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Premières réactions politiques et publiques à la politique canadienne officielle sur le multiculturalisme, 1971-1972

par Jan Raska PhD, Chercheur
(Mise à jour le 4 novembre 2020)

Origines : de « mosaïque » à multiculturalisme

Ce genre de termes, servant à décrire la diversité canadienne, remonte au début de l’entre-deux-guerres, bien avant que le multiculturalisme ne devienne une métaphore largement utilisée afin de désigner le pluralisme culturel du Canada moderne. Au début du XXe siècle, des dizaines de milliers d’immigrants non britanniques sont arrivés dans l’Ouest canadien, dans le contexte d’un État canadien qui s’était bâti, comme projet sociétal, autour de l’identité victorienne et britannique. Le terme « mosaïque » a été utilisé pour la première fois en 1922 par la rédactrice de voyage américaine Victoria Hayward afin de décrire le changement culturel que l’on pouvait observer à travers le Canada. Dans son livre, Romantic Canada, Victoria Hayward fait référence aux caractéristiques européennes du Canada, mais souligne également les communautés autochtones et asiatiques du pays, qu’elle décrit comme faisant partie d’une « mosaïque » canadienne.[1] En 1926, l’écrivaine Kate Foster a publié un aperçu de l’immigration canadienne pour le Dominion Council of the Young Women’s Christian Association (YWCA), intitulé Our Canadian Mosaic. Dans son travail, Kate Foster décrit les contributions que dix-sept groupes d’immigrants européens et asiatiques ont apportées au Canada, et l’attention qu’elle porte à l’ordre social suggère une préférence pour l’anglo-conformité des divers groupes ethnoculturels à travers le pays.[2]

Le terme « mosaïque » a ensuite été popularisé par John Murray Gibbon, écrivain, promoteur culturel et agent de publicité générale du Chemin de fer Canadien Pacifique (CPR), à qui l’on attribue le mérite d’avoir lié la mosaïque à un Canada multiculturel. Entre 1928 et 1931, sous les auspices du CFCP, John Murray Gibbon a organisé une série de seize « festivals folkloriques », qui présentaient du chant, de la danse et de l’artisanat dans tout le pays.[3] En 1938, John Murray Gibbon a publié Canadian Mosaic: The Making of a Northern Nation, où il dresse le profil de divers « groupes raciaux » européens du Canada et explique comment ils ont conservé leurs identités ethnoculturelles, notamment leurs langues, leurs coutumes, leurs nourritures et leurs vêtements. L’aperçu qu’il donne omet cependant les peuples autochtones, les immigrants asiatiques et les personnes d’origine africaine.[4]

Bien qu’un lien ait été créé entre l’identité ethnique et la « mosaïque », les premières discussions entourant la race et le multiculturalisme étaient limitées, en grande partie à cause du racisme systémique qui existait au Canada. En 1936, l’immigrant jamaïcain Fred Christie a poursuivi une taverne de Montréal qui avait refusé de le servir en raison de sa politique interne de ne pas servir les « nègres ». Dans l’affaire Christie c. York (1939), la Cour suprême du Canada a statué que les établissements privés étaient autorisés à exercer une discrimination fondée sur le principe de la libre entreprise. Ce faisant, le système juridique canadien venait de confirmer que des concepts d’infériorité raciale étaient ancrés dans le Canada de l’entre-deux-guerres.[5]

Lorsque le gouverneur général John Buchan (Lord Tweedsmuir), qui a servi de 1935 à 1940, « a encouragé les Canadiens et Canadiennes à faire du multiculturalisme une caractéristique déterminante de l’identité canadienne et du nationalisme canadien », la promotion du pluralisme culturel, toujours en évitant de mentionner « la race » ou le racisme systémique existant au Canada, s’est également étendue à la sphère politique.[6]

La notion du Canada en tant que « mosaïque » culturelle (ou multiculturelle) existait aux côtés du racisme systémique, qui excluait les Canadiens d’origine non européenne. Cette notion a plus tard été mise en contraste avec la métaphore du « creuset des civilisations » (ou assimilation culturelle) des États-Unis, rassemblant différents groupes pour former une monoculture présentant les caractéristiques de la multitude.[7]

Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme

Au début des années 1960, le multiculturalisme était une source de débat national entre les partisans du biculturalisme, qui considéraient le Canada comme étant culturellement et linguistiquement d’origine britannique et française, et les promoteurs du multiculturalisme, dont beaucoup représentaient des communautés ethnoculturelles non britanniques et non françaises du Canada. Ces derniers suggéraient que l’identité canadienne n’était pas simplement binationale, mais culturellement pluraliste ou multiculturelle. Ces débats ont fait ressortir des tensions persistantes, comme celles que l’on retrouve au Québec, où les partisans du nationalisme francophone ont demandé au gouvernement fédéral de protéger la langue et la culture françaises, et demandé à ce que les Québécois et Québécoises francophones puissent participer plus pleinement aux décisions politiques et économiques du pays. Pour répondre à ces préoccupations, le gouvernement fédéral a créé la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.[8]

De 1963 à 1969, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (communément appelée la Commission Bi-Bi) a examiné l’étendue du bilinguisme au sein du gouvernement fédéral, la façon dont les organisations gouvernementales et non gouvernementales favorisaient les relations culturelles et dans quelle mesure il était possible pour les Canadiens et Canadiennes de devenir bilingues (anglais-français) dans l’espoir d’établir une plus grande égalité entre le Canada anglais et le Canada français. La Commission Bi-Bi était présidée par Davidson Dunton, fonctionnaire, enseignant et président de l’Université Carleton, et André Laurendeau, journaliste, politicien, dramaturge et éditeur du quotidien de langue française de Montréal Le Devoir. Ces commissaires avaient aussi été chargés d’explorer les contributions culturelles d’autres groupes ethnoculturels du Canada. Peu après le lancement de la Commission Bi-Bi, des groupes ethnoculturels de tout le Canada ont exprimé leur inquiétude quant au fait que leurs contributions culturelles étaient ignorées. À l’époque de la Commission Bi-Bi, environ 26 % de la population canadienne n’était pas d’origine ethnique britannique ou française.[9] Le livre quatre du rapport officiel de la Commission Bi-Bi publié en 1969 (La contribution culturelle des autres groupes ethniques) a tenté d’aborder cette réalité, ainsi que les préoccupations des communautés ethnoculturelles du Canada.[10]

Réponse à la Commission Bi-Bi : le Cabinet fédéral contemple une politique de multiculturalisme

En septembre 1971, le Cabinet fédéral s’est réuni afin de discuter d’un rapport sur la science, la culture et l’information élaboré par son comité de cabinet. Le comité avait examiné un mémorandum d’accord commun du secrétaire d’État Gérard Pelletier, et du ministre sans portefeuille (Citoyenneté) Martin O’Connell, demandant l’approbation d’une politique de multiculturalisme qui répondait aux recommandations du quatrième livre du rapport officiel de la Commission Bi-Bi. Bien que le comité avait approuvé la politique multiculturelle proposée, il avait estimé que les répercussions de cette politique sur la souveraineté et l’unité nationale étaient importantes, et l’avait donc présentée à l’ensemble du Cabinet afin qu’elle puisse être examinée.

Au cours de leurs discussions, plusieurs ministres du Cabinet ont souligné qu’une éventuelle politique de multiculturalisme devrait « être fermement ancrée dans [un] contexte canadien ».[11] Le ministre O’Connell a rassuré ses collègues en indiquant que la politique proposée serait effectivement placée dans un contexte approprié. Le ministre de la Justice John Turner a laissé entendre que le multiculturalisme officiel contribuerait de façon certaine à l’unité nationale. Selon John Turner, cette politique permettrait de contrecarrer l’opinion, provenant notamment de l’Ouest canadien, selon laquelle le gouvernement fédéral « s’est excessivement préoccupé des problèmes des autres groupes culturels du Canada ».[12] Entre temps, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau se questionnait sur la façon dont les communautés ethnoculturelles, qui étaient consternées par les recommandations finales de la Commission Bi-Bi, allaient recevoir cette politique. La discussion qui s’en est suivie a principalement porté sur le nombre de groupes ethnoculturels croyant qu’il existait un préjugé implicite en faveur du biculturalisme (c.-à-d. « l’absorption culturelle » des groupes ethnoculturels dans la culture anglaise ou française) dans les conclusions de la Commission royale. Les membres du Cabinet ont conclu que certains leaders ethnoculturels « militants » affirmeraient que la politique de multiculturalisme n’allait pas assez loin, mais qu’une majorité de Canadiens et Canadiennes d’origine ethnique jugeraient que la nouvelle politique est acceptable.

Les discussions du Cabinet se sont rapidement orientées vers le financement de l’entretien des langues tierces (ethnique) et de projets ethnoculturels. Les membres du Cabinet étaient conscients que des groupes ethnoculturels de l’Ouest du Canada, comme les Ukrainiens, avaient demandé que leurs langues bénéficient du même statut que l’anglais et le français. Certains ministres ont cependant estimé que les pressions demandant à ce que les langues tierces obtiennent un statut officiel ne tarderaient pas à diminuer, puisque les jeunes membres de ces communautés semblaient plus enclins à apprendre l’anglais ou le français qu’à « lutter pour le statut officiel de leur langue ethnique ». Ces mêmes ministres ont ensuite fait valoir qu’aider les langues tierces « contribuerait à préserver les cultures ethniques et aiderait plus de Canadiens et Canadiennes à maîtriser des langues autres que l’anglais et le français, ce qui est évidemment souhaitable dans le monde actuel ».[13]

Le premier ministre Trudeau a fait remarquer que la politique officielle de multiculturalisme proposée pourrait susciter des attentes de la part du public canadien en ce qui concerne le montant des fonds que le gouvernement fédéral offrirait aux groupes ethnoculturels du pays. Pierre Elliott Trudeau espérait que cette politique encouragerait les groupes ethnoculturels à « s’aider eux-mêmes » et que les programmes de financement visant à entretenir les langues tierces et à financer les projets ethnoculturels seraient élaborés et mis en œuvre avec soin. Dans la même veine, M. Trudeau a conclu que la politique de multiculturalisme ne devait pas donner aux Canadiens et Canadiennes l’impression qu’elle permettrait à tous les groupes ethnoculturels d’atteindre l’égalité économique. La politique proposée visait plutôt à promouvoir l’égalité culturelle entre tous les Canadiens.

Entre-temps, le ministre des Transports Don Jamieson s’inquiétait du fait que cette politique pourrait donner au public canadien l’impression que le gouvernement fédéral était favorable à l’octroi de licences de stations de radio et de télévision de langues tierces. Il a donc informé ses collègues du Cabinet que le Conseil de la radio-télévision canadienne (aujourd’hui le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes) pourrait étudier cette possibilité. Jamieson a ensuite indiqué qu’il n’était pas contre l’idée que les stations de langue anglaise et française offrent du temps d’antenne supplémentaire aux émissions de langues tierces.

Le Cabinet fédéral étant en faveur de cette politique de multiculturalisme, elle a été annoncée alors que le premier ministre informait les premiers ministres provinciaux de cette nouvelle politique par écrit.[14] En vertu de la Constitution canadienne, le gouvernement fédéral partage certains pouvoirs avec les provinces, comme celui de l’immigration. Les provinces détiennent également leurs propres pouvoirs, qui comprennent l’éducation, la santé, les services sociaux et les droits civils. Afin de mettre en œuvre la future politique officielle de multiculturalisme, le gouvernement fédéral avait besoin de la coopération des provinces.[15]

Annonce d’une politique officielle de multiculturalisme

En octobre 1971, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau s’est présenté devant la Chambre des communes et a annoncé la mise en œuvre par son gouvernement d’une politique de multiculturalisme dans un cadre bilingue.Cette politique était le fruit du gouvernement fédéral acceptant de toutes les recommandations formulées dans le quatrième livre du rapport officiel de la Commission Bi-Bi. Selon Trudeau, le livre quatre explorait la question du pluralisme culturel et ethnique au Canada et le statut de ses diverses cultures et langues, un sujet qui était à l’étude par les universitaires.[16] La politique officielle de multiculturalisme était composée de quatre éléments

  • Encourager et soutenir tous les groupes culturels du Canada aspirant à survivre et à continuer de se développer, et ayant manifestement besoin d’aide;
  • Surmonter les problèmes faisant obstacle (p. ex., sentiment d’appartenance, d’infériorité) à une pleine citoyenneté socioculturelle au Canada;
  • Promouvoir les échanges interculturels et créatifs entre les cultures du Canada afin de renforcer l’unité nationale;
  • Offrir plus de soutien aux immigrants afin qu’ils apprennent l’une des langues officielles du Canada.[17]

Dans les dix années qui ont suivi la mise en œuvre de la politique officielle de multiculturalisme, le gouvernement fédéral a alloué près de 200 millions de dollars afin d’apporter un soutien financier aux groupes culturels du Canada. En 1972, une Direction du multiculturalisme a été créée au sein du Secrétariat d’État dans le but d’aider à la mise en œuvre de la politique et de ses programmes. Le gouvernement fédéral a parrainé des activités visant à aider les minorités ethnoculturelles, notamment en matière d’immigration, de citoyenneté, d’élimination de la discrimination et de promotion des droits de l’homme. Un an plus tard, le Ministère du multiculturalisme a été créé afin de superviser la mise en œuvre des politiques multiculturelles dans les services gouvernementaux. À l’extérieur de la bureaucratie fédérale, les fonctionnaires canadiens ont établi des partenariats formels avec des organisations ethnoculturelles, comme le Conseil consultatif canadien du multiculturalisme, fondé en 1973 (aujourd’hui le Conseil ethnoculturel du Canada).

Au départ, les fonctionnaires fédéraux responsables des initiatives liées à la politique multiculturelle voyaient tout obstacle à la citoyenneté socioculturelle et à la réussite économique en termes culturels ou linguistiques. La libéralisation de la politique d’immigration du Canada et l’élimination des derniers vestiges de discrimination géographique et ethnoraciale à la fin des années 1960 ont entraîné une augmentation de l’arrivée d’immigrants appartenant à des minorités visibles. Ces mêmes fonctionnaires ont vite compris que leurs efforts devaient être concentrés sur la lutte et l’élimination de la discrimination raciale..[18]

La Chambre des communes réagit à une politique officielle de multiculturalisme

Le 8 octobre 1971, devant la Chambre des communes, Pierre Elliott Trudeau a indiqué que son gouvernement était d’accord avec l’affirmation de la Commission Bi-Bi selon laquelle les individus étaient moins influencés par leurs origines ou leur langue maternelle que par leur propre « sentiment d’appartenance au groupe... [et sa]... volonté collective d’exister », et a appuyé les recommandations de la Commission selon lesquelles « ...il ne peut y avoir une politique culturelle pour les Canadiens d’origine britannique et française, une autre pour les peuples autochtones et une troisième pour tous les autres. Car bien qu’il y ait deux langues officielles, il n’y a pas de culture officielle, et aucun groupe ethnique ne prime sur un autre. Aucun citoyen ou groupe de citoyens n’est autre que canadien, et tous doivent être traités de façon équitable ».[19] La politique officielle de multiculturalisme visait à protéger l’identité ethnoculturelle des individus, mais avait également pour but de protéger leur liberté individuelle. En donnant aux gens la possibilité d’apprendre l’une des deux langues officielles, elle leur évitait d’être « enfermés à vie » dans une identité ethnique, culturelle ou linguistique particulière. Trudeau a conclu que cette politique était « ...le moyen le plus approprié pour assurer la liberté culturelle des Canadiens ».[20]

Le chef de l’opposition officielle, Robert Stanfield, qui a soutenu la politique, a noté en répondant à la déclaration de Pierre Elliott Trudeau qu’il était temps que le gouvernement fédéral admette que « ...l’identité culturelle du Canada est une chose assez complexe » et qu’il était temps que les fonctionnaires fédéraux aident à préserver et à améliorer les diverses traditions culturelles que l’on trouve au Canada. Stanfield a rapidement nuancé son soutien à cette politique en indiquant que la promotion officielle du multiculturalisme « ne constitue en aucun cas une attaque contre la dualité fondamentale de notre pays. Ce que nous voulons, c’est la justice pour tous les Canadiens et toutes les Canadiennes, et que la diversité culturelle de ce pays soit reconnue ».[21]

David Lewis, chef du Commonwealth Co-Operative Federation, a exprimé au nom de son parti soutien et espoir envers cette politique, et a indiqué que la Chambre des Communes était « unie et déterminée, quoique tardivement, à reconnaître la valeur des nombreuses cultures de notre pays ». David Lewis a poursuivi en mentionnant qu’une partie de la richesse du Canada venait du fait qu’il avait été créé par « deux groupes distincts ayant deux langues distinctes », et par la diversité culturelle que l’on trouve à travers le pays.[22] Selon lui, l’échec essuyé par le passé en ce qui concerne la mise en œuvre d’une politique de multiculturalisme n’était pas « la faute d’un gouvernement » du Canada. Ce sont plutôt les Canadiens et les Canadiennes qui avaient manqué de « reconnaître l’importance de ces choses » et qui avaient négligé les peuples autochtones du Canada.[23]

Réal Caouette, le chef du parti Crédit Social, a soutenu l’annonce de Pierre Elliott Trudeau en déclarant qu’il croyait lui aussi en un Canada avec deux langues officielles et une nation canadienne ayant « une multiplicité de cultures créant la richesse de notre pays ». Malgré le soutien qu’il offrait, Réal Caouette est demeuré perplexe face à la déclaration de Pierre Elliott Trudeau indiquant que le Canada n’avait pas de culture officielle. M. Caouette a répondu qu’il ne pensait pas que le Canada pouvait devenir une nation prospère sans avoir une culture unique : « ...notre dot serait quelques cultures incapables de s’entendre entre elles ou en guerre les unes avec les autres. Je suis certain que nous avons au Canada une culture qui nous est propre ». Le chef du Crédit Social a fait valoir que, tout comme le Canada anglais et français avaient des cultures distinctes de celles de l’Angleterre et de la France, le Canada avait aussi sa propre culture et sa propre histoire. Caouette a conclu en indiquant que les identités ethniques ne pouvaient pas être changées (« un Anglais en Français, ou vice versa »), mais que tous les individus, quelle que soit leur origine ethnique, pouvaient être transformés en « bons Canadiens et en bonnes Canadiennes ».[24]

Compte tenu de l’opinion des parlementaires sur la politique officielle de multiculturalisme de 1971 et sur le multiculturalisme contemporain au Canada, que pensait le public canadien de la politique officielle naissante de multiculturalisme du début des années 1970? De quelle façon les gens ont-ils répondu ?

Les premières réponses du public face au multiculturalisme officiel :

Au cours des douze mois qui ont suivi l’annonce de la politique officielle de multiculturalisme, les principaux quotidiens de langue française et anglaise du Canada ont offert une couverture médiatique variée : de reportages descriptifs et entretiens avec des décideurs politiques aux éditoriaux, en passant par des lettres ouvertes aux rédacteurs en chef. Ces dernières étaient en fait des lettres de la part de Canadiens et de Canadiennes ordinaires, de dirigeants de communautés ethnoculturelles, ainsi que de représentants élus. Les enjeux présentés portaient sur l’unité nationale, la représentation autochtone et ethnoculturelle en politique, les valeurs du multiculturalisme par rapport au creuset des civilisations (américain), et la place de l’identité ethnoculturelle au Canada. Dans la plupart des cas, lorsqu’on parlait du multiculturalisme, les réponses publiées ne mentionnaient pas la race ou le racisme au Canada.

Au contraire, quelques jours après l’annonce de la politique officielle de multiculturalisme faite par Pierre Elliott Trudeau, Le Devoir a publié un article d’opinion de Serge Losique, fondateur du Conservatoire d’art cinématographique de Montréal, intitulé « Le mythe dangereux du multiculturalisme ». Dans cet article, Serge Losique mentionnait que chaque citoyen avait le droit et le devoir de remettre en question les décisions de ses représentants politiques. Il pensait que la nouvelle politique retarderait l’édification d’une identité culturelle canadienne et pourrait provoquer des divisions internes dans chaque province. Serge Losique faisait valoir que, pour encourager un groupe ethnoculturel à créer et à maintenir sa propre culture, le gouvernement fédéral devrait créer des écoles séparées pour toutes les minorités ethniques du Canada, des postes dans les chaînes de radio et de télévision afin de transmettre la culture, garantir des subventions pour la littérature et les médias ethnoculturels, et créer des organisations officielles visant à assurer une coopération permanente avec les pays d’origine des groupes ethnoculturels. M. Losique pensait que pour assurer la survie culturelle d’une minorité ethnique, ces conditions devaient au minimum être satisfaites. Il s’inquiétait également du fait que la politique de multiculturalisme rendrait un mauvais service aux immigrants et à leurs enfants, car elle risquait de les maintenir dans des « ghettos » et d’en faire des citoyens marginalisés. Il a fait valoir que le problème fondamental du Canada était qu’il était toujours à la recherche d’une culture canadienne. Pour conclure, il a indiqué que, avant de s’orienter vers une « politique grandiose » de multiculturalisme, les Canadiens devaient comprendre que le « fait culturel français » au Canada était toujours menacé. Il se demandait si le Canada ne devait pas d’abord se concentrer sur ses cultures anglaise et française, notamment sur leur développement économique.[25]

Claude Ryan, éditeur du Devoir, a publié un éditorial dans lequel il se demandait si l’aide apportée aux groupes ethnoculturels (par l’entremise de la politique de multiculturalisme) exigerait que le biculturalisme soit abandonné. L’historien (et futur professeur d’histoire politique canadienne de l’Université d’Ottawa) Michael Behiels a répondu à cette interrogation en affirmant que le doute portait plutôt sur la capacité des citoyens et des citoyennes du Canada d’origines diverses à s’intégrer sans avoir à renier leur patrimoine culturel. Behiels a poursuivi en suggérant qu’une politique multiculturelle n’était pas une politique d’assimilation des groupes ethnoculturels, mais plutôt une politique d’intégration. La politique de multiculturalisme était également une expression de la réalité du Canada en tant que société multiculturelle.

En réponse à Claude Ryan, qui s’opposait à une politique multiculturelle dans un cadre bilingue parce qu’une telle politique ne reconnaissait pas de culture canadienne officielle, Michael Behiels a cité Pierre Elliott Trudeau, qui refusait de souscrire à l’idée que « deux nations » étaient implicitement liées à la politique linguistique officielle du Canada, et qui a plutôt déclaré que « les langues ont deux fonctions. Elles agissent à la fois comme un véhicule de communication et comme moyen de préserver la culture. Les gouvernements peuvent soutenir les langues dans l’un ou l’autre de ces rôles, ou dans les deux, mais le terme "officiel" n’est employé que pour ce qui est de l’aspect communication. Une énorme quantité de Canadiens et de Canadiennes utilisent l’anglais ou le français dans leurs communications quotidiennes, tant entre eux qu’avec les gouvernements. » M. Behiels soutenait la « politique pluraliste » du gouvernement fédéral, car il estimait qu’une politique de biculturalisme ferait en sorte que la culture canadienne-française (ou canadienne-anglaise) finirait par obtenir un « statut spécial », au détriment des autres cultures minoritaires du Canada. Michael Behiels a conclu en indiquant que, puisque le gouvernement fédéral reconnaissait les aspirations des autres cultures du Canada, ces groupes étaient plus susceptibles de reconnaître le multiculturalisme dans un cadre bilingue.[26]

Au cours des mois suivants, certaines lettres envoyées au Devoir ont décrit le multiculturalisme comme étant un mythe et un coup politique. Le professeur Albert Deloras-Billot, de la ville québécoise de Rouyn, a déclaré que si les Canadiens et les Canadiennes voulaient maintenir une multiplicité de cultures, il leur faudrait alors reconnaître également une multiplicité de langues officielles. Fernand Dumont, éminent sociologue québécois et professeur à l’Université Laval, s’est moqué de l’annonce de la politique officielle de multiculturalisme faite par Trudeau et du manque de compréhension dont le gouvernement fédéral faisait preuve face à certains termes, comme l’identité, la culture, la nation et l’allégeance.

De nombreux citoyens et citoyennes ordinaires ont également donné leur opinion. Par exemple, Claude Jasmin, résident de Montréal, a affirmé que la politique de multiculturalisme était manifestement une manœuvre visant à distraire les citoyens du climat politique polarisant. Plutôt que d’affirmer le biculturalisme, le gouvernement fédéral tentait de recueillir les votes des communautés ethniques. Louis Landry, un résident de la ville québécoise de Repentigny, a fait valoir que les cultures ethniques présentes en Amérique du Nord, qui avaient été fondées et qui s’étaient adaptées ailleurs par le fait d’interactions humaines, devaient également s’adapter aux besoins des sociétés canadienne et américaine. M. Landry pensait que bon nombre des aspects culturels ayant été maintenus en Amérique du Nord étaient des éléments inutiles de la culture, qu’il valait mieux décrire comme du folklore. Louis Landry affirmait que les partisans du biculturalisme ou du multiculturalisme pratiquaient en fait le « bifolklorisme » et le « multifolklorisme ».[27] Bien que M. Landry n’ait pas défini la culture, il aurait pu mentionner les différentes couches du sens culturel qui existent à travers les relations, les idéaux, les attitudes, les pratiques, etc., qu’elles soient visibles ou non. Il aurait aussi pu mentionner si le gouvernement fédéral avait ou non prévu l’espace nécessaire pour permettre les expressions culturelles au sens plus large.

Questions d’intérêt mutuel : les représentants ethnoculturels s’expriment sur le multiculturalisme officiel

À la fin du mois d’avril 1972, le Toronto Star a publié une page entière intitulée « Ontario’s Cultural Mosaic » (La mosaïque culturelle de l’Ontario), décrivant le prochain congrès du gouvernement provincial sur le multiculturalisme qui devait se tenir à Toronto au début du mois de juin 1972. Plus de 1 000 personnes issues de 54 groupes culturels ont participé à cette conférence, intitulée « Heritage Ontario ». Le journal a publié des entrevues faites avec cinq personnes d’origines diverses (autochtone, française, anglaise, portugaise et ukrainienne), qui ont parlé de leur vision du multiculturalisme officiel. Le Toronto Star n’a présenté qu’un petit échantillon de la société canadienne et s’est concentré sur des personnes soutenant prudemment ou carrément le multiculturalisme officiel plutôt que sur celles qui auraient pu s’opposer avec insistance à une telle politique. Ainsi, les personnes interrogées par le journal se sont montrées généralement favorables à la politique du gouvernement fédéral voulant « que les diverses cultures conservent leurs traditions individuelles, [ce qui] est indéfiniment préférable au système du creuset des civilisations comme celui mis en place aux États-Unis ».[28]

Fernando Dias Costa, un juriste canado-portugais, espérait que la prochaine conférence serait plus qu’un « autre exercice de relations publiques ». Selon M. Costa, les Portugais étaient le dernier groupe important d’immigrants arrivé en Ontario, plus particulièrement à Toronto, et ils avaient eu du mal à maîtriser l’anglais. Il croyait que les enfants devaient d’abord apprendre leur propre langue avant d’apprendre une langue officielle. Il a poursuivi en suggérant que les Portugais de Toronto étaient privés d’avancement socio-économique et que leurs horizons étaient limités en raison d’un manque de financement et de problèmes d’accès aux programmes professionnels par rapport aux autres groupes ethnoculturels. Selon M. Costa, de nombreux immigrants portugais étaient des travailleurs non qualifiés et avaient besoin d’aide sociale une fois arrivés au Canada. M. Costa a terminé en indiquant que les représentants portugais assisteraient à Heritage Ontario avec méfiance, car « pendant très, très longtemps, deux langues ont primé. Soudain, le gouvernement fédéral a alloué des millions à des projets multiculturels et le gouvernement provincial déborde d’idées. Nous jugerons selon ce qui est mis en œuvre. »[29]

Gloria Ochitwa, une membre de l’administration nationale de l’Association des femmes ukrainiennes du Canada, se voyait comme une Canadienne et était indignée d’être catégorisée comme une Canadienne à trait d’union (c.-à-d. Ukrainienne-Canadienne). En tant que Canadienne de troisième génération, Gloria Ochitwa faisait valoir que tout le monde faisait partie d’un groupe ethnoculturel. Elle ne voyait aucune contradiction entre son identité canadienne et le fait de conserver ses coutumes et son patrimoine ukrainien, y compris en mélangeant d’anciennes et de nouvelles traditions. Elle se demandait si le multiculturalisme officiel ne viendrait pas forcer « les personnes d’origine ukrainienne à s’angliciser ». Mme Ochitwa a conclu ses remarques en affirmant que certains préjugés ethnoculturels subsistaient, « même si nous aimons faire abstraction de certaines choses. » Gloria Ochitwa a souligné que les plus hautes sphères des entreprises et des conseils d’administration universitaires et hospitaliers manquaient de noms non-anglophones. Selon elle, le Canada était doté d’une « mosaïque verticale, avec le groupe anglo-saxon à son sommet. »[30]

Selon Ryan Paquette, avocat de Hamilton et ancien président de l’Association franco-canadienne de l’Ontario : « Nous n’avons pas obtenu tout ce que nous avons demandé en matière d’enseignement du français... mais dans l’ensemble, on nous a traités de façon très équitable. »[31] Pendant ce temps, David Archer, le président de la Fédération du travail de l’Ontario, que le quotidien « présentait comme un WASP (White Anglo-Saxon Protestant) », s’attendait à ce que d’autres groupes ethnoculturels viennent critiquer la prédominance de la culture anglo-saxonne en Ontario. Malgré cette apparence de rivalité, David Archer a indiqué que, pour le Canada, le vrai danger ne venait pas d’un conflit interethnique, mais du « creuset des civilisations » américain et de l’influence médiatique des États-Unis. Selon le dirigeant syndical, dans une société multiculturelle, « les meilleurs éléments sont conservés, ce qui donne un niveau [de culture] beaucoup plus élevé. La culture ne peut cependant pas être imposée. Elle doit croître. » Archer a terminé ses remarques en indiquant que les peuples autochtones étaient laissés pour compte et que leurs voix recevraient son plein soutien lors de la conférence.[32]

Leslie Currie, la présidente de l’Ontario Native League for Youth (Ligue des autochtones de l’Ontario pour la jeunesse), a d’abord critiqué la conférence Heritage Ontario qui devait avoir lieu, parce qu’elle faisait la promotion de la diversité culturelle tout en ignorant les cultures autochtones du Canada. Mme Currie a souligné que, pour que toutes les cultures puissent vivre ensemble, elles devaient toutes être incluses, y compris celles des peuples autochtones. La jeune dirigeante autochtone a rappelé que, lors de ses études à Toronto, elle en avait appris davantage sur les Doukhobors que sur son propre peuple. Elle a également indiqué que l’enseignement des cours sur l’histoire et la culture autochtone devrait inclure des membres de la communauté plutôt que des « experts » non autochtones. Elle a ensuite soulevé la question de la discrimination raciale, du taux élevé d’incarcération des autochtones dans les établissements pénitentiaires du pays, et les effets de l’exclusion sociale et économique sur les peuples autochtones. Elle a terminé en indiquant que ces questions devaient être abordées si l’on voulait que toutes les cultures aient la même valeur.[33]

Ce que le multiculturalisme signifie pour moi : des Canadiens et des Canadiennes préoccupés débattent de la pluralité culturelle

Les Canadiens et les Canadiennes de tout le pays ont continué de débattre de la pluralité culturelle et du multiculturalisme officiel. Parmi les opinions publiques exprimées dans les journaux canadiens, on recensait du soutien pour le maintien de l’héritage biculturel du Canada, la promotion du multiculturalisme comme moyen de prévenir le séparatisme du Québec, la notion qu’il y avait une carence au niveau de la représentation multiculturelle au sein de « l’élite au pouvoir » et l’idée du multiculturalisme comme « politique ethnique ».

Un Canadien ou une Canadienne d’origine ethnique, ni d’origine anglophone ou francophone, arriverait-il vraiment à devenir Québécois tout en conservant son identité culturelle? En juin 1972, cette question a été posée aux délégués participant à une conférence sur l’avenir des Ukrainiens au Canada, organisée par la branche de Montréal de l’Ukrainian Committee of Canada (Comité ukrainien du Canada).[34] Lors du discours qu’il a donné à l’occasion de cette conférence, publié par la suite dans La Presse, l’auteur et journaliste Roman Rakhmanny a soutenu que les Ukrainiens et les Ukrainiennes du Canada devaient se rappeler que, sans la lutte que les Canadiens français ont menée pour maintenir leur langue et leur culture, il n’y aurait pas d’autre choix (multiculturalisme) pour les minorités ethnoculturelles du Canada. Il n’y aurait que le « creuset des civilisations » anglo-saxon.[35]

Le même mois, le Toronto Star a publié un éditorial soutenant la préservation du patrimoine biculturel (anglais et français) du Canada. Cet éditorial affirmait que la politique de multiculturalisme était une « idée vague » dérivée d’un « raisonnement douteux » qui pourrait conduire à l’éclatement du pays. L’éditorial a suscité une forte réaction de la part du lectorat. Ken P. Raudys, un résident de Toronto, a affirmé que l’éditorial venait confirmer les craintes de certains membres des communautés ethnoculturelles du Canada, lesquels estimaient que les médias de masse avaient encore une fois manqué de « comprendre les aspirations ethniques visant à renforcer l’unité canadienne ». Il a poursuivi en indiquant que le fait que Pierre Elliott Trudeau ait reconnu la diversité culturelle du pays était très approprié pour une société démocratique comme le Canada. M. Raudys a terminé en mentionnant que la politique de multiculturalisme ne porterait pas atteinte aux institutions et aux traditions françaises ou britanniques. George C. Koz, d’Ottawa, a également exprimé son désaccord avec l’éditorial du Toronto Star en affirmant que de nombreuses personnes avaient mélangé le concept de langues officielles avec d’autres expressions de la culture. Koz a ensuite indiqué que la majorité des gens voulaient simplement être Canadiens. De plus, le Canada avait deux cultures fondatrices, mais elles n’étaient pas britanniques ou françaises, elles étaient plutôt autochtones et inuites.[36]

En 1971, lorsque le gouvernement canadien a légitimisé le multiculturalisme, les dirigeants ethnoculturels ont rapidement fait remarquer que le concept d’une société canadienne culturellement pluraliste n’était pas nouveau. Bohdan Yarymowich, le président de la branche d’Ottawa du Ukrainian Canadian Committee (Comité ukrainien du Canada), a informé le Toronto Star que le gouvernement fédéral ne venait pas de créer une société multiculturelle au Canada, mais qu’il avait « simplement reconnu la réalité ». Il a poursuivi en déclarant que bien que « certains aspects de notre culture, comme les arts, la musique, les sports et les sphères politiques, soient partagés par divers groupes, d’autres aspects dépendent toujours de la situation géographique, de l’origine ethnique et des croyances religieuses ». M. Yarymowich a pris l’exemple des Canadiens irlandais et écossais, parlant une langue commune, mais ayant des cultures différentes : « Et pourtant, ils sont tous canadiens. »[37] Marilyn Camp, de la ville ontarienne de Concord, a dit au Toronto Star que son éditorial avait fait « bouillir le sirop d’érable coulant dans ses veines ». Mme Camp a fait valoir que le Canada avait une identité, celle « d’une beauté à la fois sauvage et civilisée. Une identité de liberté et d’espoir. Une identité d’accueil de toutes les races et de toutes les croyances. Et, plus important que tout, une identité de paix. Comme je suis Canadienne, je peux revendiquer ces vertus comme étant aussi les miennes, et un pays n’est que le reflet de son peuple ».[38]

En juillet 1972, C.K. Kalevar de Toronto a indiqué dans sa réponse à un éditorial du Globe and Mail sur la façon dont l’Université McGill pourrait lier les cultures anglaise et française du Canada et empêcher la croissance du séparatisme au Québec, qu’en tant qu’ancien de l’université et « nouveau Canadien » ayant obtenu son statut d’immigrant reçu à Montréal et sa citoyenneté à Toronto, il estimait que « comme beaucoup d’autres nouveaux Canadiens et Canadienne, nous avons un intérêt pour l’unité canadienne ». M. Kalevar a indiqué que la société canadienne avait reconnu le multiculturalisme comme politique gouvernementale et que cette mesure aiderait les Canadiens et les Canadiennes à reconnaître « la composition sociologique du Canada ». Selon M. Kalevar, il y avait « un écart flagrant ne pouvant être ignoré » entre les citoyens ordinaires et « l’élite du pouvoir ». Tout particulièrement au niveau du Cabinet fédéral, qui était composé d’un premier ministre canadien français et d’un nombre « excessif » de ministres canadiens anglais. M. Kalevar s’opposait à la surreprésentation des Canadiens anglais et au manque de représentation des autochtones et des néo-Canadiens au sein du gouvernement fédéral. Il a terminé en indiquant que la création d’un espace de représentation pour ces deux groupes pourrait étouffer la popularité croissante du séparatisme : « Bien que le Canada anglais puisse avoir du mal à accommoder le Canada français, un Canada véritablement multiculturel pourrait plus facilement tempérer l’enthousiasme séparatiste. »[39]

En octobre 1972, le Toronto Star a publié un éditorial qui venait réduire le multiculturalisme officiel à une « politique ethnique ». Le secrétaire provincial et ministre de la Citoyenneté de l’Ontario, John Yaremko, a répondu en indiquant que le point de vue du journal démontrait un « manque inquiétant de conscience sociale ». Selon M. Yaremko, le multiculturalisme officiel ne pouvait être relégué au simple rang de politique ethnique, car il s’agissait d’une « approche progressive du développement culturel canadien » encourageant tous les Canadiens et les Canadiennes à contribuer à leur société par leur propre patrimoine culturel. John Yaremko affirmait que le multiculturalisme conduirait à l’unité : « l’unité par la diversité ». Le ministre des Affaires civiques de l’Ontario a imploré les lecteurs du journal de continuer de rejeter « le concept du creuset des civilisations » qui, selon lui, avait monté les groupes ethnoculturels d’autres pays les uns contre les autres. M. Yaremko a terminé en indiquant que « nous devrions plutôt nous tourner vers une identité canadienne fondée sur le respect mutuel de toutes les communautés culturelles... C’est l’assimilation et non le multiculturalisme qui est étranger à la communauté canadienne. »[40] Au cours de la décennie suivante, et bien après, la politique officielle de multiculturalisme de 1971 a continué de susciter des réactions diverses de la part des Canadiens et des Canadiennes inquiets, des fonctionnaires et des médias de tout le pays.

Des universitaires critiquent la politique officielle de multiculturalisme

Au cours des cinq décennies qui ont suivi la politique officielle de multiculturalisme dévoilée par Pierre Elliott Trudeau, les universitaires ont étudié ses origines et son legs. L’historien Jack Jedwab a souligné que la politique officielle de multiculturalisme est « un sous-produit inattendu » de la Commission Bi-Bi. Jedwab a noté que cette politique visait à contrôler le nationalisme francophone et les effets de la Révolution tranquille se déroulant au Québec, ainsi qu’à promouvoir la diversité culturelle dans tout le Canada.[41] Le sociologue Peter Li a affirmé que la politique officielle de multiculturalisme n’a pas représenté un changement substantiel de la politique gouvernementale, mais a plutôt été une reconnaissance symbolique de la diversité culturelle du Canada.[42] La politologue Freda Hawkins a noté qu’un autre facteur se cachait alors derrière la politique officielle de multiculturalisme du gouvernement fédéral, un « sentiment général et vague de bonne volonté » à l’égard des Canadiens d’origine non britannique et non française. Selon Mme Hawkins, la politique de Pierre Elliot Trudeau n’a jamais été destinée à être plus qu’une modeste contribution aux bonnes relations communautaires entre les fonctionnaires fédéraux et les groupes ethnoculturels du pays.[43] La journaliste Valerie Knowles a suggéré que Trudeau a volontairement évité de mentionner que sa politique officielle de multiculturalisme avait un objectif politique, et qu’il espérait persuader les Canadiens et les Canadiennes non anglophones et non francophones d’accepter le bilinguisme officiel.[44]

Dans sa critique du multiculturalisme, Selling Illusions: The Cult of Multiculturalism in Canada (1994, 2002), l’auteur Neil Bissoondath soutient qu’en 1971, le gouvernement de Trudeau perdait de plus en plus de popularité, en partie à cause de sa politique fédérale de bilinguisme. Si le bilinguisme officiel devait « favoriser le Québec francophone au détriment du reste du pays, un multiculturalisme renforcé égaliserait la donne politique ». Pour conclure, Bissoondath indique que le multiculturalisme est venu réduire le « fait québécois à un phénomène ethnique ».[45]

Dans Finding Our Way: Rethinking Ethnocultural Relations in Canada (1998), le philosophe politique Will Kymlicka, partisan du multiculturalisme au Canada, affirme que les critiques comme Neil Bissoondath pensent que le multiculturalisme officiel favorisait le séparatisme ethnique chez les immigrants.[46] Selon M. Kymlicka, les politiques multiculturelles n’encouragent pas les groupes d’immigrants à se séparer des institutions publiques. Le multiculturalisme officiel réexamine plutôt les « conditions de l’intégration [sans être] un rejet de l’intégration elle-même ». Il poursuit en faisant remarquer que si le multiculturalisme officiel accepte que les immigrants restent fiers de leur identité ethnoculturelle, il faut s’attendre à ce que les institutions publiques s’adaptent également afin de tenir compte de cette identité. Par conséquent, le multiculturalisme permet aux gens de s’identifier publiquement à leur groupe ethnoculturel s’ils souhaitent le faire, sans craindre d’être stigmatisés ou désavantagés. « Il fait en sorte qu’avoir une identité ethnique est un élément acceptable, voire normal, de la vie en société de façon générale ».[47]

Au Canada, le multiculturalisme symbolise désormais une idéologie, une politique et une réalité. Selon Evelyn Kallen, militante pour les droits de la personne et enseignante, le multiculturalisme canadien est utilisé au sens large afin de décrire la « réalité sociale de la diversité ethnique » du Canada, lorsqu’on parle de la politique officielle du gouvernement fédéral « conçue pour créer une unité nationale dans la diversité ethnique » et lorsqu’on parle d’une « idéologie de pluralisme culturel (la mosaïque canadienne) sous-jacente à la politique fédérale ».[48]

Legs : enraciner le multiculturalisme dans le cadre juridique canadien

À l’aube des années 1980, la population canadienne se faisait de plus en plus diverse en raison de l’immigration massive provenant du monde entier, et la politique de multiculturalisme était de plus en plus institutionnalisée. En 1982, le gouvernement fédéral a décidé de consacrer les droits individuels et de protéger les groupes minoritaires en adoptant la Charte canadienne des droits et libertés. L’article 15(1) de la Charte visait à éliminer les manifestations de discrimination en garantissant l’égalité et l’équité pour tous les Canadiens et toutes les Canadiennes en vertu de la loi, quelle que soit leur race ou leur origine ethnique. Parallèlement, l’article 27 de la Charte reconnaissait le patrimoine multiculturel des Canadiens et des Canadiennes. Cette reconnaissance a contribué à ancrer le multiculturalisme dans le cadre constitutionnel de la société canadienne.

En 1985, un comité permanent de la Chambre des communes sur le multiculturalisme a été créé afin d’examiner le statut du multiculturalisme au Canada. Deux ans plus tard, ce comité permanent a publié un rapport demandant au gouvernement fédéral d’adopter une nouvelle politique sur le multiculturalisme et de créer un ministère du Multiculturalisme. Une nouvelle politique fondée sur ces recommandations parlementaires a été adoptée en 1988

En 1988, près de deux décennies suivant la mise en œuvre de la politique de multiculturalisme de 1971 dans un cadre bilingue, le gouvernement fédéral du premier ministre Brian Mulroney a promulgué la Loi sur le multiculturalisme canadien. Le Canada est devenu le premier pays au monde à adopter une loi nationale sur le multiculturalisme. La Loi sur le multiculturalisme canadien a fourni un cadre législatif permettant de préserver et de renforcer le multiculturalisme au Canada.[49] La Loi sur le multiculturalisme canadien reconnaissait « la diversité des Canadiens en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur et la religion » comme étant une « caractéristique fondamentale de la société canadienne ». Parmi les principaux objectifs de cette loi, on mentionnait la préservation et l’amélioration du « patrimoine multiculturel des Canadiens et des Canadiennes, tout en essayant d’atteindre l’égalité pour tous les Canadiens et toutes les Canadiennes en ce qui concerne la vie économique, sociale, culturelle et politique au Canada... ».[50]


  1. Voir Victoria Hayward, Romantic Canada (Toronto : Macmillan Company of Canada, 1922). Pour plus de contexte, voir Ryan McKenney et Benjamin Bryce, « Creating the Canadian Mosaic », Active History, 16 may 2016, “Creating the Canadian Mosaic,” Active History, 16 mai 2016, https://activehistory.ca/2016/05/creating-the-canadian-mosaic/.
  2. Voir Kate Foster, Our Canadian Mosaic (Toronto : YWCA Dominion Council, 1926); McKenney et Bryce, « Creating the Canadian Mosaic ».
  3. Pour plus de contexte, voir Stuart Henderson, « ‘While there is Still Time…’: J. Murray Gibbon and the Spectacle of Difference in Three CPR Folk Festivals, 1928-1931, » Canadian Historical Review 39.1 (hiver 2004), p.139-174.
  4. Voir John Murray Gibbon, Canadian Mosaic: The Making of a Northern Nation (Toronto : McClelland and Stewart).
  5. Pour plus de contexte, voir James W. St. G. Walker, “Race,” Rights, and the Law in the Supreme Court of Canada (Toronto : The Osgoode Society for Canadian Legal History and Wilfrid Laurier Press, 1997), p.122-181; et James W. St. G. Walker, « The Law’s Confirmation of Racial Inferiority: Christie v. York », dans The African Canadian Legal Odyssey, éd. Barrington Walker (Toronto : The Osgoode Society for Canadian Legal History, 2012), p.243-323. Après la Seconde Guerre mondiale, le Parlement canadien et les gouvernements provinciaux ont interdit la discrimination dans le domaine de la fourniture de biens et de services. En 1975, le gouvernement du Québec a promulgué sa Charte des droits et libertés de la personne, qui venait empêcher la discrimination raciale fondée sur le libre-échange.
  6. Peter Henshaw, « John Buchan and the British Imperial Origins of Canadian Multiculturalism », dans Canadas of the Mind: The Making and Unmaking of Canadian Nationalisms in the Twentieth Century, éd. Norman Hillmer and Adam Chapnick (Montréal et Kingston : McGill-Queen’s University Press, 2007), p.191-192.
  7. La métaphore d’un « creuset des civilisations » américain a été popularisée par la pièce de théâtre de 1908 intitulée The Melting Pot, de l’écrivain britannique d’origine juive Israel Zangwill.
  8. G. Laing et Celine Cooper, « Royal Commission on Bilingualism and Biculturalism », dernière modification le 24 juillet 2019, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/commission-royale-denquete-sur-le-bilinguisme-et-le-biculturalisme.
  9. Elspeth Cameron, « Introduction », dans Multiculturalism and Immigration in Canada: An Introductory Reader, éd. Elspeth Cameron, xv-xxiv (Toronto : Canadian Scholars’ Press, 2004), xviii.
  10. Laing et Cooper, « Royal Commission on Bilingualism and Biculturalism ». André Laurendeau est décédé en juin 1968 et sa charge a été reprise par un autre membre de la commission royale, Jean-Louis Gagnon, qui était journaliste, fonctionnaire et l’ancien rédacteur en chef du quotidien de langue française La Presse.
  11. Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC), fonds du Bureau du Conseil privé (ci-après BCP), RG 2, série A-5-a, vol. 6381, dossier « Cabinet Conclusions, 1944-1979 », numéro d’article 2230, titre « Canada – The Multicultural Society, a response to book IV of the B & B Commission », 23 septembre 1971.
  12. BAC, fonds du BCP, RG 2, série A-5-a, vol. 6381, dossier « Cabinet Conclusions, 1944-1979 », numéro d’article 2230, titre « Canada – The Multicultural Society, a response to book IV of the B & B Commission », 23 septembre 1971.
  13. BAC, fonds du BCP, RG 2, série A-5-a, vol. 6381, dossier « Cabinet Conclusions, 1944-1979 », numéro d’article 2230, titre « Canada – The Multicultural Society, a response to book IV of the B & B Commission », 23 septembre 1971.
  14. BAC, fonds du BCP, RG 2, série A-5-a, vol. 6381, dossier « Cabinet Conclusions, 1944-1979 », numéro d’article 2230, titre « Canada – The Multicultural Society, a response to book IV of the B & B Commission », 23 septembre 1971.
  15. Vianney Carriere, « Ottawa announces grants and incentives to assist immigrants and ethnic groups », Globe and Mail, 9 octobre 1971, p.53.
  16. Canada, Parlement, Chambre des communes, House of Commons Debates: Official Report, Third Session – Twenty-Eighth Parliament, Volume 8 (Ottawa : imprimeur de la Reine pour le Canada, 1971), 8545.
  17. Freda Hawkins, Canada and Immigration: Public Policy and Public Concern (Kingston : Presses de l’université McGill-Queen, 1988), p.368.
  18. Laurence Brosseau et Michael Dewing, « Le multiculturalisme canadien », Bibliothèque du Parlement, 15 septembre 2009 (révisé le 3 janvier 2018), https://lop.parl.ca/sites/PublicWebsite/default/fr_CA/ResearchPublications/200920E?.
  19. Débats de la Chambre des communes, 28e législature, 3e session, vol. 8 (1971), 8545.
  20. Débats de la Chambre des communes, 28e législature, 3e session, vol. 8 (1971), 8545.
  21. Débats de la Chambre des communes, 28e législature, 3e session, vol. 8 (1971), 8546.
  22. Débats de la Chambre des communes, 28e législature, 3e session, vol. 8 (1971), 8547.
  23. Débats de la Chambre des communes, 28e législature, 3e session, vol. 8 (1971), 8548.
  24. Débats de la Chambre des communes, 28e législature, 3e session, vol. 8 (1971), 8548.
  25. Serge Losique, « Le mythe dangereux du multiculturalisme », Le Devoir, 14 octobre 1971, p.4-5.
  26. Michael Behiels, « Une politique qui exprime la réalité canadienne », Le Devoir, 22 octobre 1971, p.4.
  27. Albert Deloras-Billot, « Le mythe du multiculturalisme », Le Devoir, 25 octobre 1971, p.4; Fernand Dumont, « L’avènement du multiculturalisme », Le Devoir, 26 octobre 1971, p.5; Claude Jasmin, « Les manœuvres de diversion des défenseurs du statu quo », Le Devoir, 6 novembre 1971, 4; Louis Landry, « Biculturalisme ou multiculturalisme? Un autre débat stérile », Le Devoir, 6 décembre 1971, p.4.
  28. Bob Pennington, « Ontario’s Cultural Mosaic: Most delegates – but not all – are happy about our big multicultural conference », Toronto Star, 29 avril 1972, p.23. Voir aussi, « Germans, Italians, Indians, French protest ‘images’ », Toronto Star, 3 juin 1972, p.4.
  29. Bob Pennington, « Ontario’s Cultural Mosaic: The Portuguese: ‘A deprived group’ », Toronto Star, 29 avril 1972, p.23.
  30. Bob Pennington, « Ontario’s Cultural Mosaic: ‘I resent being categorized as Ukrainian’ », Toronto Star, 29 avril 1972, p.23. Pour plus de contexte, voir John Porter, The Vertical Mosaic: An Analysis of Social Class and Power in Canada (Toronto : Presses de l’Université de Toronto, 1965).
  31. Bob Pennington, « Ontario’s Cultural Mosaic: French Canadians are ‘fairly content’ ». Toronto Star, 29 avril 1972, p.23.
  32. Bob Pennington, « Ontario’s Cultural Mosaic: A WASP: ‘Culture cannot be imposed’ », Toronto Star, 29 avril 1972, p.23.
  33. Bob Pennington, « Ontario’s Cultural Mosaic: An Indian: ‘Native people are subject to racial slurs’ », Toronto Star, 29 avril 972, p.23.
  34. Vincent Prince, « Les minoritiés au Québec », La Presse, 13 juin 972, A4.
  35. Roman Rakhmanny, « L’unité dans la diversité », La Presse, 1er juillet 1972, A4.
  36. « Cultural diversity aids Canadian unity », Toronto Star, 13 juin 1972, p.7.
  37. B. Yarymowich, « Multi-culturalism not a new concept », Toronto Star, 13 juin 1972, 7.
  38. Marilyn Camp, « Maple syrup in my veins boils at foolish phrases », Toronto Star, 13 June 1972, p.7.
  39. C.K. Kalevar, « French and English », Globe and Mail, 19 juillet 1972, p.6.
  40. John Yaremko, « We must reject melting-pot concept »,Toronto Star, 1er novembre 1971, p.7.
  41. Jack Jedwab, « Multiculturalism », L’encyclopédie du Canada, dernière modification le 20 mars 2020, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/multiculturalisme.
  42. Peter S. Li, « The Multiculturalism Debate », dans Race and Ethnic Relations in Canada, éd. Peter S. Li (Toronto : Oxford University Press, 1999), p.152.
  43. Hawkins, p.390.
  44. Valerie Knowles, Strangers at Our Gates: Canadian Immigration and Immigration Policy, 1540-2015 (Toronto: Dundurn Press, 2016), 219.
  45. Neil Bissoondath, Selling Illusions: The Cult of Multiculturalism in Canada (Toronto: Penguin Canada, 2002), 36-37.
  46. Will Kymlicka, Finding Our Way: Rethinking Ethnocultural Relations in Canada (Toronto: Oxford University Press, 1998), 16.
  47. Kymlicka, Finding Our Way, p.44. Selon Will Kymlicka, le multiculturalisme au Canada est une réussite, car on y retrouve un taux élevé de naturalisation, de mariages mixtes, de participation politique au sein des groupes ethnoculturels et d’immigrants capables de parler l’anglais ou le français. Selon lui, le multiculturalisme n’a pas favorisé la séparation ethnique (voir pages 15-24).
  48. Evelyn Kallen, « Multiculturalism: Ideology, Policy and Reality », dans Multiculturalism and Immigration in Canada: An Introductory Reader, éd. Elspeth Cameron, p. 75-96 (Toronto : Canadian Scholars’ Press, 2004), p. 75.
  49. Brosseau and Dewing, « Canadian Multiculturalism »
  50. BAC, Lois du Canada, An Act for the Preservation and Enhancement of Multiculturalism in Canada, 1988, SC 36-37 Elizabeth II, volume , Ch. 31, p. 836-838.
Photo d’archives de deux hommes en costume assis devant un microphone.

André Laurendeau (à gauche) et Davidson Dunton ont présidé de façon conjointe la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, décembre 1967

Crédit : Duncan Cameron / Bibliothèque et Archives Canada / PA-209871

Photo de profil d’un jeune homme.

Premier ministre Pierre Elliott Trudeau, vers 1971

Crédit : Duncan Cameron / Bibliothèque et Archives Canada / C-46600