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« Nous voulions venir au Canada » : le Quai 21 et l'arrivée des orphelins polonais

par Jan Raska PhD, Chercheur

Au mois d'août 1939, l'Allemagne et l'Union soviétique ont conclu un traité de non-agression et de neutralité. Le Traité de non-agression entre l'Allemagne et l'Union soviétique, communément appelé le Pacte Molotov-Ribbentrop, établissait également les champs d'intérêt entre les deux parties. Le mois suivant, les forces allemandes et soviétiques ont envahi la Pologne, puis ont séparé le pays en deux zones, selon les termes de leur entente. Entre le mois de septembre 1939 et l'invasion allemande de l'Union soviétique du mois de juin 1941, les forces soviétiques, qui étaient hostiles à la population polonaise et à sa culture, ont emprisonné quelque 500 000 ressortissants polonais. Elles ont aussi créé quatre vagues de déportation de masse en déportant 500 000 personnes de plus de l'est de la Pologne vers des camps de travail situés en Sibérie.

Au mois de juillet 1941, les représentants polonais et les représentants russes se sont entendus pour que des milliers de civils et de prisonniers polonais soient libérés des camps soviétiques. Une armée polonaise sous le commandement du général Wladyslaw Anders a été créée avec les Polonais qui avaient dû se déplacer vers l'est. Au mois de mars 1942, les représentants soviétiques ont accepté de déplacer l'armée polonaise en Iran, suite à l'invasion anglo-soviétique du pays. Comme ils étaient à la recherche de nourriture et de sécurité, les civils expulsés, dont des femmes et des mineurs non accompagnés, ont suivi l'unité polonaise vers le Kazakhstan et l'Ouzbékistan, avant d'atteindre l'Iran. Bien que l'« armée d'Anders » ait fini par se rendre jusqu'en en Palestine où elle est devenue l'essentiel du 2e corps polonais, quelque 18 000 enfants, orphelins ou séparés de leurs parents pendant l'invasion soviétique de leur patrie ou encore dans les camps sibériens, ont été envoyés partout à travers le monde. Ils se sont retrouvés en Afrique de l'Est, en Inde, en Nouvelle-Zélande et au Mexique.[1]

Certains de ces mineurs ont rejoint des camps de réfugiés de l'Ouganda, du Kenya, de la Rhodésie du Nord (maintenant la Zambie) et du Tanganyika (maintenant la Tanzanie). Un groupe d'orphelins polonais catholiques ont habité à Tengeru, où se trouvait l'un des plus grands camps de personnes déplacées européennes du Tanganyika. En apprenant leur détresse, l'archevêque de Montréal, Joseph Charbonneau, a décidé de planifier leur parrainage afin de les réinstaller au Canada de façon permanente.[2]

La proposition d'amener des orphelins polonais au Canada a été faite tandis qu'un autre groupe d'enfants non accompagnés était réinstallé au pays. En 1942, le gouvernement du Canada a émis le décret en conseil C.P. 1647, donnant la permission au Congrès juif canadien de faire venir au pays environ 1 000 enfants juifs qui habitaient dans la ville française de Vichy. Comme la région était occupée par l'Allemagne, ce plan est resté inactif jusqu'à sa résurrection en 1947. Deux ans plus tard, 1 123 orphelins juifs ont été réinstallés au Canada, conformément au projet des orphelins de guerre.[3]

À l'hiver 1948 , alors que les orphelins juifs étaient amenés au Canada, l'archevêque Joseph Charbonneau a proposé de réinstaller 1 000 orphelins catholiques au pays. Au mois de février 1948, des représentants de l'Église catholique ont rencontré Hugh Keenleyside, le sous-ministre du ministère des Mines et des Ressources, c'est-à-dire le ministère fédéral responsable de la Direction de l’immigration. Pendant cette rencontre, Hugh Keenleyside a expliqué aux représentants de l'Église que le ministère examinerait leur demande à condition de recevoir certaines informations dont a) le nombre d'enfants, b) la méthode utilisée pour les sélectionner, c) la méthode utilisée pour assigner les enfants à leurs nouvelles demeures canadiennes, d) quelle branche de l'Église serait responsable de les installer au Canada et de les soutenir, et e), les approbations nécessaires provenant des organismes provinciaux de protection sociale de l'Ontario et du Québec.[4]

En ce qui concerne la sélection des enfants situés à l'étranger, les responsables de l'Église ont indiqué qu'ils étaient « bien placés pour obtenir les services de personnes pouvant s'en occuper », des gens qualifiés pour examiner de façon efficace la santé physique et mentale des enfants afin de garantir que les jeunes choisis pourraient « faire de bons citoyens canadiens ». Comme il était difficile d'obtenir le consentement nécessaire à l'adoption légale en vertu de la loi canadienne, les autorités ecclésiastiques ont estimé que la tutelle légale permettrait aux personnes devant s'occuper des enfants d'assumer la responsabilité de leurs soins médicaux et de leur bien-être.[5] La Société catholique d'aide aux immigrants a été chargée de déposer une demande d'admission pour 1 000 orphelins et de coordonner leur contrôle, leur sélection, leur transport et leur réinstallation au Canada.[6] Le 3 août 1948, le gouvernement canadien a approuvé le plan de réinstallation en vertu du décret en conseil C.P. 3396.[7]

Au début de 1949, des représentants canadiens ont commencé à envisager l'admission d'un premier groupe de 79 orphelins polonais provenant du camp de Tengeru, mais ils ont d'abord cherché à savoir s'il serait possible de faire passer à ces enfants des examens médicaux complets. Pendant cette période, des diplomates canadiens ont aussi été informés qu'un autre groupe d'orphelins polonais était arrivé à Tengeru. Ils provenaient de camps de réfugiés récemment fermés en Inde, en Rhodésie du Nord et en Rhodésie du Sud (maintenant le Zimbabwe). Les représentants canadiens de l'immigration avaient maintenant une liste d'orphelins à la recherche d'une réinstallation permanente comptant 132 enfants. Au mois de mars 1949, les représentants canadiens ont appris qu'il était possible de procéder à un dépistage médical complet au camp, y compris de faire un examen radiologique de la poitrine et le test sanguin de Kahn pour dépister la syphilis.[8]

Peu de temps après, les autorités canadiennes ont appris que l'Organisation internationale pour les réfugiés (OIR) voulait déplacer les orphelins polonais en Italie avant le 1er mai.[9] Comme il n'y avait pas de représentants canadiens postés au Tanganyika pour faire le dépistage médical, la Direction de l'immigration a appuyé le déplacement des enfants vers l'Europe, comme l'OIR l'avait demandé. À la fin du mois de juin, les orphelins polonais ont été déplacés au centre pour enfants de l'OIR situé dans la ville italienne de Salerne.[10]

Les politiques émanant de la guerre froide ont bien vite directement affecté le déplacement des orphelins polonais se dirigeant vers le Canada. Les autorités communistes de la Pologne ont entendu parler de leur transfert et ont déclenché un incident international en critiquant publiquement les responsables canadiens et l'OIR, disant qu'ils avaient « enlevé » les orphelins polonais plutôt que de les avoir rapatriés dans leur pays d'origine. Pendant ce temps, la presse polonaise dépeignait le Canada comme une « nation capitaliste cupide » ayant besoin d'enfants pour en faire une « source de main-d'œuvre bon marché et exploitable ».[11] En essayant de ramener les enfants dans leur pays, les représentants communistes polonais ont poursuivi ceux-ci en Afrique de l'Est, en Italie, en Allemagne et finalement, au Canada.[12]

Le 7 septembre 1949, le USAT General Stuart Heintzelman est arrivé au Quai 21 avec à son bord environ 300 personnes déplacées, dont 123 orphelins catholiques de la Pologne. Ce navire voyageait sous les auspices de l'OIR, qui fournissait le transport jusqu'au Canada. Plusieurs semaines après l'arrivée de ces orphelins, un autre petit groupe de leurs compatriotes est venu les rejoindre. En arrivant au Quai 21, le père Lucjan Krolikowski, un prêtre catholique polonais qui avait accompagné les enfants depuis l'Afrique de l'Est, a informé la presse que les accusations du gouvernement polonais selon lesquelles les enfants avaient été enlevés en l'Europe étaient fausses. Bien que les communistes affirmaient le contraire, beaucoup d'enfants plus âgés ont aussi ajouté qu'ils avaient choisi de venir au Canada de façon volontaire.

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Le Halifax Mail-Star a déclaré que les orphelins avaient entre deux et vingt ans. Tandis que les enfants de moins de dix ans « criaient joyeusement » autour des quartiers d'immigration du Quai 21, certains enfants plus âgés restaient silencieux et avaient peur de parler à la presse qui se trouvait sur place, qui elle, souhaitait en apprendre davantage sur leur voyage. Sofia Wakulczyk, une jeune femme de dix-huit ans, a expliqué à la presse qu'après le décès de ses parents en Sibérie, ses compatriotes et elle « voulaient venir au Canada ». Ils ne voulaient pas retourner en Pologne.[13] Pendant ce temps, un orphelin de dix-neuf ans qui voulait garder l'anonymat a expliqué que : « Vous ne savez pas ce qu'est la peur avant d'être passé par un camp russe. » Ses parents avaient succombé à la typhoïde lorsqu'ils étaient en Sibérie, où on lui donnait du pain et de l'eau chaude s'il travaillait toute la journée. Lorsqu'on a demandé au jeune arrivant ce qu'il pensait de la Pologne, il a répondu : « Nous aimons beaucoup notre pays, mais maintenant, ce n'est plus notre pays. »

Un autre problème s'est rapidement révélé aux enfants et à leurs chaperons. Un petit groupe de communistes polonais avaient attendu l'arrivée des enfants à Halifax. Comme des représentants de l'Église catholique supervisaient la réinstallation des enfants au Canada, ils ont pu passer rapidement par l'immigration et les douanes. Grâce à l'aide de plusieurs prêtres et de plusieurs sœurs catholiques parmi lesquels se trouvaient des représentants de la Société catholique d'aide aux immigrants, les orphelins ont pu passer en toute sécurité devant les « Polonais soviétiques » pour ensuite monter à bord d'un train se dirigeant vers Montréal. Des partisans du gouvernement de Varsovie ont suivi sans succès les enfants jusqu'à des camps d'été catholiques situés près de Drummondville, au Québec. Les enfants y étaient logés temporairement avant de pouvoir atteindre leur destination finale. Un petit nombre d'orphelins étaient demeurés à bord du train et des communistes polonais les attendaient avec des sucreries lorsqu'ils sont arrivés à Montréal. Une fois de plus, les enfants ont été protégés par des représentants de l'Église catholique avant d'être enfin placés dans des pensionnats. Leurs compatriotes plus âgés, quant à eux, sont allés à l'université ou ont trouvé des emplois dans le secteur industriel ou comme travailleurs domestiques.

Pour sa part, le gouvernement canadien a refusé de rendre les orphelins aux représentants polonais. Lorsqu'il est devenu évident pour les autorités communistes que les enfants ne seraient pas rendus à la Pologne, elles ont abandonné leurs efforts. Grâce à l'aide de l'Église catholique et de la communauté polonaise canadienne, les orphelins ont pu concentrer leurs efforts à devenir des Canadiens.[14]

Le groupe de 123 orphelins n'était qu'une petite fraction des 19 184 personnes nées en Pologne qui sont arrivées au Canada pendant l'année 1949.[15] Plusieurs de ces personnes sont arrivées entre 1947 et 1952 en vertu du mouvement des personnes déplacées du gouvernement canadien, qui a fait venir plus de 186 000 personnes au pays. Bien que beaucoup de choses aient été écrites sur la réinstallation des personnes déplacées qui sont devenues des travailleurs contractuels des secteurs agricole, industriel, minier, forestier et domestique après la guerre, l'admission et la réinstallation des mineurs déplacés restent peu étudiées et méritent un examen plus approfondi.


  1. Jan T. Gross, « Sovietisation of Poland’s Eastern Territories », dans From Peace to War: Germany, Soviet Russia, and the World, 1939-1941, révisé par Bernd Wegner, 63-78 ( Éditions Berghahn Books, 1997), 77-78; Halik Kochanski, The Eagle Unbowed: Poland and the Poles in the Second World War (Cambridge : Éditions Harvard University, 2012), 163-173; « 120 000 People » Anders Army, http://www.andersarmy.com.
  2. Lynne Taylor, Polish Orphans of Tengeru: The Dramatic Story of Their Long Journey to Canada, 1941-1949 (Toronto : Éditions Dundurn, 2009), 9-10.
  3. Gerald E. Dirks, Canada’s Refugee Policy: Indifference or Opportunism? (Montréal : Édition McGill-Queen’s University, 1977), 167; Vancouver Holocaust Education Centre, « Bienvenue au Canada », Cœurs ouverts, portes fermées, http://www.virtualmuseum.ca/sgc-cms/expositions-exhibitions/orphelins-orphans/english/themes/welcome/page1.html.
  4. Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC), fonds de la Direction de l'immigration (ci-après DI), RG 76, vol. 660, dossier B74072 « Admission de l'Europe d'enfants polonais orphelins (listes) ». H.L. Keenleyside, sous-ministre du ministère des Mines et des Ressources pour A.L. Jolliffe, directeur de la Direction de l'immigration, ministère des Mines et des Ressources, Ottawa, 11 février 1948.
  5. Permanent Secretariate of the Canadian Episcopate, « Immigration to Canada of Unaccompanied Orphan Children from Europe », sans date.
  6. Mémo pour dossier, A.L. Jolliffe, directeur, Ottawa, 3 mai 1948.
  7. W.R. Baskerville, superviseur de l'immigration juvénile pour le commissaire intérimaire, Direction de l'immigration, ministère des Mines et des Ressources, Ottawa, 16 septembre 1948.
  8. A.L. Pennington, secrétaire-chef intérimaire pour le sous-secrétaire d'État intérimaire des affaires extérieures, Ottawa, 26 mars 1949.
  9. Laval Fortier, commissaire associé, service outre-mer, Direction de l'Immigration, ministère des Mines et des Ressources pour monseigneur J.-L. Beaudoin, secrétaire francophone de l'épiscopat, « Permanent Secretariate of the Canadian Episcopate », Ottawa, 9 avril 1949.
  10. Laval Fortier pour monseigneur J.-L. Beaudoin, Ottawa, 13 avril 1949; Taylor, Polish Orphans of Tengeru, 178.
  11. Monika Katarzyna Payseur, « "I don’t want to go back": The Complicated Case of Polish Displaced Children to Canada in 1949 » (thèse de M.A, université Ryerson, 2009), 20.
  12. Taylor, Polish Orphans of Tengeru, 9-10.
  13. Jack Regan, « Kidnapped’ Polish War Orphans Reach Halifax » Halifax Mail-Star (8 septembre 1949) : 1, 6. Dans cet article, Wakulczyk a été épelé « Wakillcyk » par erreur. Voir Taylor, Polish Orphans, 275.
  14. Regan, « Kidnapped’ Polish War Orphans Reach Halifax », 1, 6; Taylor, Polish Orphans of Tengeru, 9-10, 223-224, 237-239.
  15. Canada, ministère du Commerce, Bureau fédéral de la statistique , L'Annuaire du Canada 1952-53 (Ottawa : L’imprimeur de la Reine et le Contrôleur de la papeterie, 1953), 169.