour y dormir et nous utilisions nos manteaux en guise de couverture. Une fois à Chippewa, une petite ville près de Niagara Falls, nous avons emménagé dans une maison très ancienne et « perdue dans le bois ». La maison appartenait à celui qui nous avait parrainés et celui-ci vivait dans la ferme principale à environ trois kilomètres de là.

L’école avait commencé très rapidement pour quatre d'entre nous. Il s’agissait d’une école à classe unique et les cours étaient dispensés par un professeur masculin. Je me rappelle qu’on me demanda, un jour, de me tenir devant la classe et de faire la lecture à voix haute d’un livre afin de vérifier si je savais lire l’anglais. J'ai alors compris dans quelle classe je devais être. Évidemment, à cette époque, je ne savais pas du tout lire en anglais. Une autre fille de la classe aurait apparemment expliqué d’où nous venions et, dans le temps de le dire, je fus emmené dans les vestiaires pour y apprendre l'anglais. Mes premiers mots anglais ont donc été « fenêtre », « porte-manteau » et « crochet ». La langue constituait un réel problème à la maison; notre père souhaitait que nous y parlions le néerlandais afin de ne pas l’oublier, mais notre mère insistait pour que nous parlions plutôt l’anglais, étant désireuse d’apprendre cette langue. Ce fut donc l’anglais qui s’imposa à la maison.

Le printemps et l’été de cette année-là, nous avons beaucoup marché le long de la route. Le trajet m'a toujours paru très long pour me rendre à l'école, mais c’était encore pire pour me rendre à l'église. Heureusement pour nous tous – du moins, je crois –, avant l'arrivée du prochain hiver, notre père avait changé d'emploi, libérant ainsi notre parrain de toute responsabilité envers nous. Notre deuxième maison se trouvait à Stanford Center, une ville à une certaine distance des chutes Niagara et dans la direction opposée à celle de notre première maison. Ce changement fut probablement positif, la maison étant plus grande et le travail de mon père, plus agréable. Nous nous sommes fait beaucoup de camarades de jeu dans cette communauté agricole et n’avons connu aucun problème de langue.

Lorsque je repense à ces premiers jours, cela me remplit du plus grand respect à l’égard de mes parents qui ont dû ainsi s’adapter – surtout ma mère, qui n’avait d’autre soutien que celui de notre grande famille. Aux Pays-Bas, notre mère recevait l’aide de proches pour s’occuper des enfants à la maison. Mais pas ici. Aucun proche parent d'aucune sorte, aucun Néerlandais à proximité depuis que nous avions quitté notre parrain. Une image de nos débuts au Canada demeure gravée dans ma mémoire; celle de ma mère assise dans une chaise berçante au domicile de notre parrain, pleurant.

Notre père est retourné aux Pays-Bas pour la première fois, douze ans plus tard (notre mère y était déjà allée trois ans plus tôt). À son retour, il a la ferme conviction d’avoir pris la bonne décision en venant s’établir au Canada et n'envisagera jamais de retourner dans notre pays d’origine. Notre mère disait qu'elle ne pouvait même pas considérer une telle chose, affirmant que nous, les enfants, étions déjà trop « canadiennisés». Ce qui nous marqua le plus durant nos premières années dans notre nouveau pays de résidence – le Canada – fut son immensité incommensurable et ses arbres, des arbres à perte de vue. Nous avons profité pleinement des chutes Niagara et de la région environnante, nous y rendant souvent pour pique-niquer. Nous nagions même dans des endroits aujourd’hui déclarés « ZONES INTERDITES AU PUBLIC ». Mais pour nous, à l’époque, ces zones étaient disponibles, accessibles et ouvertes.

Depuis notre arrivée en Ontario en mars 1951, un neuvième enfant a vu le jour en 1952 – le seul Canadien de naissance de la famille. Aujourd’hui, en 2000, nous ne sommes plus que huit enfants. Un de nos frères les plus âgés est décédé suite à un cancer à l'automne 1990 et notre père a rendu l’âme au printemps 1991. Tous les enfants de la famille, à l’exception de deux, vivent toujours en Ontario. Les deux autres sont l’une de mes sœurs, mariée et établie au Manitoba, et moi-même, membre de la Congrégation des Sœurs de Sainte-Marthe, vivant à Antigonish, en Nouvelle-Écosse.