Le Test d’action de 1920 : Alphabétisation et sélection dans l’immigration canadienne

Résumé

En 1919, le gouvernement canadien a modifié sa législation en matière l’immigration pour y inclure un test d’alphabétisation. Les tests d’alphabétisation civique ont été élaborés pour servir d’outil d’exclusion, basé sur les théories de la race et de l’eugénisme. Néanmoins, le test d’alphabétisation mis au point par les autorités d’immigration canadiennes se distingue de cet historique sur quelques points importants. Le test d’action de 1920 montre que ces influences restrictives générales ont été adaptées et atténuées pour les intégrer à la pratique canadienne.

par Steven Schwinghamer, Historian

Depuis plus d’un siècle, les autorités d’immigration du Canada utilisent les compétences linguistiques pour décider de l’admissibilité d’un migrant au Canada.[1] Il ne s’agit généralement pas d’un aspect controversé de la politique d’immigration canadienne actuelle, mais lorsque cette pratique est apparue pour la première fois en tant que mesure de contrôle de l’immigration au début des années 1900, elle a fait l’objet de vifs débats. Les tests d’alphabétisation pour déterminer l’aptitude à l’inclusion civique d’une personne sont apparus dans le contexte des idées de hiérarchies de race et de civilisation qui animaient la pensée scientifique, publique et politique dans les pays et colonies blancs, dits « occidentaux ». Selon la structure du test, les immigrants indésirables pouvaient échouer, tandis que les immigrants souhaitables pouvaient être acceptés en modifiant le texte ou la langue utilisée.

Le test d’alphabétisation a suscité un débat important en tant que mesure d’exclusion raciste, au même titre que la taxe d’entrée et les interdictions totales.[2] Cependant, l’opinion et les débats publics ne correspondaient pas aux mesures réellement prises par les responsables gouvernementaux pour mettre en œuvre le premier test d’alphabétisation structuré du Canada. Le test d’action de 1920 montre que la première politique d’alphabétisation du Canada en matière d’immigration s’est développée en parallèle, mais d’une façon distincte des contextes nationaux et mondiaux de restriction raciste.

Contexte national et mondial

Au Canada, le débat sur l’exclusion et l’indésirabilité a mis en lumière la question de la compétence ― ou « juridiction ». Il s’agit d’un aspect fondamental de la confédération canadienne. Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’immigration au Canada ne relève pas de la compétence fédérale. Conformément à l’article 95 de la Loi constitutionnelle de 1867, la responsabilité de l’immigration au Canada est partagée entre les provinces et le gouvernement fédéral.[3] Dans la mesure où la législation provinciale sur l’agriculture ou l’immigration « n’est pas incompatible avec une loi du Parlement du Canada », les réglementations provinciales et fédérales en matière d’immigration peuvent coexister au Canada. Cela dit, une grande partie de la réglementation en matière d’immigration a historiquement été confiée au gouvernement fédéral. Les limites de cette autorité conjointe ont été et restent un sujet de friction entre tous les paliers de gouvernement. Au début du vingtième siècle, alors que l’opinion publique et politique s’opposait à l’admission d’immigrants en provenance d’Asie, le conflit ne portait pas sur les admissions, mais plutôt sur les exclusions.

Bien avant l’adoption par le gouvernement fédéral d’une quelconque exigence en matière d’alphabétisation, l’utilisation de tests linguistiques pour restreindre l’immigration asiatique faisait l’objet d’un débat animé au sein de la législature provinciale de la Colombie-Britannique, dans des termes qui mettaient en évidence une division marquée perçue entre Ottawa et Victoria en ce qui concernait les questions d’immigration. En 1900, un membre du parti d’opposition en Colombie-Britannique, remettant en cause à plusieurs reprises la gouvernance des migrants asiatiques, a déclaré que « le ministre des Mines est un fils de la nation et devrait mieux connaître la gravité de la question que ces hommes de l’Est... L’affaire sera agitée jusqu’à ce qu’elle soit traitée comme le peuple le souhaite... »[4] Cette année-là, le gouvernement de la Colombie-Britannique a adopté une exigence d’alphabétisation pour les immigrants. Celle-ci a été rapidement rejetée par le gouvernement fédéral à la suite de protestations diplomatiques du gouvernement japonais.[5] En réaction, certains politiciens de la Colombie-Britannique ont ouvertement déclaré qu’ils se contenteraient de proposer et d’adopter la législation restrictive encore et encore jusqu’à ce qu’un test d’alphabétisation soit mis en place.[6] Ainsi s’est formé une espèce de routine, de sorte que l’historienne Patricia Roy qualifie la remise en vigueur et le rejet des lois provinciales sur l’immigration en Colombie-Britannique « d’exercice pro forma » de 1900 à 1907.[7] La province a été un champ de bataille pour le contrôle de l’immigration parce qu’elle était le lieu d’arrivée et d’établissement de nombreux immigrants asiatiques au Canada. La réaction du public reflétait et engendrait les notions de racisme, d’eugénisme et de suprématie de la race blanche répandues l’époque.

Cette période a aussi vu naître des politiques racistes similaires dans les États coloniaux blancs du monde entier. Ces politiques étaient une réaction à l’émergence de l’idée glissante et changeante de la race « caucasienne » et de la « blancheur » au cours du dix-neuvième siècle, catégories qui étaient et sont encore appliquées inégalement par leurs partisans.[8] L’année 1907 marque un tournant dans le racisme anti-Asiatique sur la côte pacifique de l’Amérique du Nord, avec des émeutes anti-Asiatiques de San Francisco à Vancouver dévoilant et entraînant une humeur publique déplaisante.[9] Ce développement parallèle a été relevé par le juriste Daniel Ghezelbash : « À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, les gouvernements des États-Unis et des dominions anglophones autonomes du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l’Afrique du Sud ont introduit des mécanismes très similaires visant à limiter l’immigration des Chinois et, plus tard, de toutes les personnes “non blanches”. »[10] Dans son article, Ghezelbash se penche également sur la nature de ces tests, notant que « les origines des tests d’alphabétisation comme outil d’exclusion remontent à des mesures visant à priver les électeurs noirs de leurs droits dans le sud des États-Unis. »[11] Bien que les efforts visant à inscrire ces exclusions d’électeurs dans la législation américaine portant sur l’immigration aient échoué à court terme (un veto présidentiel en 1896 a écourté un projet de loi sur l’immigration), cet outil raciste utile a été remarqué et copié à l’autre bout du monde, dans la colonie britannique du Natal. 

C’est de là que découle le nom étrange de ces tests, les tests de Natal, car la colonie britannique (qui fera plus tard partie de l’Afrique du Sud) a été la première à prendre cette mesure pour restreindre l’entrée des immigrants sud-asiatiques. Cibler ces immigrants, en particulier les Indiens, en raison de leur lieu d’origine était contraire aux intérêts plus larges de l’Empire britannique à l’époque.[12] Le 19e siècle a été marqué par une forte résistance et un refus de la domination britannique sur l’Inde. La liberté de circulation à l’intérieur de l’empire était un avantage promis aux sujets britanniques. En outre, le gouvernement impérial avait compris que si les gens ne pouvaient pas voyager et bénéficier des protections de la loi britannique dans tout l’empire, le mouvement pour l’indépendance politique de l’Inde serait d’autant plus nourri. La solution pour camoufler cette exclusion fondée sur la race a été de tester l’alphabétisation, en particulier en anglais, d’une manière qui laissait une certaine marge de manœuvre à l’examinateur qui administrait le test et qui notait les résultats. Le secrétaire d’État aux colonies de l’époque, Joseph Chamberlain, approuvait de cette approche. Il est cité en Colombie-Britannique par le Victoria Daily Times en 1899, qui a publié son argument sur l’importance, « si un afflux important de travailleurs japonais au Canada se profile réellement, de le traiter avec la législation du Parlement du Dominion, à l’aide du modèle de la loi de Natal qui l’accompagne. »[13]

Malgré l’élan donné à ce type d’exclusion, un test d’alphabétisation n’a pas figuré dans les politiques canadiennes au début du vingtième siècle. La Loi sur l’immigration de 1906 est, à bien des égards, la première législation canadienne reconnaissable en matière d’immigration, en partie parce qu’elle contient une discussion spécifique sur les catégories d’immigrants interdites. Elle semble présumer que les migrants sont lettrés, mais seulement en ce qui concerne l’obligation pour les navires d’afficher les règlements canadiens protégeant les immigrants en transit en « anglais, français, suédois, danois, allemand, russe et yiddish, ainsi que dans les autres langues ordonnées de temps à autre par le surintendant de l’immigration. »[14] TAucune exigence linguistique n’a été déclarée dans la loi en 1906, ni en 1910. En soi, c’est étrange, car en 1904, les manifestes des passagers déposés par les navires, qui servaient de déclaration d’immigration au Canada, incluaient une question directe sur l’alphabétisation des immigrants.[15] Bien que ces renseignements aient été recueillis sur le manifeste, l’examen civil, lui, ne demandait pas de confirmation d’alphabétisation. En d’autres mots, l’analphabétisme n’était pas un obstacle à l’admission au pays.[16]

En 1913, l’influent surintendant de l’immigration W.D. Scott a répondu à un ecclésiastique qui demandait la mise en place d’un test d’alphabétisation que « le point de vue adopté sur cette question dans le passé était que beaucoup des gens qui feraient de bons colons n’ont pas eu l’occasion d’apprendre l’anglais; historiquement, cette incapacité n’était pas considérée comme étant suffisamment problématique pour empêcher l’entrée de personnes qui pourraient être autrement désirables. »[17] TCette distinction marque une sorte de bifurcation entre la politique d’immigration du Canada et celle d’autres pays et colonies qui adoptaient des restrictions à l’époque. On l’explique peut-être par l’accent que la politique de l’époque portait sur l’installation d’agriculteurs et d’ouvriers agricoles dans l’Ouest canadien. En effet, lorsque le Canada a finalement promulgué un test d’alphabétisation, les toutes premières exemptions autorisées concernaient les immigrants et les travailleurs saisonniers venant de pays préférés pour le travail agricole.[18] Même si les autres immigrants devaient passer un examen, celui-ci était très probablement disponible dans leurs langues respectives : l’analphabétisme était le privilège d’immigrants autrement « désirables ».

Le surintendant Scott a cependant souligné qu’il était important que les personnes résidant dans le pays, en particulier les enfants d’immigrants, apprennent l’anglais ou le français. Cette position était conforme à la Loi de naturalisation de 1914, qui exigeait d’un candidat à la naturalisation qu’il soit « de bonne moralité et qu’il ait une connaissance suffisante de l’anglais ou du français. »[19] On constate dans cette position qu’il était donc acceptable de reléguer ou de marginaliser les nouveaux arrivants, tandis que ceux qui obtenaient un statut citoyen devaient exercer leur citoyenneté de façon pratique et substantielle.[20]

La montée des exclusions pour analphabétisme en Amérique du Nord

L’attitude détendue de Scott à l’égard des compétences linguistiques des immigrants ne répondait pas à la réaction nativiste croissante du public à l’égard des arrivées massives au Canada. Les pressions exercées par l’exclusion raciste et la perception de concurrence dans la main-d’œuvre se sont intensifiées au cours des premières années du 20e siècle. Cette politique d’exclusion et de racisme était nourrie par des attitudes similaires aux États-Unis. L’historienne Patricia Roy, en soulignant la nature transnationale de l’Asiatic Exclusion League (AEL, fondée à San Francisco en 1905), a également mis en évidence le rôle du Vancouver Trades and Labour Council dans l’ouverture de sections de l’AEL au nord de la frontière et dans la création d’un comité chargé de travailler avec les militants pour l’exclusion à Seattle.[21] Ces pressions transnationales ont contribué à ce que le gouvernement fédéral américain adopte finalement un test d’alphabétisation en 1917, une mesure qui avait été décrite par la presse au Canada comme un moyen d’« exclure les Asiatiques des États-Unis. »[22] L’historien A. Thomas Lane a souligné le soutien indéfectible de l’American Federation of Labor en faveur des restrictions d’immigration au tournant du siècle, notamment en soutenant le test d’alphabétisation entre 1906 et 1917.[23] Le rapport américain Dillingham sur l’immigration a cimenté cette pression, notant dans ses recommandations politiques à la fin de l’année 1910 qu’« une majorité de la Commission est favorable au test de lecture et d’écriture comme méthode la plus réalisable pour restreindre l’immigration indésirable. »[24] Le parlement canadien a suivi l’exemple des États-Unis et a adopté une série d’amendements à la Loi sur l’immigration en 1919, notamment en introduisant et en décrivant le premier test systématique d’alphabétisation pour les immigrants. L’amendement se lit comme suit :

Les personnes âgées de plus de quinze ans et physiquement capables de lire qui ne peuvent lire la langue anglaise ou française ou une autre langue ou un autre dialecte... Afin de vérifier si les étrangers savent lire, l’agent d’immigration doit utiliser des feuillets de taille uniforme préparés à la direction du Ministre, chacun contenant au moins trente et au plus quarante mots d’usage courant imprimés en caractères bien lisibles dans la langue ou le dialecte que la personne peut désigner comme étant celui dans lequel elle désire que l’examen soit effectué, et elle doit lire les mots imprimés sur le feuillet dans cette langue ou ce dialecte.[25]

Il s’agit d’un parallèle étroit avec la réglementation américaine, l’un des nombreux exemples dans la politique d’immigration américaine et canadienne de ce que l’historien Kornel Chang a appelé la « solidarité blanche transnationale » en ce qui concerne les exclusions nationales racistes et nativistes. Les projets de loi aux États-Unis et au Canada impliquaient non seulement une frontière terrestre, mais aussi « l’application d’une ligne imaginaire entre le monde Asie-Pacifique et l’Ouest nord-américain. »[26] Les changements apportés à la politique d’immigration en 1919 étaient notoirement et délibérément restrictifs. Les amendements de 1919 élargissaient les interdictions existantes, excluant les immigrants pour des raisons comme l’idéologie et l’alcoolisme, et servaient même de barrière déguisée pour les membres d’églises pacifistes en raison de « coutumes, habitudes, modes de vie et méthodes de détention de biens inhabituels. »[27]

Outre la race, l’idéologie et le nationalisme, les restrictions à l’immigration à cette époque étaient aussi profondément liées à la pseudo-science populaire, dont l’eugénisme. Le contexte canadien du test d’alphabétisation et d’autres restrictions le démontre : il est mentionné à côté des « conditions climatiques », une exclusion politique codée visant à exclure les immigrants noirs sur la base médicale supposée que leur corps était inadapté au climat canadien. Le major Hume Cronyn, député unioniste de Londres, tout en plaidant en faveur de ces mesures de contrôle des entrées, a demandé à un groupe d’organisations féminines : « Sommes-nous prêts à ce que nos descendants se marient avec ces gens-là? »[28]

Au moment où ces changements ont été introduits, la Direction de l’immigration a également modifié le traitement des immigrants à leur arrivée au pays, passant des longs manifestes établis depuis longtemps à la production d’un formulaire par passager. Ce nouveau formulaire a été introduit inégalement et n’a duré qu’environ cinq ans, mais il comprenait une question sur l’alphabétisation (« Savez-vous lire? »), comme c’était le cas des formulaires précédents, ainsi qu’une question sur la langue dans laquelle la personne pouvait lire.[29] Bien qu’il ait été de courte durée et peu apprécié par les agents de transport obligés de le remplir, le formulaire 30A a servi de limite bureaucratique utile et tangible à l’intégration de l’alphabétisation dans l’admissibilité au Canada.

Formulaire de déclaration de passager au Canada, les questions portent sur le nom, l’âge, la profession, la capacité de lecture et la langue.

Formulaire 30A vierge, utilisé comme formulaire d’immigration pour chaque personne entrant au Canada, vers 1920. Reproduit avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (2026).
Bibliothèque et Archives Canada/fonds du ministère de la Main-d’œuvre et de l’Immigration/RG76 vol. 549 dossier 805752 partie 6.

Mise en œuvre des tests

L’introduction de cette nouvelle exigence en matière d’alphabétisation a créé une certaine confusion parmi les fonctionnaires de l’immigration canadiens : le texte de la loi sur l’immigration spécifiait un test, mais quels feuillets pouvaient-ils utiliser? Et quels mots? Combien de langues fallait-il offrir et lesquelles seraient acceptables? Aux États-Unis, la politique parallèle a abouti à faire lire aux immigrants de courts passages de la Bible, non pas pour des « motifs religieux, mais... uniquement pour utiliser un livre universellement traduit et familier à toutes les langues. »[30] Cette approche a également été adoptée au Canada, à l’aide d’une publication intitulée « L’Évangile en plusieurs langues ».[31] La Direction de l’immigration du Canada a également demandé et reçu un certain nombre d’ensembles de cartes de tests d’alphabétisation américains afin d’inspirer l’élaboration de ses propres ressources.[32]

Ces tests de lecture ont presque immédiatement été rendus encore plus problématiques par une circulaire qui exigeait une application inégale des exigences en matière d’alphabétisation. W.W. Cory, vice-ministre de l’immigration par intérim, a demandé aux agents d’immigration de « faire preuve de considération » à l’égard des immigrants analphabètes mais autrement admissibles originaires de Grande-Bretagne, d’Irlande, des États-Unis, de France, de Belgique, de Norvège, du Danemark, de Suède, de Hollande, d’Italie et de Suisse, s’ils avaient l’intention d’être fermiers, ouvriers agricoles ou domestiques au Canada. Il a aussi incité les agents à offrir la même clémence aux travailleurs saisonniers de certains domaines clés.[33] Cette exemption discriminatoire a rétabli la hiérarchie inéquitable des préférences, avec au sommet les immigrants européens destinés à certaines professions, que l’on recense ailleurs dans diverses politiques d’immigration et qui diluait d’emblée l’intégrité du test d’alphabétisation initial.

L’application de la politique a également été entravée par le fait que les tests, tels qu’indiqués dans les amendements et tels qu’initialement proposés, étaient irréalisables. Ce problème avait été mentionné au Parlement lors de l’examen des amendements, mais un vote sans opposition a annulé les efforts visant à supprimer le test d’alphabétisation.[34] AComme l’a fait remarquer Frederick C. Blair, alors secrétaire du ministère de l’Immigration et de la Colonisation, « un immigrant astucieux qui se présente à l’un de nos points d’entrée et prétend être russe pourrait nous donner une phrase de conversation russe à laquelle nous ne comprendrions rien, et cette conversation n’aurait aucun rapport avec le test d’alphabétisation. »[35] En effet, les tests de lecture simples ne pouvaient pas être administrés par des agents qui ne connaissaient pas la langue concernée. De là est née l’idée d’un test d’action : un test de lecture d’une phrase qui exige une action physique simple. Si le migrant lisait correctement les instructions, il exécutait l’action telle qu’elle était décrite, et l’examinateur n’avait qu’à observer l’action; nul besoin de comprendre des propos dans une langue étrangère.

La Direction de l’immigration a retenu dix phrases courtes pour constituer son test d’action. L’agent d’immigration présentait à l’immigrant une carte unique, portant au recto une « action » dans la langue choisie par l’immigrant et au verso une traduction en anglais. Les actions étaient les suivantes :

  1. Étendez la main droite, puis la main gauche, puis levez les deux mains au-dessus de votre tête.
  2. Enlevez votre chapeau et mettez votre main sur votre tête.
  3. Tenez-vous sur le pied gauche, puis sur le pied droit.
  4. Traversez la pièce et fermez la porte.
  5. Montrez-moi votre billet de train et votre argent.
  6. Prenez le livre sur ma table et ouvrez-le à la page quatre-vingt-quatre.
  7. Faites trois pas en avant, puis trois pas en arrière.
  8. Retirez votre chapeau et asseyez-vous pendant que je m’occupe d’autres affaires.
  9. Retirez votre chapeau et posez-le sur ma table.
  10. Prenez le crayon qui se trouve sur ma table, asseyez-vous sur la chaise et écrivez votre nom.

Une liste dactylographiée de dix déclarations, titrées et écrites en hongrois, avec les diacritiques corrigés notés à la main au-dessus du texte.

Traduction hongroise du test d’alphabétisation des immigrants, 1920. © Gouvernement du Canada. Reproduit avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (2026).
Bibliothèque et Archives Canada/fonds du ministère de la Main-d’œuvre et de l’Immigration/RG76 vol. 430 dossier 637548.

Le test proposé est intéressant pour plusieurs raisons qui, ensemble, le distinguent des politiques d’exclusion décrites précédemment. Tout d’abord, contrairement aux tests les plus stricts de la formule Natal, il accepte la compétence dans la langue de l’immigrant, réduisant ainsi la possibilité d’exclusions fondées sur les liens éducatifs, culturels ou coloniaux/impériaux de l’immigrant. Deuxièmement, l’examinateur avait moins de latitude pour manipuler le test ou son résultat, bien que tout test individuel et subjectif de ce type soit toujours vulnérable à la discrétion des fonctionnaires de première ligne. Enfin et notamment, les fiches de test ont été traduites dans les langues des groupes ciblés pour l’exclusion, ce qui suggère qu’elles n’ont pas été mises en œuvre pour servir d’obstacle avec d’autres politiques.

Le premier lot de cartes était disponible en vingt-et-une langues, énumérées à l’époque comme suit : arabe, bohémien, chinois, croate, danois, finnois, français, gurmakhi, hongrois, islandais, italien, japonais, maltais, norvégien, polonais, roumain, russe, serbe, suédois, ourdou et yiddish.[36] Les documents ont été distribués dans tout le pays, ainsi qu’aux compagnies maritimes, car les agents de transport et les transporteurs effectuaient souvent leurs propres contrôles pour s’assurer que les passagers respectaient les règles d’immigration avant de les laisser embarquer. (Après tout, s’ils amenaient un passager interdit de territoire au Canada, les compagnies maritimes étaient responsables des coûts d’expulsion de cette personne du Canada.)

Bien qu’il n’ait pas été conforme au libellé de la Loi sur l’immigration modifiée, ce test de connaissances physiques a été largement distribué et utilisé par les agents d’immigration canadiens tout au long des années 1920. Le test d’action de 1920 montre que la politique d’alphabétisation précoce du Canada en matière d’immigration s’est développée dans des contextes nationaux et mondiaux d’idéologie raciste et de restrictions par la politique, sans pour autant avoir les mêmes visées. Avec sa fonction de véritable test d’aptitude plutôt que d’outil déguisé d’exclusion, il se distingue de beaucoup d’autres tests de Natal adoptés dans les États coloniaux blancs.

Épilogue : L’alphabétisation dans les politiques ultérieures

Les tests d’alphabétisation ont continué à faire partie de la Loi sur l’immigration proprement dite jusqu’en 1952, date à laquelle une nouvelle Loi sur l’immigration a été adoptée. La Loi sur l’immigration de 1952 a supprimé les tests d’alphabétisation du texte de la loi elle-même, les plaçant plutôt dans des règlements, en soulignant le pouvoir du Cabinet de formuler des règlements concernant « les examens ou tests d’alphabétisation, médicaux et autres et l’interdiction ou la limitation de l’admission des personnes qui ne sont pas en mesure de les réussir. »[37] Les règlements mis en place en 1955 étaient toutefois plutôt ouverts :

Le ministre peut donner des instructions pour qu’aucune personne âgée de plus de seize ans ne soit admise au Canada à moins qu’elle ne sache lire dans sa propre langue et que cette capacité ait été établie par la lecture de cartes imprimées en lettres majuscules, écrites dans la langue de cette personne ou dans la langue d’examen de son choix approuvée par le ministre; ces instructions ne s’appliquent pas à l’ascendant ou à l’épouse d’une personne qui a été acceptée au Canada ou dont la venue au Canada est autorisée par le ministre.[38]

En 1967, l’introduction du système de points inclut la « connaissance des langues anglaise et française ». Ce critère a été élargi dans la rubrique du système de points proprement dit en fonction de la capacité du candidat à lire, écrire et parler chacune des langues officielles, et était initialement évalué à dix points sur une possibilité de cent (cinquante étant généralement nécessaires pour être considéré comme admissible).[39] Cette insistance sur les langues officielles du Canada sépare les nouvelles exigences en matière d’alphabétisation du test d’action et de son évaluation du niveau d’instruction des immigrants dans leur propre milieu.


L’auteur remercie Emily Burton, Laura Madokoro et Jan Raska pour leurs réflexions sur les versions préliminaires de ce billet.

  1. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, « Entrée express : Résultats d’examen linguistique », 13 décembre 2024, https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/services/immigrer-canada/entree-express/documents/examen-linguistique.html.
  2. Patricia E. Roy, A White Man’s Province: British Columbia Politicians and Chinese and Japanese Immigrants, 1858 - 1914, Réimpression (Vancouver : Presses de l’Univ. de la Colombie-Britannique, 1990), 100–103.
  3. Loi constitutionnelle de 1867, § 95 (2024), https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/const/.
  4. « Provincial Parliament: Exclusion of Mongolians Again Occupies the Attention of Legislators », Victoria Daily Times (Victoria, C.-B.), 8 août 1900.
  5. Roy, A White Man’s Province, 105–6.
  6. « The Provincial Progressive Party - Harmonious Meetings Held at Kamloops », Victoria Daily Times (Victoria, C.-B.), 22 avril 1902.
  7.  Roy, A White Man’s Province, 154.
  8. Matthew Frye Jacobson, Whiteness of a Different Color: European Immigrants and the Alchemy of Race (Cambridge (Mass.) : Presses de l’Université Harvard, 1998), 210–22.
  9. Erika Lee, « Hemispheric Orientalism and the 1907 Pacific Coast Race Riots », Amerasia Journal 33, no 2 (2007) : 19, https://doi.org/10.17953/amer.33.2.y263745731125524.
  10. Daniel Ghezelbash, « Legal Transfers of Restrictive Immigration Laws: A Historical Perspective », International and Comparative Law Quarterly 66, no 1 (2017) : 239, https://doi.org/10.1017/S0020589316000373.
  11. Ghezelbash, « Legal Transfers of Restrictive Immigration Laws », 245.
  12. Adam McKeown, Melancholy Order: Asian Migration and the Globalization of Borders, Columbia Studies in International and Global History (New York : Presses de l’Université Columbia, 2008), 192–93.
  13. « The Mikado’s Protest », Victoria Daily Times (Victoria, C.-B.), 19 janvier 1899.
  14. An Act Respecting Immigration and Immigrants, § 44 (1906).
  15. Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Fonds du ministère de la Main-d’œuvre et de l’Immigration, « Passenger Lists, 1865–1935 », s.d., T-479 à T-520, T-4689 à T-4874, T-14700 à T-14938, C-4511 à C-4542.
  16. W.D Scott, surintendant de l’immigration, au Dr. Roche, ministre de l’Immigration, 14 février 1916, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Direction de l’immigration, volume 430, dossier 637548, « Illiteracy - General File ».
  17. W.D Scott, surintendant de l’immigration, au Rév. W. Bowman Tucker, surintendant de la Mission communautaire de Montréal, 15 septembre 1913, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Direction de l’immigration, Volume 430, dossier 637548, « Illiteracy - General File ».
  18. W.W. Cory, « Circular to Immigration Officers », 2 juillet 1919, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Direction de l’immigration, Volume 430, dossier 637548, « Illiteracy - General File ».
  19. An Act Respecting British Nationality, Naturalization and Aliens, § 2 (1915).
  20. Jatinder Mann, Citizenship in Transnational Perspective: Australia, Canada, and Aotearoa New Zealand, 2e éd., Politics of Citizenship and Migration Series (Cham : Springer International Publishing AG, 2023), 98–99.
  21. Patricia E. Roy, A White Man’s Province: British Columbia Politicians and Chinese and Japanese Immigrants, 1858 - 1914, Réimpression (Vancouver : Presses de l’Univ. de la Colombie-Britannique, 1990), 190.
  22. « Drastic Bill Is Up in Senate », Vancouver Province (Vancouver, C.-B.), 5 février 1913, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Direction de l’immigration, Volume 430, dossier 637548, « Illiteracy - General File ».
  23. A. T. Lane, « American Trade Unions, Mass Immigration and the Literacy Test: 1900–1917 », Labor History 25, no 1 (1984) : 5, https://doi.org/10.1080/00236568408584739.
  24. États-Unis. Immigration Commission (1907-1910) et William P. (William Paul) Dillingham, Reports of the Immigration Commission, avec la Prelinger Library (Bureau d’impression gouvernemental, 1911), 48, http://archive.org/details/reportsofimmigra01unitrich.
  25. An Act to Amend The Immigration Act, § 3(t) (1919).
  26. Kornel Chang, « Enforcing Transnational White Solidarity: Asian Migration and the Formation of the U.S.-Canadian Boundary », American Quarterly 60, no 3 (2008) : 693–94, https://doi.org/10.1353/aq.0.0027.
  27. An Act to Amend The Immigration Act.
  28. « Would Plan Intelligent Nation », Ottawa Citizen (Ottawa, Ontario), 8 mai 1919.
  29. Bibliothèque et Archives Canada, RG 76. Fonds du ministère de l’Emploi et de l’Immigration, « Form 30A, 1919-1924 (Ocean Arrivals) », s.d., T-14939 à T-15248.
  30. « Bible in Literacy Test », The Washington Post (Washington, DC), 28 mars 1917.
  31. W.R. Little, commissaire de l’Immigration, à W.L. Barnstead, agent d’immigration du Dominion, Halifax, 7 août 1919, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Direction de l’immigration, Volume 430, dossier 637548, « Illiteracy - General File ».
  32. John H. Clark, commissaire de l’immigration des États-Unis, Montréal, à F. C. Blair, secrétaire, ministère de l’Immigration et de la Colonisation, 22 août 1919, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Direction de l’immigration, Volume 430, dossier 637548, « Illiteracy - General File ».
  33. W.W. Cory, « Circular to Immigration Officers ».
  34. « Literacy Test Is Adopted in the Immigration Bill », Ottawa Citizen (Ottawa, Ontario), 2 mai 1919.
  35. F. C. Blair, secrétaire, ministère de l’Immigration et de la Colonisation, à Fred Cook, assistant de l’Imprimeur du Roi, 18 juin 1920, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Direction de l’immigration, Volume 430, dossier 637548, « Illiteracy - General File ».
  36. W.R. Little, commissaire de l’immigration, à J.G. Young, agent d’immigration du Dominion, Sydney (N.-É.), 2 avril 1921, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Direction de l’immigration, Volume 430, dossier 637548, « Illiteracy - General File ».
  37. Loi relative à l’immigration, § 61(b) (1952).
  38. Ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration, Instructions for the Guidance of Immigration and Visa Officers (Ottawa : DCI, 1953), 2:13, Bibliothèque et Archives Canada, RG 76, Vol. 932 classeur 2.
  39. Canada, « Décret du conseil CP 1967-1616 », 16 août 1967.