Skip to the main content

La réponse du Canada à la crise chilienne de 1973

par Jan Raska PhD, Chercheur

À l’époque... [il n’y avait]... pas d’autobus en circulation, il y avait une sorte de grève, tous les transports. Je me souviens... nous avions peur... nous ne savions pas ce qui se passait, que ce serait... plutôt comme un coup. À l’époque je ne savais pas ce qu’était un coup. Nous savions seulement que nous avions élu un président... en quelques jours... tout semblait être revenu à la normale. Nous avons commencé à avoir ces problèmes... être incapables d’acheter du lait, être incapables d’acheter quoi que ce soit. Nous avions l’argent, mais nous ne trouvions rien. C’était donc l’époque des longues files d’attente pour acheter quoi que ce soit... Je me souviens... je suis allée voir ma mère... c’était le 11 septembre 1973. Tout a changé. Tout a changé.[1]

- Ruth Miranda, qui appuyait le gouvernement de gauche de Salvador Allende, a quitté le Chili et est arrivée au Canada en 1979.

Photo vintage d'un homme et d'une femme poussant chacun un enfant sur une balançoire. La neige recouvre le sol et ils sont devant un grand bâtiment en briques.

Ruth Miranda à Winnipeg en compagnie de son mari Pedro et de leurs deux filles, hiver 1979.

Crédit : Ruth Miranda, est arrivée du Chili en 1979. Collection du Musée canadien de l’immigration du Quai 21 (DI2017.802.1)

Le Chili était un pays d’Amérique latine prospère et stable jusqu’à la fin des années 1960. Le pays attirait des immigrants des pays voisins, de l’Europe et, dans une moindre mesure, des États arabes. Lors des élections libres de 1970, Salvador Allende, qui dirigeait la coalition Unidad Popular (Unité populaire), une alliance politique de gauche composée de sociaux-démocrates, de socialistes, de radicaux, de populistes et de communistes, est arrivé au pouvoir. Le gouvernement des États-Unis et ses alliés considéraient la victoire d’Allende comme une menace pour les valeurs démocratiques de l’époque de la guerre froide et pour l’hégémonie américaine en Amérique latine. La mise en œuvre de vastes réformes socioéconomiques par le gouvernement Allende, y compris la nationalisation de nombreuses entreprises étrangères (principalement américaines), a accru les inquiétudes des responsables occidentaux. Les tensions ont continué d’augmenter lorsque les autorités chiliennes ont attaqué les propriétés des grands propriétaires fonciers afin de corriger la répartition inégale des revenus et la concentration des ressources économiques du pays. Certains Chiliens pensaient que ces premières mesures conduiraient le pays vers le communisme.

Lors des élections législatives de mi-mandat du mois de septembre 1973, la coalition d’Allende a réussi à obtenir un soutien encore plus grand de l’opinion publique. Le général Augusto Pinochet, avec le soutien de l’Agence centrale de renseignement, a alors organisé un coup d’État qui a déplacé des éléments de gauche du gouvernement chilien et a entraîné la mort du président démocratiquement élu du pays.[2] Le coup d’État a choqué les observateurs internationaux, puisque l’armée chilienne avait pour tradition de soutenir ses dirigeants gouvernementaux civils. De plus, l’élection d’Allende à la présidence en 1970 était une première. Un socialiste avait été élu à la plus haute fonction du pays par des moyens constitutionnels entièrement démocratiques.[3] Francis Peddie note que de nombreux Chiliens s’attendaient à ce que l’intervention militaire soit courte et que le statu quo revienne. La société chilienne a cependant rapidement assisté au début d’un régime qui allait durer près de dix-sept ans. Le gouvernement autoritaire de Pinochet a mis en œuvre une répression à l’échelle du pays dans le but de débarrasser le Chili des dissidents de gauche. La junte militaire a prétendu que pour parvenir à la prospérité, une « vraie » liberté économique dans un marché libre devait se substituer aux anciennes libertés politiques. Le régime prétendait que ces dernières étouffaient le développement du pays. Le gouvernement militaire de droite a donc eu recours à la coercition et à l’exclusion afin d’éliminer ou de remplacer l’opposition à son régime.[4]

Dans les semaines qui ont suivi, le régime de Pinochet a lancé une campagne brutale d’attaques et a utilisé des méthodes directes et indirectes de répression. Ces méthodes allaient des assassinats aux disparitions, en passant par les listes noires, la coercition, l’isolement et l’exclusion. Elles visaient toutes à débarrasser le Chili de l’opposition de gauche. Alors que des milliers de personnes ont été emprisonnées ou tuées, d’autres ont subi des détentions prolongées et de la torture. Lors de la répression initiale contre la gauche, les forces armées chiliennes et la police nationale (Carabineros de Chile) ont tué au moins 2 000 personnes. Entre le mois de septembre 1973 et le mois de janvier 1974, jusqu’à 80 000 Chiliens ont été détenus pendant au moins 24 heures. En plus de purger les membres et les sympathisants de la coalition Unidad Popular de la fonction publique et du système éducatif dans le cadre d’un processus appelé exoneración, la junte militaire a également soumis les médias à un examen minutieux et a fermé les presses, les maisons d’édition et les stations de radio qui sympathisaient avec le gouvernement Allende. Le nouveau gouvernement a suspendu la primauté du droit en déclarant l’état de guerre et a augmenté son propre pouvoir de détenir, de fouiller et d’interroger les citoyens chiliens. Il qualifiait ses opposants « d’ennemis de la liberté ». Dans ces conditions, plus de 200 000 Chiliens ont cherché refuge ailleurs.[5] Les violences les plus intenses contre la population chilienne se sont produites au cours des six premiers mois qui ont suivi le coup d’État. Par la suite, la répression indirecte et la suppression des droits de l’homme se sont poursuivies pendant toute l’existence de la junte militaire.

À l’époque du coup d’État, un grand nombre de Latino-Américains non chiliens résidaient au pays. Nombre de ces personnes étaient des Brésiliens qui avaient fui les conditions répressives de la dictature militaire de leur pays d’origine et qui s’étaient réinstallés au Chili sous la présidence d’Allende. D’autres encore étaient des étudiants universitaires ou des travailleurs étrangers. Il s’en est fallu de peu de temps pour que le régime de Pinochet commence à considérer cette population comme une menace et entame des efforts pour interner ou emprisonner la population étrangère du Chili. Après la mort d’Allende, le 11 septembre 1973, les gauchistes chiliens se sont enfuis vers les pays voisins ou ont demandé l’asile dans les ambassades étrangères de la capitale de Santiago. Entre temps, les réfugiés non chiliens qui ont fui le pays ou cherché refuge dans des ambassades étrangères ont été les premiers à recevoir une assistance du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR).[6]

Au départ, les responsables canadiens avaient une approche prudente en ce qui concerne la réinstallation des réfugiés chiliens au Canada. Ils étaient préoccupés par l’éventuelle sympathie gauchiste des réfugiés chiliens et n’ont offert que peu de planification gouvernementale et d’aide pour les personnes qui fuyaient le régime militaire répressif de droite. Comme le gouvernement canadien était conscient que le nouveau gouvernement de Pinochet était appuyé par les Américains et qu’il était incertain de l’affiliation politique des réfugiés susmentionnés, il a agi lentement pendant près d’un an avant de mettre en place un filtrage de sécurité ferme afin d’empêcher les sympathisants communistes de venir au Canada. Peu de temps s’est écoulé avant que le gouvernement canadien ne soit critiqué pour son inaction vis-à-vis l’accueil de réfugiés chiliens au pays. Grâce aux efforts accrus de sensibilisation de la part du public et du lobbying de la part du UNHCR, d’Amnistie internationale, des Églises canadiennes et des organismes de services bénévoles, le gouvernement fédéral a assoupli ses critères de sélection et ses mesures d’exclusion, permettant à près de 7 000 réfugiés du Chili de venir au Canada.[7]

Faire pression pour qu’Ottawa réagisse à la crise chilienne

Dans les jours qui ont suivi le coup d’État, des groupes religieux et des organisations humanitaires ont demandé au gouvernement canadien de réagir face à la détresse des réfugiés chiliens. Ces groupes et leurs sympathisants ont entrepris une campagne de lettres pour sensibiliser le public à la crise soudaine qui se déroulait au Chili. Le 14 septembre 1973, des représentants de l’Église unie, de l’Église anglicane et de la Conférence catholique canadienne ont envoyé le télégramme suivant à Mitchell Sharp, secrétaire d’État aux Affaires extérieures, à Ottawa : « ...Une chose est certaine, un gouvernement démocratiquement élu a été violemment renversé. Nous ne pouvons qu’espérer et prier pour que la violence ne génère pas d’autre violence. Nous recommandons la prudence en ce qui concerne la reconnaissance précipitée d’un régime inconstitutionnel. Nous demandons au gouvernement canadien de faire tout en son pouvoir pour que le gouvernement constitutionnel soit rétabli le plus rapidement possible. Un aspect de la situation chilienne est particulièrement préoccupant. De nombreux réfugiés vivent actuellement dans ce pays. Nous exhortons vivement le gouvernement canadien à offrir un sauf-conduit et de l’aide à ces réfugiés, ainsi qu’à tous les Chiliens qui souhaitent venir au Canada. »[8] Malgré les préoccupations des groupes religieux, les autorités canadiennes ont rapidement reconnu que la junte militaire dirigée par Pinochet était le gouvernement légitime du Chili.

Michael Molloy, qui était agent d’immigration canadien à l’époque de la crise chilienne, se souvient que les fonctionnaires fédéraux ont reçu des milliers de lettres envoyées par des groupes religieux enthousiastes qui souhaitaient faire venir des réfugiés chiliens au Canada. Il fallait répondre à toutes les lettres, ce qui a tenu les fonctionnaires canadiens très occupés.[9] Molloy souligne qu’avant le mouvement chilien, les réfugiés installés au Canada étaient principalement d’origine européenne. Une fois réinstallés au Canada, ces individus ont cherché des moyens de sortir leurs compatriotes des régimes oppressifs de leurs pays. Bien que de nombreuses Églises canadiennes s’intéressaient au sort des réfugiés, ce sont les communautés juives et les communautés de l’Europe de l’Est du Canada, ainsi que quelques Églises canadiennes, qui ont dirigé ces efforts de réinstallation. Les Églises anglicanes, unies et catholiques entretenaient tout particulièrement des relations avec leurs homologues d’Amérique latine. De plus, comme l’a dit Molloy, « Je ne pense pas que le gouvernement du Canada en était même vaguement conscient. Et ça... a été un grand choc de réaliser que... des églises très influentes se souciaient profondément de ce qui se passait là-bas.[10] À la lumière de ces liens avec l’Amérique latine, les Églises canadiennes, les organismes de service bénévole et les défenseurs des droits des réfugiés ont exigé que le gouvernement canadien accorde le statut de réfugié aux Chiliens.[11]

Après le coup d’État, le Conseil canadien des Églises a demandé au gouvernement fédéral d’aider les réfugiés chiliens et latino-américains : « Cette demande est fondée sur des considérations humanitaires et non politiques. Comme ces réfugiés sont en danger de mort, sous un régime militaire très répressif, nous n’avons qu’une seule option : faire ce que nous pouvons pour sauver ces vies. Le Canada a ouvert ses portes aux réfugiés de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et de l’Ouganda. Si nous refusons d’ouvrir nos portes aux personnes qui sont en danger sous un autre type de régime politique, cela signifierait que nous avons agi pour des motifs politiques plutôt qu’humanitaires ». Mitchell Sharp a répondu au conseil en suggérant que le Canada offrirait un sauf-conduit aux réfugiés cherchant à entrer au Mexique à partir de l’ambassade du Canada à Santiago. Au mois d’octobre 1973, le Canada n’avait pas encore rendu publique sa politique à l’égard des réfugiés fuyant le régime militaire de Pinochet.[12]

Dans les mois qui ont suivi le coup d’État, la communauté universitaire et collégiale du Canada a exprimé sa solidarité avec les universitaires chiliens et exploré les moyens d’amener ces personnes au pays. Aux côtés des groupes religieux et des organisations humanitaires, la communauté universitaire canadienne a reconnu que le coup d’État avait eu des conséquences pour les universitaires chiliens, dont plusieurs sympathisaient avec le gouvernement destitué d’Allende. Ce groupe de personnes a été persécuté par le régime de Pinochet et beaucoup d’entre elles ont été contraintes de devenir des réfugiés politiques en quête d’asile dans les différentes ambassades de Santiago. Dans une lettre adressée à Mitchell Sharp datée du 25 octobre 1973, l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) a déclaré : « Nous croyons que le gouvernement canadien a un bilan admirable en matière d’aide aux victimes d’oppression, notamment en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en Ouganda. Nous considérons que la situation des universitaires du Chili est analogue à celle de la Tchécoslovaquie en ce sens que de nombreux universitaires estiment que l’utilisation de la force militaire est susceptible de mettre leur vie en danger ou d’éliminer la liberté académique ».[13]L’ACPPU a souligné le précédent établi lors de la réinstallation des réfugiés du Printemps de Prague, lorsque le gouvernement canadien a accordé aux étudiants réfugiés tchèques et slovaques une aide financière sous forme d’un prêt-subvention à parts égales de 1 200 $, en plus de leur offrir des cours d’anglais ou de français assortis d’une allocation de subsistance pendant une période maximale de six mois. Entre-temps, des professeurs réfugiés ont reçu des subventions spéciales et les fonctionnaires canadiens ont encouragé les universités à verser une somme équivalente, jusqu’à concurrence de 6 000 $. Dans sa lettre au ministre, l’ACPPU a demandé un programme semblable pour les réfugiés chiliens.[14]

Pendant ce temps, le directeur administratif du Conseil de recherche en sciences sociales du Canada, le Dr John Banks, a présenté une pétition aux chefs des départements de sciences sociales des universités canadiennes pour qu’ils aident les chercheurs chiliens à venir au Canada en leur trouvant des postes universitaires dans leur faculté. Bien que les départements aient été généralement compatissants, reconnaissant qu’ils avaient un rôle à jouer, certains chefs de département ont répondu au Dr John Banks que les Chiliens seraient jugés sur leurs propres mérites, en concurrence avec d’autres chercheurs. D’autres ont indiqué que leurs départements ne disposaient pas de fonds suffisants pour financer des postes universitaires supplémentaires.[15]

Au nom du « Canadian University Committee for Refugee Chilean Professionals and Students » (Comité universitaire canadien pour les professionnels et étudiants chiliens réfugiés), le professeur Lionel Vallée s’est rendu au Chili dans le cadre d’une mission d’enquête pour évaluer les conditions locales sous le régime militaire. Entre le 30 novembre et le 23 décembre 1973, Lionel Vallée a constaté qu’un ami ou un parent de presque tout le monde au pays avait été harcelé, torturé ou emprisonné, avait accepté l’asile dans une ambassade étrangère, avait cherché refuge à l’étranger, s’était enfui ou était mort aux mains des autorités.[16]

La réponse d’Ottawa face à la crise chilienne

Les bourses d’études précédemment décernées soulignent l’influence américaine dans la réaction du gouvernement canadien face à la crise chilienne. De récentes recherches suggèrent cependant que les fonctionnaires canadiens ont élaboré et mis en œuvre leurs propres politiques, sans être influencés par l’extérieur de façon excessive. Conscient des décisions formulées par d’autres États du Commonwealth et d’Amérique latine, Ottawa a choisi de reconnaître la junte militaire dirigée par Pinochet afin de protéger ses intérêts économiques, dont ses accords commerciaux déjà en place. Comme le public faisait de plus en plus pression afin que des mesures soient prises, les fonctionnaires fédéraux ont rapidement indiqué que tout plan à venir visant à aider les réfugiés s’articulerait autour d’une intervention de sécurité et d’aide humanitaire. Suha Diab soutient que le « racisme culturel », c’est-à-dire l’exclusion des cultures qui n’adhèrent pas aux valeurs libérales occidentales, y compris l’esprit d’entreprise et la liberté individuelle, et les tentatives de prévenir la propagation de l’idéologie communiste et du séparatisme québécois dans le but de protéger les intérêts canadiens, l’emportaient sur la situation des réfugiés chiliens.[17]

Plusieurs mois plus tard, Mitchell Sharp a informé la presse au sujet de la politique du Canada en matière d’asile. Le secrétaire d’État aux Affaires extérieures a déclaré que trois types de sanctuaires étaient possibles : l’asile territorial, l’asile diplomatique et l’hébergement temporaire. Pour bénéficier de l’asile territorial, le demandeur devait se trouver dans l’État où il demandait l’asile et démontrer que, s’il devait rentrer chez lui, il ferait face à une « crainte réelle d’être persécuté », au sens de la Convention des Nations Unies de 1951 relative au statut des réfugiés. La deuxième catégorie concerne l’octroi d’un asile permanent à un demandeur au sein d’une ambassade ou d’une légation. Le troisième type concerne les situations où une personne indique à du personnel diplomatique canadien affecté à l’étranger que sa vie est en danger imminent. Cette forme d’asile temporaire ne dure que jusqu’à ce que des dispositions permanentes puissent être prises pour le demandeur. Environ 50 personnes ont reçu cette forme de protection.[18]

Malgré les efforts de lobbying de la part d’organisations et de groupes éminents, les responsables canadiens sont restés réticents à mettre en œuvre une politique libérale sur les réfugiés, comme ils l’avaient fait pour les mouvements hongrois, tchécoslovaque et ougandais d’origine asiatique. Cela est dû en partie à l’idéologie de la guerre froide, qui faisait en sorte que le gouvernement canadien considérait les régimes communistes comme des États producteurs de réfugiés, tandis que les individus fuyant les régimes de droite étaient considérés comme « indésirables », car le gouvernement présumait qu’ils avaient des antécédents politiques de gauche.[19] Vers la fin du mois de septembre 1973, une controverse diplomatique a jeté une nouvelle lumière sur ces tensions idéologiques. Dans sa correspondance avec le ministère des Affaires extérieures, l’ambassadeur du Canada au Chili, Andrew Ross, a défendu le coup d’État militaire et a prétendu que les gauchistes chiliens, qui avaient demandé l’asile au Canada, étaient de la « racaille ». Outré par ces opinions, Bob Thomson, un fonctionnaire de l’Agence canadienne de développement international, a divulgué à la presse les câbles diplomatiques entre Ottawa et son ambassadeur à Santiago.[20]

À la mi-octobre, le gouvernement canadien a annoncé que ses fonctionnaires postés en Argentine seraient envoyés au Chili, puisqu’il n’y avait pas de personnel d’immigration dans ce pays. À l’époque, une vingtaine de réfugiés avaient été en mesure de se rendre au Canada à partir d’États de premier asile de l’Amérique latine, où ils avaient pu obtenir des visas auprès de responsables canadiens. Vers la fin du mois de novembre, les agents d’immigration canadiens sont arrivés au Chili et ont commencé à filtrer et à traiter les demandes de réinstallation au Canada. En l’absence de répartition fixe, les observateurs ont vite cru que le mouvement chilien serait de moindre ampleur que les programmes de réinstallation hongrois (1956-1958) et tchécoslovaque (1968-1969).

Les procédures précises, les contrôles de sécurité intensifs et le manque de traducteurs font partie des facteurs qui ont limité le mouvement des réfugiés chiliens vers le Canada. Ce processus rigoureux a rapidement donné aux journalistes et aux organismes de services bénévoles l’impression qu’Ottawa se préoccupait davantage de maintenir de bonnes relations avec Santiago que de réinstaller les réfugiés. Au 20 décembre 1973, seulement 184 demandeurs avaient obtenu un visa canadien. Pourtant, les agents d’immigration canadiens avaient reçu 1 400 demandes. Tout au long de l’année 1974, les réfugiés chiliens ont continué d’arriver en petit nombre en raison d’un contrôle de l’immigration plus rigoureux que ceux des mouvements hongrois, tchécoslovaque ou ougandais d’origine asiatique. Au mois de janvier 1974, 140 personnes sont arrivées par avion nolisé du gouvernement.[21]

Le jeune professeur de gauche Claudio Durán, son épouse Marcela, leur fille de six ans Francisca, et leur fils d’un an Andrés font partie des premiers réfugiés chiliens arrivés au Canada. Au début, Claudio Durán s’est caché et s’est déplacé entre les demeures de ses amis. Sa famille et lui ont ensuite trouvé refuge à l’ambassade du Canada à Santiago. Peu de temps après, le personnel diplomatique canadien a transféré seize personnes, dont la famille Durán, à la résidence de l’ambassadeur du Canada. Un agent d’immigration canadien a par la suite pris l’avion pour aller s’occuper de ce groupe. Ils ont été admis au Canada en vertu de permis ministériels, puisqu’à l’époque, il n’existait pas de catégorie particulière pour les réfugiés dans la législation canadienne sur l’immigration. La mise en œuvre de la loi sur l'immigration de 1976 a permis aux fonctionnaires canadiens d’établir une catégorie humanitaire pour les réfugiés et les personnes déplacées et persécutées, au sens de la Convention. La nouvelle loi sur l’immigration n’ayant pas encore été instaurée, la famille Durán a été placée à bord d’un avion à destination de Montréal, puis a été réinstallée à Toronto où Claudio Durán a enseigné la philosophie à l’université York.[22]

À la mi-février 1974, le nombre de Chiliens arrivés est passé à 275 personnes, tandis que 302 autres personnes ont reçu des visas, mais étaient encore en transit vers le Canada. À la fin du mois de mars, les autorités canadiennes avaient accordé 780 visas. Plus tard, au cours de ce printemps, plus de 1 000 réfugiés sont arrivés au Canada.[23]

Image en noir et blanc d’une enfant aux cheveux foncés qui regarde la caméra avec son manteau sur le bras. À côté d’elle, une femme aux cheveux foncés a son manteau sur le bras et tient un sac de voyage. Elles sont entourées d’autres personnes qui tournent le dos à la caméra.

Une mère chilienne et sa fille se préparent à quitter Santiago pour le Canada, vers 1974.

Crédit : UNHCR/Glenna Gordon-Lennox

À la Chambre des communes, l’opposition a attaqué la réaction lente du gouvernement libéral du premier ministre Pierre Trudeau face à la crise chilienne. Les députés néo-démocrates Andrew Brewin et John Harney ont demandé à maintes reprises au gouvernement quelle serait sa réponse.[24] Le ministre de la Main-d’œuvre et de l’Immigration, Robert Andras, promettait d’assouplir les critères de sélection, mais Andrew Brewin voulait en connaître les détails. Andrew Brewin espérait que la venue des réfugiés au Canada ne serait pas longuement retardée par les vérifications de sécurité.[25] En 1974, après l’annonce du traitement réservé à certains réfugiés chiliens, les promesses du gouvernement fédéral d’aider ces gens avaient perdu la confiance des députés néo-démocrates. Le député néo-démocrate John Rodriguez a mentionné que « trois plaintes fréquentes provenant des camps de réfugiés de l’ONU indiquaient que les agents d’immigration canadiens présument que les clients étaient coupables de terrorisme criminel jusqu’à preuve du contraire. Les réfugiés ont également parlé avec amertume des interrogatoires de type policier. Troisièmement, la façon dont les fonctionnaires canadiens ont aidé ces réfugiés semble contraire à ce que le ministre de la Main-d’œuvre et de l’Immigration a qualifié de considérations humanitaires dans sa déclaration ».[26]

Avec la guerre froide comme toile de fond, les députés ne désapprouvaient pas tous de l’inaction dont semblait faire preuve le gouvernement fédéral. Le député progressiste-conservateur Ian Arrol se demandait pourquoi le gouvernement canadien pensait « ...qu’il était nécessaire de faciliter l’entrée au pays de ces communistes ».[27] Le député du Crédit Social, Réal Caouette, a posé la question suivante : « le ministère [de l’Immigration] pense-t-il saisir cette occasion pour suggérer aux immigrants chiliens de plutôt se rendre en URSS, à Cuba, en République populaire de Chine ou en Algérie, où les idéologies seraient plus en accord avec leurs convictions profondes et leurs aspirations? »[28] Les critiques publiques à l’égard des mesures prises par le gouvernement canadien s’étendaient aux organisations non gouvernementales. Le Conseil canadien des Églises, entre autres, a fait remarquer que, pour des raisons de sécurité, il fallait au Canada de six à huit mois pour sélectionner les demandeurs éventuels. Cette période était suffisamment longue pour que des personnes et des familles subissent des déplacements, l’emprisonnement ou la mort.[29]

Au mois d’octobre 1974, alors que le public était de plus en plus conscient des événements qui se déroulaient au Chili, une délégation composée d’Amnistie internationale, du Conseil canadien des Églises, du Congrès du travail du Canada, de la Confédération des syndicats nationaux, du Service universitaire canadien et des Églises anglicane, luthérienne, unie et presbytérienne a rencontré le secrétaire d’État aux Affaires extérieures, Alan MacEachen, et le ministre du Travail et de l’Immigration, Robert Andras. La délégation a fait une présentation sur la crise chilienne et a tenté de convaincre le gouvernement canadien d’admettre des réfugiés chiliens, en vain. Malgré les efforts des groupes communautaires ethnoculturels, des églises et des organismes humanitaires, le gouvernement canadien a progressé lentement en raison du soutien du gouvernement américain pour le gouvernement Pinochet et du risque de permettre à des centaines de personnes, possiblement marxistes, d’entrer au Canada.[30]

Malgré ce résultat, plusieurs groupes canadiens ont continué de faire pression sur le gouvernement fédéral pour qu’il mette en œuvre un programme spécial pour les réfugiés chiliens. Ces groupes ont demandé au gouvernement canadien d’assouplir les critères d’admission, notamment en renonçant au système de points et en permettant à 10 000 réfugiés du Chili d’entrer au Canada.[31] Entre le 11 septembre 1973 et le 28 février 1975, 1 188 personnes ont obtenu le statut de résident permanent au Canada. Parmi ces personnes, 1 125 étaient des ressortissants chiliens et le reste était composé de 26 autres nationalités.[32] Entre 1973 et 1978, en partie à cause des pressions exercées par les organisations internationales, les comités universitaires et les groupes religieux et humanitaires du Canada, le gouvernement fédéral a admis 6 990 personnes dans le cadre de son programme spécial pour les Chiliens.[33]

Image en noir et blanc d’une pièce avec une plancher de tuiles et une rangée de chaises le long du mur. Des vêtements et bagages sont éparpillés et un homme est assis sur une couverture étendue sur le plancher, avec un bébé sur l’épaule.

Une famille chilienne se repose avant son départ de Santiago à bord d’un vol spécial vers le Canada, 1974.

Crédit : UNHCR/Glenna Gordon-Lennox

Photo en noir et blanc d’une homme et d’une femme assis sur un plancher de tuiles à côté d’une pile de bagages et de vêtements. En arrière-plan, d’autres personnes tournent le dos à la caméra et il y a d’autres bagages éparpillés sur le plancher.

Emportant tout ce qu’ils peuvent avec eux, des réfugiés chiliens attendant leur vol spécial de Santiago vers le Canada, 1974.

Crédit : UNHCR/Glenna Gordon-Lennox

Conclusion

Le coup d’État chilien de 1973 est un exemple de crise soudaine de la guerre froide qui a forcé des milliers de personnes à fuir leur pays pour trouver refuge ailleurs. La lenteur avec laquelle le gouvernement canadien a réagi à la situation critique des réfugiés chiliens contrastait nettement avec ses programmes antérieurs de réinstallation des réfugiés. En partie à cause de l’idéologie de la guerre froide, de ses intérêts économiques et de ses propres accords commerciaux, le gouvernement canadien a hésité à intervenir, malgré son désir de maintenir son image comme contributeur majeur aux initiatives humanitaires internationales.

Les critiques publiques à l’égard de l’inaction du gouvernement canadien dans l’accueil des réfugiés chiliens au Canada s’étendaient aux organisations non gouvernementales, qui ont fait remarquer que, pour des raisons de sécurité, il fallait au Canada de six à huit mois pour sélectionner les demandeurs éventuels, alors qu’il ne lui fallait que quelques jours ou quelques semaines pendant les programmes de réinstallation des Hongrois, des Tchécoslovaques et des Ougandais d’origine asiatique. Malgré les efforts des groupes communautaires ethnoculturels, des Églises et des organismes humanitaires, le gouvernement canadien a admis plus prudemment les réfugiés de gauche fuyant les États de droite, comparativement aux réfugiés fuyant les régimes communistes, comme ceux de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie. Pour ce qui est de la réinstallation des réfugiés chiliens, les observateurs internationaux ont constaté que la réaction du Canada a été l’une des pires parmi les pays occidentaux. Malgré ce constat, près de 7 000 personnes ont été réinstallées de façon permanente au Canada dans le cadre du programme spécial pour les Chiliens.[34]


  1. Histoire orale avec Ruth Miranda, interviewée par Cassidy Bankson, Victoria, C.-B., 30 novembre 2012. Musée canadien de l’immigration du Quai 21 (ci-après MCIQ21) Collection (12.11.30RM), 00:28:55.
  2. Harry Diaz, « Chileans », dans Encyclopedia of Canada’s Peoples, éd. Paul Robert Magocsi (Toronto : University of Toronto Press, 1999), 348; Reginald Whitaker, Double Standard: A Secret History of Canadian Immigration (Toronto : Lester et Orpen Dennys, 1987), 256.
  3. Gerald Dirks, Canada’s Refugee Policy: Indifference or Opportunism (Montréal : Presses de l’université McGill-Queen, 1977), 245.
  4. Francis Peddie, Young, Well-Educated and Adaptable: Chilean Exiles in Ontario and Quebec, 1973-2010 (Winnipeg: University of Manitoba Press, 2014), 44.
  5. Dirks, Canada’s Refugee Policy, 245; Peddie, Young, Well-Educated and Adaptable, 46-47.
  6. Dirks, Canada’s Refugee Policy, 245.
  7. Freda Hawkins, Canada and Immigration: Public Policy and Public Concern (Kingston : Presses de l’université McGill-Queen, 1988), 385.
  8. Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC), Goldie Josephy fonds, MG31-I4, vol. 4, dossier 5 « Canada’s Response to the Chilean Coup, 1974 », article « Canada’s Response to the Chilean Coup: Presentation to the Canadian Government - October, 1974 » 3.
  9. Histoire orale avec Michael Molloy, entrevue par Emily Burton, Ottawa, Ont., 3 décembre 2015. Collection du MCI (15.12.03MM), 01:04:29.
  10. Histoire orale avec Michael Molloy, 01:10:03.
  11. Ninette Kelley et Michael Trebilcock, The Making of the Mosaic: A History of Canadian Immigration Policy (Toronto : Presses de l’Université de Toronto, 2010), 367-368.
  12. Dirks, Canada’s Refugee Policy, 246. Pour plus de contexte, voir Terence Belford, « Sharp explains soft-pedalling: Churches criticize Canada’s policy on Chile », Globe and Mail, 4 octobre 1973, 4.
  13. BAC, fonds de la Fédération canadienne des sciences sociales (ci-après FCSS), MG28-I81, vol. 419, dossier 21 « Chilean Refugees - Memo of Nov 15, 1973 to Presidents, Vice-Presidents, Secretary-Treasurers, Executive Officers, 1973-1974 », lettre de Donald C. Savage, secrétaire général, Association canadienne des professeures et professeurs d’université à l’hon. Mitchell Sharp, ministre des Affaires étrangères, Ottawa, 25 octobre 1973, 1.
  14. Lettre de Donald C. Savage à Mitchell Sharp, 2. Pour plus de contexte, voir David Zimmerman, « ‘Narrow-minded people’: Canadian Universities and the Academic Refugee Crises, 1933-1941 », Canadian Historical Review 88.2 (juin 2007), 291-315. Entre 1933 et 1941, le milieu universitaire canadien n’a pas réussi à aider les universitaires réfugiés à fuir l’Europe occupée par les Allemands.
  15. BAC, fonds de la FCSS, MG28-I81, vol. 419, dossier 17 « Chilean Refugees - Memo of Nov 13, 1973 to Heads & Chairmen, Social Sciences Depts. (Canadian Universities) », « Extrait du procès-verbal, CRSSC, 19 octobre 1973, « Chilean Refugee Scholars », 1.
  16. Peddie, Young, Well-Educated and Adaptable, 46-47.
  17. Suha Diab, « Fear and (In)Security: The Canadian Government’s Response to the Chilean Refugees », Refuge: Canada’s Journal on Refugees 31.2 (2015): 53.
  18. Dirks, Canada’s Refugee Policy, 246-247.
  19. Dirks, Canada’s Refugee Policy, 247; Whitaker, Double Standard, 255-261; Hawkins, Canada and Immigration, 385.
  20. Eva Salinas, « How the Chilean coup forever changed Canada’s refugee policies », Globe and Mail, 6 septembre 2013 (mis à jour le 11 mai 2018), consulté le 21 juin 2019, https://www.theglobeandmail.com/news/politics/escape-from-chile/article14176379/.
  21. Dirks, Canada’s Refugee Policy, 247-248.
  22. Salinas, « How the Chilean coup forever changed Canada’s refugee policies ».
  23. Dirks, Canada’s Refugee Policy, 248.
  24. “Parliament: Questions,” Globe and Mail, 17 November 1973, 7.
  25. Canada, Parliament, House of Commons Debates, 30 November 1973 (Robert Knight Andras, Liberal), accessed 4 July 2019, https://www.lipad.ca/full/permalink/2891554/; Canada, Parliament, House of Commons Debates, 30 November 1973 (Francis Andrew Brewin, New Democrat), accessed 4 July 2019, https://www.lipad.ca/full/permalink/2891560/.
  26. Canada, Parliament, House of Commons Debates, 8 January 1974 (John R. Rodriguez, New Democrat), accessed 4 July 2019, https://www.lipad.ca/full/permalink/2899787/.
  27. Canada, Parliament, House of Commons Debates, 19 November 1973 (Ian MacLachlan Arrol, Progressive Conservative), accessed 4 July 2019, https://www.lipad.ca/full/permalink/2888040/.
  28. Canada, Parliament, House of Commons Debates, 4 December 1973 (David Réal Caouette, Social Credit), accessed 4 July 2019, https://www.lipad.ca/full/permalink/2892335/.
  29. Kelley and Trebilcock, Making of the Mosaic, 368-369.
  30. Ninette and Trebilcock, Making of the Mosaic, 367-368; Dirks, Canada’s Refugee Policy, 249.
  31. Dirks, Canada’s Refugee Policy, 249-250.
  32. Canada, Parliament, House of Commons Debates: Official Report, First Session – Thirtieth Parliament, Volume 5 (Ottawa, Queen’s Printer and Controller of Stationery, 1975), 4501. The citizenship of the remaining 63 individuals were as follows: Argentina (3); Australia (1), Austria (3); Bolivia (4); Brazil (16); Colombia (1); Czechoslovakia (2); Ecuador (1); France (1); Haiti (1); Hungary (2); India (1); Italy (1); Kenya (1); Mexico (1); Nicaragua (1); Peru (1); Paraguay (1); Poland (1); Tanzania (1); United Kingdom (3); United States (1); Uruguay (8); Vietnam (1); Yugoslavia (5); and Zaire (1). Furthermore, a 1976 Department of Manpower and Immigration report indicates that between September 1973 and February 1976, 5,620 Chileans applied to enter Canada as refugees or as members of an Oppressed Minority – persons who did not meet the eligibility conditions for refugee status under the 1951 United Nations Convention Relating to the Status of Refugees. In all, 4,420 individuals received authorization to enter Canada, of which 3,501 had landed, while a further 970 were still in process. See LAC, Immigration Branch fonds, RG 76, vol. 986, file 5781-1 “Chilean Refugees Accepted for Permanent or Temporary Resettlement.”
  33. Kelley and Trebilcock, Making of the Mosaic, 368.
  34. Kelley and Trebilcock, Making of the Mosaic, 368.