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Introduction

Cet hiver, le Musée canadien de l’immigration du Quai 21 a pris la route. La photographe Naomi Harris, spécialiste de l’histoire orale Cassidy Bankson et moi-même, Kirin Brown, chercheuse en histoire orale, avons voyagé d’un océan à l’autre afin de réunir le matériel nécessaire à l’exposition estivale. L’exposition se penche sur le concept de « paysage culturel » par l'intermédiaire de sept différentes études de cas tirées d'un peu partout au Canada. À chaque destination, nous avons rencontré plusieurs personnes dans le but de prendre des photos, d'écouter des histoires orales et de recueillir des documents d'archives pour l'exposition, dont l'ouverture se fera en juin cette année et se déroulera jusqu'en novembre.

(Note de l’éditeur : Les matériels pour l’exposition temporaire, Façonner le Canada : l’exploration de nos paysages culturels a eu lieu lors de l’hiver 2012 et l’exposé a été tenu au musée de juin à novembre 2012)

Toronto

Le premier arrêt de notre voyage transcanadien a été la ville de Toronto, où nous nous sommes concentrées sur la communauté italienne et sur l'évolution de celle-ci au fil du temps. De nombreuses possibilités s'offraient à nous – l'architecture, les quartiers, les coutumes religieuses, etc. –, mais nous avons constaté que plusieurs des personnes avec qui nous avons discuté parlaient d'un même thème central : l'importance de la nourriture dans le maintien de la famille et de la culture.

Comme c'est le cas chez plusieurs populations immigrantes, la nourriture en est venue à prendre toute une signification et à invoquer les souvenirs chez les immigrants italiens du Canada et leurs familles. Nous l'avons perçu dans les recettes et les techniques transmises de génération en génération, autant dans les jardins potagers et les vergers que dans les fêtes familiales et les festivités. La nourriture ne sert donc pas uniquement à nourrir leur corps, mais également leur âme.

Pendant que nous étions à Toronto, nous avons discuté avec de nombreux personnages fascinants qui se sont fait un nom sur la scène locale et nationale. Gianna Patriarca a choisi la poésie pour explorer la relation entre les immigrants et leur société d'accueil, entre les hommes et les femmes et entre les Italiens d'origine canadienne et d'autres groupes. Vincenzo Pietropaolo a plutôt opté pour la photographie comme moyen de communication afin de capturer les portraits expressifs d'immigrants italiens et d'autres visages qui font partie de la mosaïque canadienne. Interroger Gianna et Vincenzo nous a permis d'obtenir de nouvelles images de l'expression de la culture et de l'histoire à travers les arts.

Une belle femme est assise sur une chaise. Plusieurs livres et des objets décoratifs se trouvent dans une étagère située derrière elle.

L'auteure Gianna Patriarca dans sa maison à Toronto

Bien que nous ayons l'habitude d'organiser la plupart de nos réunions et de nos entrevues à l'avance, le destin ou le hasard nous force parfois à faire autrement. Notre photographe, Naomi Harris, est sortie un soir pour souper avec un ami dans un nouveau restaurant de la rue College, le Black Skirt, et elle a remarqué une vieille malle sur le sol à côté de sa table. Elle a demandé aux propriétaires du restaurant, Aggie et Rosa, quelle était l'histoire de cette malle et elles lui ont dit qu'elle avait été amenée ici par le grand-père d'Aggie lors de son émigration depuis l'Italie. Lorsque nous sommes allées au restaurant le lendemain (pour profiter d'un superbe déjeuner !), nous avons non seulement rencontré les deux propriétaires, mais avons aussi eu la chance de les interroger sur leurs points de vue personnels au sujet de la communauté italo-canadienne de Toronto. Rosa nous a invitées à rencontrer ses parents le soir même afin que nous puissions discuter avec eux. Tommasina et Nicola, ainsi que leur fils Francesco, ont partagé de nombreuses histoires sur les difficultés d'adaptation à la vie au Canada, l'achat de bottes d'hiver, comment trouver les bons ingrédients pour faire un gâteau et d'autres anecdotes. Mieux encore, Francesco nous a fait cadeau, à chacun, d'un pot de sauce tomate faite maison par sa mère!

Montréal

Notre prochain arrêt a été Montréal. Ici nous avons décidé de nous intéresser à la communauté juive de la ville et à la manière dont elle a évolué au cours du dernier siècle et demi. Nous nous sommes plus particulièrement intéressées à la façon dont les quartiers ont servi de lieux de rassemblement pour la communauté.

Pour ce faire, nous nous sommes principalement concentrées sur les quartiers du Plateau et du Mile End. Les deux quartiers étaient autrefois à prédominance juive, mais le paysage a radicalement changé au fil des ans. Nous avons rencontré un certain nombre de personnes qui ont grandi dans ces quartiers et avons pu constater les changements de première main. Nous avons discuté avec, entre autres, Max Beer, Brandee Berson, Tamara Kramer, ainsi qu'avec Shirley et Nathan Wasser.

Un homme souriant et une femme sont près d'un collage regroupant des dessins d'enfant.

Nathan et Shirley Wasser et un collage réalisé par leurs petits-enfants représentant le voyage de Nathan au Canada

Enfin, nous avons eu l'occasion d'interviewer et de photographier Hymie Sckolnick, propriétaire du restaurant Beautys Luncheonette situé au coin de la rue Saint-Urbain et de l'avenue Mont-Royal. Hymie et son épouse, Freda, ont d'abord ouvert le Beautys comme magasin de bonbons en 1942. Hymie continue à venir travailler tous les jours – même si, comme il nous dit en riant, « je ne travaille que sept jours par semaine maintenant! »

La Péninsule acadienne et Moncton

Après notre séjour à Montréal, Cassidy est retournée à Halifax, tandis que Naomi et moi avons poursuivi notre route jusqu'à Moncton. Nous sommes arrivées à Caraquet dans la Péninsule acadienne en après-midi. À Caraquet, nous avons été heureux de constater que nous étions dans un des rares endroits au Canada où il y avait de la neige ! Quelle agréable surprise ! Les gens du coin nous ont toutefois dit que l'hiver avait également été assez sec et doux dans la région.

Nous étions dans la Péninsule acadienne à la recherche, bien sûr, d'Acadiens. Plus précisément, notre équipe avait choisi de se pencher sur la relation que les Acadiens entretenaient (et entretiennent aujourd'hui) avec le territoire acadien. Même si elle n'apparaît pas nécessairement sur toutes les cartes d'aujourd'hui, l'Acadie continue d'être une source de fierté pour ses habitants. Nous n'avons pas pu nous empêcher d'admirer tous les drapeaux acadiens accrochés à de nombreuses maisons. Nous avons même vu une cabane de pêche sur glace peinte des couleurs du drapeau acadien.

Notre première rencontre a été avec Philippe Basque au Village historique acadien. Le Village acadien est composé de bâtiments datant de la Déportation des Acadiens jusqu'au début du 20e siècle qui ont été laborieusement transportés sur le site. Même s'il était fermé pour l'hiver, nous avons tout de même pu avoir la chance de voir les styles architecturaux des différentes époques.

Une maison de bois au milieu d'une forêt couverte de neige.

Une maison dans le Village acadien du Nouveau-Brunswick

De retour en ville, nous avons fait la fortuite découverte que le café local français est le lieu de rencontre non officiel de Caraquet. Là, nous avons été présentées à de nombreuses personnes par Louise Blanchard qui est fortement impliquée dans le festival Tintamarre qui se tient annuellement à Caraquet en août. Louise nous a même invitées à souper chez son frère pour essayer un mets d'hiver de la région, l'éperlan. Nous avons eu droit à un traitement hors pair ce soir-là. Non seulement les éperlans étaient incroyables, mais nos hôtes, Michel-Vital Blanchard et Michelle Smith, sont des artistes et des musiciens accomplis. Avec leurs amis, ils ont entamé un concert improvisé après le repas qui a couronné une soirée des plus agréable.

Après avoir goûté l'éperlan, nous étions curieux de savoir comment ils avaient été attrapés. Une de nos connaissances, Clarence LeBreton, nous a présenté un père et son fils qui font de la pêche commerciale toute l'année. Roma et Tomse LeBouthillier vivent et travaillent sur l'île Pokesudie dans la baie des Chaleurs. Nous les avons accompagnés sur le banc arrière d'une motoneige pour glisser sur la glace. La journée était relativement chaude (-10 °C) avec un ciel dégagé, mais cela changea rapidement alors que nous étions fouettées par le vent soudainement glacial. Malgré nos pieds et nos doigts glacés, nous avons été fascinées de voir comment se faisait la pêche sur glace (ou pêche à l'éperlan, comme on l'appelle dans la région). Contrairement à la pêche de loisir, il n'y avait aucune cabane et aucun petit trou percé dans la glace. Au lieu de cela, Roma et Tomse disposent de nombreux lotissements. À chaque emplacement, ils déterminent au début de la saison où le poisson passera le plus probablement en fonction de son comportement de nage et des courants. Puis, ils font de grandes ouvertures dans la glace et installent leurs filets. Quand nous sommes arrivés, il n'y avait pas grand-chose d'autre à voir que quelques bâtons piqués dans la glace. Les hommes ont rapidement sorti des pelles et dégagé les ouvertures, enlevant les planches de bois qui empêchent la neige d'y tomber. Ils ont également dû enlever toutes les algues et la boue qui bloquaient les ouvertures. Ils ont ensuite tiré le filet qui se trouvait sous la glace pour le sortir de l'eau et répété la même procédure de l'autre côté. Les filets ont été vidés dans de grandes caisses en plastique dans lesquelles les poissons ont rapidement gelé à cause du froid. Au Nouveau-Brunswick, l'éperlan est une spécialité d'hiver en raison de ce processus de congélation rapide, faisant en sorte que les poissons sont incroyablement frais au moment de la cuisson. Après avoir vidé les filets, les hommes les remettent dans l'ouverture et les rattachent aux piquets. Le même processus est répété à chaque lotissement. Une fois leurs prises de la journée ramassées, nous sommes retournés au chaud et Roma nous a expliqué les difficultés auxquelles sont aujourd'hui confrontés plusieurs de ceux qui vivent à l'extérieur des terres en raison des changements dans l'industrie. Naomi et moi sommes reparties avec une plus grande compréhension et un plus grand respect du dur labeur derrière la pêche commerciale.

Deux hommes sur la glace. Ils placent leurs poissons dans un grand contenant gris.

Les hommes vident le filet dans un récipient en plastique

En plus de la pêche, nous nous sommes intéressés aux autres emplois pratiqués par les gens pour les industries directement liées aux terres. Nous avons rencontré Jacques Pitre, taxidermiste et tanneur qui travaille à l'extérieur de Caraquet. Jacques nous a décrit comment l'industrie a changé au fil des ans – pour le mieux, selon lui. Le tannage est un processus beaucoup plus technique qu'il l'était autrefois, mais c'est le piégeage qui a le plus changé en devenant beaucoup plus humain. Nous avons également visité la sucrerie Chiasson, où Marc Chiasson nous a expliqué de quelle manière l'industrie du sirop d'érable s'est modernisée. La plupart des exploitations commerciales d'aujourd'hui utilisent un réseau de petits tuyaux bleus qui assurent le transport direct de la sève des arbres jusqu'à la cabane à bouillir ou la cabane d'entreposage, là où se fait la transformation de la sève en sirop d'érable à l'aide d'un système de bouilloires et de cuves. Cette image contraste plutôt avec celle des cabanes à sucre rustiques que nous avions en tête!

Nous avons fait un dernier arrêt dans la Péninsule acadienne à Bathurst où nous avons rencontré Rémi Guitard. Rémi est l'un des derniers hommes du Nouveau-Brunswick à pratiquer l'exploitation forestière à l'aide de chevaux plutôt qu'avec une motoneige. Nous avons essayé de le prendre en photo avec ses chevaux dans un champ, mais le vent était si violent que la lumière de l'appareil photo de Naomi a grillé à plusieurs reprises. Nous nous sommes temporairement retirées dans sa cabine pour profiter, avec des amis de Rémi, d'un copieux dîner composé de ragoût de poulet. Chacun d'entre eux nous a décrit son amour pour les terres et le lien qu'il entretient avec elles, qu'il s’agisse d'exploitation forestière, d'exploitation minière ou de pêche. Après le déjeuner, nous nous sommes dirigées vers les bois dans l'espoir de nous protéger du vent. Là, Rémi et les chevaux nous ont montré comment ils parviennent à accumuler suffisamment de bois pour faire du profit sans pour autant endommager la forêt. Par la suite, Rémi nous a expliqué qu'il utilise les chevaux parce que cela est beaucoup plus respectueux de l'environnement, donc mieux pour la forêt, et plus économique.

Un homme pose pour un photographe. Il est dans une forêt enneigée, près de deux chevaux de trait.

Notre photographe Naomi Harris tente d'obtenir la photo parfaite de Rémi Guitard et de ses chevaux

Sur notre chemin du retour, nous nous sommes arrêtées à Moncton pour la soirée. J'ai eu la chance de rencontrer Maurice Basque, Conseiller scientifique à l’Institut d’études acadiennes à l'Université de Moncton, qui m'a apporté un autre point de vue intéressant sur le paysage culturel des Acadiens. Pour Maurice, c'est le langage qui distingue vraiment cette communauté des autres. Après une discussion des plus stimulante, nous sommes enfin retournées à Halifax pour quelques jours.

Halifax

Revenir à Halifax nous a fait le plus grand bien (nous pouvions enfin avoir du linge propre !), mais nous avons continué à travailler à une vitesse sans relâche. L'étude de cas à Halifax portait sur la communauté libanaise et les relations de parenté. L'immigration des Libanais au Canada a été principalement une migration en chaîne, un membre de la famille venant au Canada, parrainant ensuite les membres de sa famille au fil des ans jusqu'à ce que toute la famille soit finalement à nouveau réunie. Dans certains cas tout à fait remarquables, des villages entiers en provenance du Liban se sont retrouvés dans des villes canadiennes.

Plus tôt ce mois-là, j'avais eu la chance de m'entretenir avec Bassam Nahas. Bassam est venu à Halifax avec sa famille et ils ont établi un impressionnant empire commercial à leur arrivée, il y a une cinquantaine d'années. Aujourd'hui, Bassam continue à travailler et consacre beaucoup de son temps à différentes causes caritatives. Il m'a expliqué que les Libanais ont les voyages et les migrations dans le sang et qu'il était tout à fait normal pour les familles libanaises de se retrouver un peu partout dans le monde. En ce qui le concerne, il préfère continuer à vivre à Halifax qu'il considère comme sa ville-patrie.

Un homme à l'épaisse moustache est assis sur un magnifique sofa, près d'une femme aux cheveux courts.

Bassam Nahas et sa femme dans leur maison à Halifax

Durant notre séjour à Halifax, Naomi et moi avons pris des photos des soirées de jeux de Cesar Saleh; les hommes se rencontrent tous les vendredis pour jouer au backgammon et à d'autres jeux. Le lendemain matin, nous avons procédé à une séance de photos à l'église Notre-Dame du Liban située dans le nord d'Halifax. Cassidy et Naomi ont également assisté à une séance de prière. Toutes les femmes de la famille Salah se rencontrent chaque jour durant le mois de mai, qui, dans la foi catholique, est considéré comme le mois de la Vierge Marie. Enfin, Cassidy et Naomi ont rencontré et photographié la famille Metlege, résidant sur la rue Houda Court. La rue porte le prénom de la matriarche de la famille, Houda. Presque tous les membres de la famille vivent sur cette rue et se rassemblent tous les dimanches pour partager un bon repas. Plus tard, une des résidentes, Lena Metlege Diab, présidente de la Société canadienne du Liban et avocate, a accepté de parler de l’histoire familiale avec Cassidy.

Après avoir pris toutes ces photos, Naomi et moi avons préparé nos bagages et avons repris la route en direction de la Colombie-Britannique.

Castlegar, Grand Forks et Nelson

Notre voyage vers la Colombie-Britannique a connu un début peu prometteur. Notre vol tôt le matin a été retardé par des chutes de neige à Halifax (nous avons été particulièrement malchanceuses, Halifax ayant eu très peu de neige cet hiver). Nous avons donc failli rater notre correspondance à Toronto et sommes arrivées épuisées à Castlegar, ville située dans le sud-est de la Colombie-Britannique. Nos esprits se sont ressaisis en apercevant toute la beauté de la région et notre état s'est nettement amélioré lorsque nous avons rencontré Netta Zeberoff, la conservatrice du Centre des découvertes Doukhobor. Elle ainsi que d'autres membres de la communauté nous ont emmenées au Centre culturel Brillant et sur la tombe de Peter Lordly Verigin.

Nous étions à Castlegar pour faire une étude de cas sur les Doukhobors. Les Doukhobors sont un groupe de pacifistes chrétiens qui ont fui la Russie au 19e siècle pour venir au Canada avec l'aide de Léon Tolstoï et les Quakers. Les Doukhobors disposaient de terres communes; ils vivaient ensemble et cultivaient les terres collectivement. Plusieurs avaient d'abord établi domicile dans les Prairies, mais ont par la suite été contraints de quitter leurs terres, expulsés par le gouvernement. Les Doukhobors se sont ensuite installés sur les terres de la Colombie-Britannique. Bien qu'aucun Doukhobor ne vive encore en communauté, nous nous sommes intéressées à l'exploration des problèmes du communautarisme et de l'implication communautaire d'aujourd'hui à travers les différents comités desquels les individus sont membres.

Le lendemain matin, nous étions presque remises du décalage horaire et sommes allées voir quelques-uns des comités en action. La Cultural Interpretive Society (CIS) a été constituée dans le but de préserver l'artisanat traditionnel des Doukhobors. Aujourd'hui, la CIS a élargi son rôle pour y inclure une multitude de programmes et d'initiatives de bienfaisance. J'ai eu l'occasion de discuter avec Paullette Markin qui m'a parlé de l'importance de ce travail et de la manière dont il rassemble la communauté. En bas, Naomi a photographié le groupe d'hommes du USCC de Kootenay. Ce groupe travaille en équipe à l'élaboration d'une grande variété d'objets artisanaux en bois tels que des louches et des bancs. Le jour où nous y étions, les hommes travaillaient sur de beaux cercueils en bois faits à la main.

Le lendemain, nous avons malheureusement assisté à l'utilisation de l'un des cercueils alors que la communauté s'était rassemblée pour pleurer la mort de Mike Potapoff. Bien que le moment fût triste, le service en tant que tel était magnifique à observer. Les hommes et les femmes s'assoient sur les côtés opposés de la salle, les symboles des Doukhobors de pain, de sel et d'eau au centre. Fait d'abord en russe, le service se compose d'une série de psaumes et d'hymnes qui sont chantés par les personnes présentes. Après le service, la communauté s'est réunie au cimetière d'Ootischenia pour dire un dernier adieu à Mike. Ensuite, tout le monde est retourné au Centre culturel pour y déjeuner et chanter d'autres chansons ensemble. Comme tout repas des Doukhobors, le dîner était végétarien et se composait de bortschs (soupe aux légumes composée de chou, de betteraves, de pommes de terre, de tomates et de crème) et de lapshas (de riches nouilles aux œufs cuites dans du beurre).

Une grosse miche de pain ronde, une salière en bois et un pichet d'eau se trouvent sur une petite table ronde recouverte d'une nappe crochetée décorative.

Les symboles des Doukhobors : pain, sel et eau

Le soir même, nous sommes allés à Grand Forks, une autre ville où sont établis de nombreux Doukhobors. Notre hôte et guide touristique, J.J. Verigin, était des plus accueillant. Il nous a montré quelques-uns des sites et nous a fait rencontrer Paul et Lorraine Seminoff. La maison et le jardin de la famille Seminoff sont devenus une attraction touristique locale par hasard il y a quelques années. Doté d'une grande propriété, le couple a d'abord disposé une vieille pompe manuelle dans leur jardin et y ont progressivement ajouté d'autres objets. Au fil des ans, les touristes ont commencé à venir voir le jardin et à acheter les objets artisanaux en bois de Paul. Bien qu'ils ne soient plus ouverts au public, nous avons eu la chance et avons été ravies de voir les objets en bois travaillés par Paul ainsi que les courtepointes de Lorraine, et de les entendre nous raconter leurs histoires.

Après avoir quitté les Seminoff, nous sommes allées voir une vielle école de Doukhobors qui a été convertie en musée, le Boundary Museum. Nous nous sommes ensuite rendues au moulin à farine Pride of the Valley qui est entretenu par la Doukhobor Milling Heritage Society. Puis, nous avons visité le site historique du Hardy Mountain Doukhobor Village qui fait actuellement l'objet de travaux de restauration majeurs. Nous avons eu la chance de rencontrer un membre de la famille Makortoff qui a vécu dans une maison communautaire après son mariage et qui vit maintenant dans la maison voisine. Le fait que toutes ces personnes puissent ainsi résider dans des espaces aussi serrés nous semblait invraisemblable. Le soir même, nous sommes allées à la soirée des talents locaux. Il s'agissait d'un spectacle pas comme les autres, comme nous n'en avions jamais vu ! Nous avons eu droit à de nombreuses blagues et avons assisté à de nombreux concerts de groupes qui chantaient en russe. Nous ne pouvions comprendre les paroles, mais nous avons grandement apprécié leurs belles voix. Le lendemain matin, nous nous sommes jointes à la communauté pour le service religieux du dimanche, puis pour l'événement de reconnaissance des bénévoles.

À notre retour à Castlegar, nous avons rencontré le conseil et le chœur des jeunes. J'ai interrogé les sœurs Kalina et Tasha Repin au sujet de leur enfance passée à Castlegar et de la préservation de la culture. Naomi et moi étions déçues de ne pouvoir être là en mai pour le Festival annuel de la jeunesse qui attire des visiteurs de partout au Canada.

Nous avons passé plusieurs jours à Nelson où nous avons pu rencontrer notre amie Netta à nouveau et discuter davantage de ses expériences personnelles et professionnelles au Centre de découverte des Doukhobors. Le Centre de découverte est un village communautaire reconstitué qui donne aux visiteurs l'occasion de voir comment les Doukhobors ont vécu en communauté. J'ai particulièrement aimé l'idée de suspendre un berceau au plafond de la chambre des parents pour bercer le bébé qui pleure sans avoir à sortir du lit. Nous avons également vu des images d'archives et d'autres artefacts du passé des Doukhobors. Nous avons été surprises d'entendre Netta nous dire à quel point il était difficile de trouver de tels artefacts. Dans le passé, de nombreux Doukhobors se purifiaient en brûlant, chaque année, tous leurs biens et parfois même leurs maisons. Pour cette raison, de nombreux objets historiques ont été perdus dans les flammes, ce qui fait de ceux qui restent des objets d'exception.

Notre dernier arrêt dans les terres intérieures de la Colombie-Britannique s'est fait à l'endroit où sont préparées les lapshas. Les femmes du comité de lapsha de Castlegar se réunissent une fois par mois pour faire, à partir de zéro, ces nouilles aux œufs omniprésentes dans la communauté. Quand nous sommes arrivées, elles venaient tout juste de commencer à mettre la pâte dans le mélangeur électrique. La lapsha est constituée d'œufs, de farine, d'eau et d'un peu de sel. Après avoir mélangé la pâte, on la passe dans une série de machines à manivelle. Chaque femme a sa propre tâche dans le processus et cela se fait comme un système de rouages. La première femme coupe la pâte en morceaux, la suivante la passe dans une machine pour l'aplatir, puis elle est passée à une autre femme qui l'aplatit encore plus. Ensuite, elle est légèrement grillée sur une surface chaude. À ce stade, la pâte goûte un peu la tortilla et, comme une femme me l'a dit, elle constitue une bonne source d'énergie pour la randonnée. Ensuite, les morceaux aplatis sont passés dans une trancheuse pour en faire des nouilles que l'on va cuire. Finalement, elles sont étalées jusqu'à ce qu'elles refroidissent, puis emballées dans des sacs d'une livre (0,45 kg). Au total, les femmes préparent 90 livres (40 kilos) de lapsha chaque mois, lesquelles sont vendues aux membres de la communauté. Après avoir bien travaillé, les femmes se récompensent en s'offrant un bon dîner composé (bien sûr !) de lapsha fraîchement faite. Pour cuire la lapsha, on la fait bouillir avec du beurre, ce qui donne un mélange riche et étonnamment sucré.

Plusieurs femmes d'âges variés sont debout près d'une longue table. Elles sont toutes affairées à préparer de la nourriture ayant la consistance de la pâte à pain.

Chaque femme a sa propre tâche dans le processus de préparation de lapsha

Vancouver, Surrey et Richmond

Trop rapidement, le temps était venu pour nous de quitter la région de Kootenay pour nous rendre à Vancouver. Nous savions que la semaine allait être très chargée; nous devions faire deux études de cas dans la ville plutôt qu'une seule. Ma collègue, Cassidy, a décidé de prendre les devants et de s'occuper de l'étude de cas des Chinois. Je me suis donc occupée de l'étude de cas des Sikhs.

Vancouver et ses environs abritent une très importante population sikhe originaire de la région du Punjab en Inde et au Pakistan. Bon nombre des premiers arrivants étaient des hommes célibataires d'abord venus au Canada pour travailler et revenant par la suite accompagnés de leur épouse et de leur famille. Aujourd'hui, la population sikhe - et celle de l'Asie du Sud en général - est principalement concentrée à Surrey. Notre équipe a décidé de s'intéresser aux sports et loisirs pour cette étude de cas.

Nous sommes d'abord allées voir Manu Singh, professeur de lycée qui est aussi joueur de cricket passionné. Naomi avait traversé le Canada l'été dernier et elle avait déjà photographié Manu et ses amis en train de jouer au cricket dans le parc Stanley de Vancouver. Nous sommes donc retournées interroger Manu au sujet du cricket et de son expérience migratoire.

Un homme à la barbe en broussaille portant un turban blanc et un chandail de hockey bleu. Il se trouve devant des étagères pleines d'équipement de sport.

Manu Singh est un joueur de cricket passionné qui possède également une entreprise d'articles de cricket

En plus du cricket, nous voulions en savoir davantage sur le kabbadi qui est un sport originaire du Pendjab et pourrait être décrit comme un mélange du jeu du chat, de la lutte et du sifflement. Malheureusement, ce n'était pas la saison du kabbadi et nous nous sommes donc plutôt intéressées à la lutte. Nous avons rencontré Arjan Bhullar et son père, Avtar, à leur ferme de canneberges et à leur salle d'entraînement de lutte à Richmond. Avtar a fait de la compétition sur le circuit de lutte en Inde, ce qui a donné envie à Arjan de suivre ses traces. Arjan s'est récemment qualifié pour les Jeux olympiques de Londres en tant que membre d'Équipe Canada – le premier Indo-Canadien à participer à la lutte libre. Nous ne manquerons pas de l'encourager en août !

Une de mes séances photo préférées a eu lieu sur la plage de Spanish Banks à Vancouver. Il a fallu plusieurs essais avant de pouvoir bénéficier d'une journée ensoleillée (Vancouver est à la hauteur de sa réputation de ville pluvieuse). Six membres du Club de moto sikh nous ont rejointes avec deux de leurs motos et nous avons produit de remarquables photos. J'ai été particulièrement ravie de rencontrer Avtar Singh Dhillon, grâce à qui les lois de la Colombie-Britannique ont été changées pour permettre aux Sikhs de conduire des motos sans casque – cela avait été le sujet de l'un de mes travaux de recherche réalisés au cours de mes études de premier cycle. Par la suite, les membres nous ont expliqué comment le Club avait été créé et le genre d'œuvres de bienfaisance que ses membres réalisent dans la communauté.

Cinq hommes qui tournent le dos à l'appareil photo regardent de l'autre côté d'un petit plan d'eau. Ils portent tous des turbans de couleurs vives et des blousons de cuir noir. Un grand logo de moto est affiché dans leurs dos.

Les membres du Club de moto sikh portant leur veste de cuir

Naomi et moi avons aussi été initiées à l'univers du bhangra pendant notre séjour à Vancouver. Le bhangra est un style de danse et de musique ayant pris naissance dans la région du Pendjab et qui a, depuis, été exporté partout dans le monde. Nous avons photographié deux groupes différents : les Little Stars (composé de jeunes garçons) et la troupe de PANJ (composé de jeunes femmes d'âge universitaire). Les deux groupes allient certains aspects de la danse traditionnelle à d'autres de musiques plus modernes et bougent afin de créer un spectacle vivant et incroyablement athlétique. Les costumes, également à couper le souffle, sont faits de couleurs vibrantes et de somptueux tissus. Plus tard, j'ai eu l'occasion de discuter avec Sukhi Ghuman qui participe à la Compétition internationale de bhangra à Vancouver, une importante célébration du bhangra qui a lieu chaque année. Sukhi nous a expliqué le sens et l'histoire de ce type de danse.

Notre deuxième étude de cas à Vancouver portait sur la défense des droits, l'affirmation et l'évolution de la communauté chinoise. Pour cette étude de cas, Cassidy a rencontré des Canadiens d'origine chinoise qui se sont fait entendre au niveau local et national en ayant recours à différentes méthodes. Ces gens ont travaillé dur pour surmonter les obstacles à leur manière, en apportant des changements à leurs propres communautés et souvent même en modifiant également, de façon plus générale, leurs villes et leur pays de résidence.

Grâce à Larry Wong, un historien de la région avec qui nous avons discuté, nous avons été présentées à un certain nombre de personnes qui sont connues au sein de la communauté. L’ancien combattant Frank Wong s’est porté volontaire pour combattre pour le Canada au cours de la Deuxième Guerre mondiale, avec l’espoir d’obtenir son droit de vote après la guerre. Le maître tailleur William Wong est allé à l’Université et y a étudié le génie. L’association professionnelle ne reconnaissait pas les Canadiens d’origine chinoise dans les années 1940, au moment de l’obtention de son diplôme, il n’a donc eu d’autre choix que de continuer dans l’entreprise familiale en tant que tailleur. Le commerce Modernize Tailors fête sa 99e année de fondation et William est fier de son travail de maître tailleur.

William Wong et Sid Tan nous ont aidées à nous mener jusqu’à Gim Wong, qui a combattu activement pour la justice au nom des Canadiens d’origine chinoise. Né au Canada, Gim a servi dans la Force aérienne pendant la Deuxième Guerre mondiale. Après la guerre, il a consacré sa vie à sa passion pour la course, réparant, modifiant et construisant des motos et des voitures. À l'âge de 83 ans, Gim a décidé de conduire sa moto à travers le Canada pour mener une campagne visant à obtenir des excuses officielles pour la taxe d'entrée imposée aux immigrants chinois. Il a partagé ses histoires avec Cassidy et a participé à une séance photo avec Naomi et moi-même aux jardins du Dr Sun Yat-Sen.

Une magnifique maison de style oriental située sur une propriété possédant un grand étang et de nombreux arbres.

Les jardins du Dr Sun Yat-Sen à Vancouver

Nous avons également photographié et interviewé Eileen Lao, George Huang, ainsi que leur fille, Ivy, qui ont émigré depuis la Chine il y a cinq ans. Eileen Lao a fait des efforts considérables pour faire du Canada son domicile. Elle est directrice des affaires publiques à l’agence d'immigration S.U.C.C.E.S.S. et est membre du Conseil d’administration du Barkerville Heritage Trust où elle a activement créé des ponts entre les patrimoines canadien et chinois. Cassidy a également interviewé Shirley Chan, une organisatrice communautaire et activiste. Shirley et sa mère ont contribué à sauver la zone résidentielle du Chinatown de la démolition : le quartier de Strathcona à Vancouver. Elle a également rencontré Robert Sung, un chef qui propose des visites culinaires dans le Chinatown, qui lui a parlé des défis qu’il doit surmonter afin de revendiquer son identité chinoise tout en ayant grandi à Vancouver.

Avant de quitter Vancouver, Cassidy a aussi eu la chance de parler avec les leaders communautaires Kelly et Maggie Ip. Dans les années 1960, ils sont venus au Canada de Hong Kong en tant qu’étudiants internationaux et ont rapidement été séduits par le Canada. Durant une période, Kelly a été le directeur régional de la Cour de citoyenneté pour la région du Pacifique. Au cours de cette période, il a mis en œuvre la nouvelle Loi sur la citoyenneté de 1977 et a étendu les services de citoyenneté à la Colombie-Britannique et au Yukon. Maggie a joué un rôle dans la fondation de l’agence d’immigration S.U.C.C.E.S.S. et fut la première présidente de l’organisation en 1973. Elle a aussi été conseillère municipale de Vancouver durant trois ans, de 1993 à 1996. Kelly et Maggie sont également des bénévoles actifs au sein de la communauté.

Calgary

Après notre séjour à Vancouver, Naomi et moi sommes allées à Calgary, alors que Cassidy s'est rendue à Montréal pour participer à un congrès et mener des interviews. À Calgary, nous espérions accroître la diversité de notre collection d'histoires orales et discuter avec des individus venus au Canada à titre de réfugiés. Avec l'aide de Sultana Assar et d'Adaw Wek du Centre de rétablissement Margaret Chisholm nous avons pu rencontrer trois familles différentes qui se sentent chez eux à Calgary. Ce fut tout un privilège de rencontrer les familles Koodea-Bakar, Otong et Kon !

Toronto – 2e partie

Après avoir quitté Calgary, Naomi et moi sommes retournées à Toronto pour boucler la boucle du projet. Naomi a pu photographier Agata Decina et Rosa Gallé dans leur restaurant le Black Skirt. Plus tard, nous avons été invitées à célébrer, en grande pompe, le 82e anniversaire du père de Rosa. Comme tous savaient que nous voulions vraiment être là pour le peperonata annuel (compotée de poivrons rouges) qui se fait à l'automne, la famille a décidé de recréer l'expérience en faisant le repas dans le garage avec un feu de bois crépitant. Après avoir pris de nombreuses photos, nous avons eu droit à l'un des meilleurs repas de tout notre voyage et sommes reparties bien gavées.

J'ai aussi eu la chance de rencontrer Maria Coletta McLean et sa cousine, Nancy Kindy, pendant que nous étions à Toronto. Bien qu'elle soit née au Canada, Maria a écrit et contribué à l'écriture d'un certain nombre de livres sur les Italo-Canadiens. Nancy avait également beaucoup de belles histoires à partager. Ma préférée portait sur la façon dont sa mère avait l'habitude de faire des plats traditionnels italiens à partir de la viande du gibier chassé par son père. Les boulettes de viande à l'orignal – voilà un merveilleux exemple de la fusion entre les cultures ! Nous avons également photographié la fille de Maria, Kathryn, qui fait ses pâtes à la main.

La toute dernière visite de notre voyage s'est faite chez Noelle Munaretto et sa grand-mère, Gina Grando. Gina a enseigné à Noelle comment faire des pâtes à partir de zéro et lui a insufflé son grand amour pour la nourriture. Comme Noelle nous l'a expliqué, la nourriture et la famille sont, pour elle, intimement liées. Nous avons bien apprécié voir à quel point ces traditions sont transmises de génération en génération.

Conclusion

Pendant les deux mois que nous avons passés dans les différentes villes du Canada, nous avons eu la chance de rencontrer des dizaines de personnes plus fascinantes les unes que les autres. Chacune d'entre elles a su conserver une part de son patrimoine en l'adaptant à la culture locale d'aujourd'hui. Le paysage culturel du Canada a donc été transformé au fil des ans par les décisions (conscientes ou non) de groupes et d'individus sur les aspects de leur culture et du patrimoine qu'ils ont choisi de conserver ou d'éliminer. Collectivement, ces histoires ont contribué à façonner notre pays et sa culture.

Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à l'égard de tous ceux qui ont participé à ce projet. L'hospitalité qui nous a été offerte tout le long du voyage a vraiment été remarquable.

Trois filles posent devant un énorme portrait encadré montrant des danseuses de bhangra vêtues de saris aux couleurs magnifiques.

Une pose bhangra au vernissage de l'exposition