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Cinquante ans plus tard : le Quai 21 et les réfugiés du Printemps de Prague

par Jan Raska PhD, Chercheur

En 1968, des membres libéraux du parti communiste tchécoslovaque ont entrepris de réformer le régime communiste de l'intérieur. Diverses parties de la population du pays étaient de plus en plus résistantes à l'idée participer à des organisations menées par des communistes. Le 5 janvier, Alexander Dubček, un réformiste slovaque, a remplacé Antonín Novotný à titre de premier secrétaire du parti communiste. Au mois d'avril, Alexander Dubček a annoncé un nouveau programme politique, « le socialisme à visage humain » (« socialismus s lidskou tváří »), qui a mis en œuvre des réformes, dont l'élimination de la censure de la presse, la restauration des droits civiques et individuels et la libéralisation de l'économie. La période pendant laquelle les réformistes communistes mettaient en œuvre leur propre forme de socialisme a été nommée le Printemps de Prague (Pražské jaro).

À la fin du mois de juillet, le dirigeant soviétique Leonid Brezhnev a rencontré la direction communiste tchécoslovaque à Čierna nad Tisou, en Slovaquie. La délégation soviétique a informé les dirigeants tchécoslovaques que si leurs réformes continuaient, elles seraient accompagnées de graves conséquences. Moscou a exigé que le parti communiste tchécoslovaque retire les réformistes des postes clés. Pendant ce temps, les responsables communistes des pays du bloc de l'Est avoisinant craignaient que les réformes de Prague ne s'étendent à leurs régimes radicaux. Au début du mois d'août, des représentants de l'Union soviétique, de la Bulgarie, de l'Allemagne de l'Est, de la Hongrie et de la Pologne ont accepté de défendre le communisme soviétique de la réforme et ont planifié l'opération « Danube », dans laquelle les forces du Pacte de Varsovie envahiraient la Tchécoslovaquie pour réprimer le mouvement du Printemps de Prague et aideraient à réinstaller un régime communiste radical.[1]

Photo historique de chars entourés de foules de gens

Des manifestants entourent deux chars soviétiques T-55 pendant l'invasion de la Tchécoslovaquie par le Pacte de Varsovie. Les forces du Pacte de Varsovie ont utilisé de la peinture blanche pour différencier leurs T-55 de ceux utilisés par les forces tchécoslovaques, au mois d'août 1968.

Crédit : Engramma.it (CC BY-SA 3.0)

Photo en noir et blanc de personnes marchant dans une rue, une personne agite un drapeau, un tank en arrière-plan semble être en feu

Des manifestants portent le drapeau de la Tchécoslovaquie alors qu'ils protestent contre l'invasion du Pacte de Varsovie menée par les Soviétiques, au mois d'août 1968.

Crédit : Agence centrale de renseignement (domaine public)

Durant la nuit du 20 au 21 août 1968, environ 170 000 soldats et 4 600 chars soviétiques, bulgares, hongrois et polonais sont entrés en Tchécoslovaquie.[2] À l'époque, les gouvernements occidentaux, y compris le Canada, étaient assez certains qu'une invasion militaire était improbable. Les responsables canadiens ont été surpris par ce qui s'est déroulé en Tchécoslovaquie. Bien que le gouvernement fédéral ait condamné l'invasion, il a également exclu toute intervention militaire en Europe centrale. Les responsables canadiens ont reconnu qu'un nombre important de professionnels, de travailleurs qualifiés et d'étudiants se trouvaient à l'extérieur de la Tchécoslovaquie au moment de l'invasion ou avaient fui vers l'ouest suite à l'invasion. Peu de temps après, le Cabinet fédéral a formé un comité interministériel au sein duquel se trouvaient des représentants du ministère de la Main-d'œuvre et de l'Immigration, des Affaires extérieures, de la Santé nationale et du Bien-être et du Solliciteur général, afin d'organiser un programme spécial pour les réfugiés du Printemps de Prague qui souhaitaient se réinstaller au Canada de façon permanente.

Le gouvernement canadien a rapidement mis en place une réponse humanitaire influencée par ses propres intérêts politiques et économiques. Des milliers de travailleurs qualifiés et de professionnels avaient fui le régime communiste de la Tchécoslovaquie et s'étaient réfugiés en Autriche, en Yougoslavie et dans d'autres pays européens. Au début du mois de septembre 1968, le ministre de la Main-d'œuvre et de l'Immigration Allan J. MacEachen a signalé à ses collègues du Cabinet qu'« un certain nombre de conditions avaient été écartées pour faciliter le mouvement des réfugiés tchécoslovaques au Canada ». En utilisant comme précédent un programme spécial pour les réfugiés hongrois datant de 1956, les responsables canadiens ont assoupli les critères d'admission, y compris les examens médicaux et les contrôles de sécurité, en plus d'affréter des vols pour les réfugiés. Entre le 8 septembre 1968, jour où le premier groupe de réfugiés est arrivé au Canada et le 10 janvier 1969, jour où le programme a pris fin, ils ont fait venir plus de 11 200 réfugiés du Printemps de Prague au pays.[3]

Les agents d'immigration canadiens en Europe ont réagi rapidement pour s'occuper des réfugiés qui avaient manifesté de l'intérêt et présenté une demande de réinstallation permanente au Canada. Michael Molloy, un ancien agent d'immigration du Canada et un ancien ambassadeur en Jordanie qui s'est joint au service extérieur du ministère de l'Immigration en 1968, se souvient...

... Je suis arrivé à Vienne trois jours après que les Russes soient entrés dans Prague et écrasé... le Printemps de Prague, cette tentative d'avoir un communisme plus humain. Donc, les premières personnes que j'ai interviewées étaient des réfugiés tchèques. Et... le gouvernement du Canada semblait prendre une éternité à réagir... c'était un très petit bureau... il n'y avait qu'un... l'officier responsable, puis un autre et moi-même. Et... je crois que cela a pris une semaine. Mais pour moi, ça semblait être une éternité. Puis, subitement, des gens ont commencé à arriver. Il était évident que nous allions être impliqués dans un mouvement de réfugiés tchèques et je pensais que ça allait être merveilleux... nous avons passé les... les quatre semaines suivantes à signer des visas du crépuscule... de l'aube au crépuscule et du crépuscule à l'aube. Je suis certain qu'il y a des milliers de Tchèques... qui sont dans ce pays, aujourd'hui, qui pensent que j'ai joué un rôle important dans leur venue au Canada, mais tout (rires) ce que j'ai fait, c'est signer mon nom.[4]

Bon nombre des réfugiés du Printemps de Prague qui avaient demandé à venir au Canada dans les ambassades canadiennes à travers l'Europe sont arrivés par avions nolisés dans les principaux aéroports du pays. Cependant, un petit groupe de réfugiés a quitté la Tchécoslovaquie avant l'invasion et n'a pas pu être pris en charge par les agents canadiens qui se trouvaient en Europe pendant la durée du programme spécial, parce qu'il s'était rendu à Cuba par avion. En décidant de ne pas rentrer chez eux, ces Tchèques et Slovaques étaient forcés de chercher ailleurs pour une réinstallation permanente. Ils ont demandé l'asile à Terre-Neuve lorsqu'ils ont débarqué de leurs avions pendant une escale de ravitaillement de routine à l'aéroport international de Gander. C'est de cette façon qu'ils ont fait leur chemin jusqu'au Quai 21. Au cours des années 1960, les agents d'immigration et les organismes de services bénévoles du Quai 21 n'étaient pas étrangers à l'arrivée de personnes qui avaient fui leur pays communiste. Au début de la décennie, les réfugiés cubains ont quitté leurs avions à Gander et ont été amenés au Quai 21 pour y être pris en charge. Les Cubains ont été détenus au Quai 21 jusqu'à ce que leurs papiers puissent être triés. La majorité d'entre eux espéraient se rendre aux États-Unis où ils avaient des liens familiaux et commerciaux, et où les communautés cubaines existantes pourraient les aider avec leur réinstallation permanente.

Les réfugiés du Printemps de Prague ont également été amenés au Quai 21 pour y être détenus et pris en charge jusqu'à ce qu'ils puissent trouver un logement convenable et un emploi en ville. Ce dernier point dépendait de leur acceptation à titre d'immigrants reçus. Le père J.R. Brown, un aumônier catholique du port qui a commencé à servir au Quai 21 en 1968, se souvient affectueusement de l'arrivée du premier groupe de réfugiés du Printemps de Prague : « Le premier couple qui est arrivé était tout souriant, ils tenaient des papiers dans leurs mains. En les écoutant, mon interprète a également commencé à sourire. Il s'est avéré que les papiers étaient des invitations de mariage. Le couple avait prévu de se marier à Prague le matin de l'invasion russe et c'était toujours la principale chose qui leur trottait en tête. »[5] Brown a par la suite reçu la permission de marier le couple et d'autres réfugiés du Printemps de Prague vivant au Quai 21 ou ailleurs dans la ville ont assisté à cette célébration.[6]

Un autre couple, Libor et Jiřina (Irène) Roštík ont fait défection vers l'Ouest lors d'un vol de retour qui partait de La Havane pour se rendre à Prague. Libor, ingénieur, et Jiřina, illustratrice technique et dessinatrice, ont ouvertement soutenu la libéralisation socio-économique de leur patrie lors du Printemps de Prague. Comme Libor devait se rendre à Moscou et à Belgrade dans le cadre de son travail, il « ...pouvait voir les nuages se dresser à l'horizon. À Moscou on racontait que les Soviétiques étaient prêts à venir "nous aider" à nous assurer que nous suivions la "bonne voie" du socialisme stalinien. » L'invasion de leur pays par Pacte de Varsovie menée par les Soviétiques a montré aux Roštík qu'on ne permettrait pas aux valeurs démocratiques de s'épanouir en Tchécoslovaquie. Le couple a alors décidé de partir vers l'ouest, tout en sentant qu'ils ne feraient jamais pleinement partie d'un autre pays européen. Les Roštík ont alors décidé de déménager au Canada. Libor explique qu'il « ...a toujours senti que la culture canadienne invitait les immigrants et que c'était un pays aux énormes ressources ».

Réalisant qu'il était possible de se rendre au Canada par avion, Libor a communiqué avec son beau-frère qui habitait à La Havane et qui travaillait comme ingénieur dans l'industrie sucrière cubaine. Son beau-frère lui a indiqué que les vols entre Prague et La Havane prévoyaient des escales de ravitaillement à Shannon, en Irlande, et à Gander, à Terre-Neuve. Les Roštík lui ont alors demandé de leur envoyer une lettre leur demandant de venir le voir à Cuba. Après avoir passé deux mois dans le pays communiste des Caraïbes et après avoir accepté leur décision de demander l'asile en Occident, le couple tchèque a rempli ses valises avec de vieux journaux, sachant qu'ils devraient les laisser dans l'avion.

Le 6 décembre 1968, Libor et Jiřina Roštík, vêtus uniquement de vêtements tropicaux, ont débarqué de leur vol de Czechoslovak Airlines lors de son escale à Gander. Libor se souvient de son débarquement...

...nous avons essayé de nous tenir à l'arrière. Il y avait une porte à gauche menant à la cafétéria et il y avait une porte à droite où les agents d'immigration étaient assis... nous avons tourné à droite et avons demandé l'asile politique. À notre grande surprise, une trentaine d'autres passagers nous ont suivis. Nous avons été accueillis avec la plus grande courtoisie et l'un des officiers nous a proposé de récupérer nos effets personnels de l'avion. Tandis que je remplissais la paperasse, il a accompagné mon épouse jusqu'à la porte de l'avion, lui a demandé la description de nos effets, puis il est revenu avec nos possessions, c'est-à-dire deux bouteilles de rhum cubain, cinquante cigares cubains et un petit radio-transistor. Nous avions aussi notre portefeuille de richesses, dix dollars américains!

À Gander, les Roštík ont été klaxonnés par des voitures passantes, car ils portaient des vêtements mieux adaptés à la météo tropicale et parce que Jiřina était en talons hauts. Ils ont ensuite été transportés au Holiday Inn du coin où ils ont reçu des coupons pour le petit déjeuner du jour suivant. Puis, ils ont été transportés par avion à Halifax et escortés jusqu'au Quai 21 afin de continuer leurs procédures d'immigration.

Le couple a été séparé au Quai 21, les hommes à gauche et les femmes à droite. Libor se souvient... « ...Irene me tenait la main et pleurait qu'elle ne me reverrait jamais. Nous avons été conduits jusqu'à des quartiers austères qui servaient de centre de détention et où se trouvaient des lits superposés. Le lendemain matin, nous avons dû subir des examens de santé et obtenir une autorisation médicale. Nous avons ensuite reçu un calendrier pour les entrevues d'immigration. » Dans les quartiers de détention du Quai 21, les Roštík ont rencontré des personnes du monde entier. Certaines de ces personnes étaient bien heureuses d'être logées et de recevoir des repas réguliers. Avec son anglais sommaire, Libor a demandé aux agents d'immigration de lui apporter une petite table et deux chaises afin que lui et son épouse puissent commencer à apprendre l'anglais.

Pendant leurs entrevues on a informé le couple que s'ils étaient acceptés comme réfugiés politiques, ils seraient autorisés à quitter le centre de détention et à participer à un programme linguistique de six mois destiné aux nouveaux arrivants. Les Roštík ont quitté le Quai 21 le 12 décembre, après avoir été admis au Canada, et ont emménagé dans un appartement d'Halifax situé sur la rue Jubilee. Après avoir réussi un test linguistique chaque semaine, le couple a reçu une allocation hebdomadaire de 35 $. Après seulement trois mois de cours, le couple tchèque a déménagé à Montréal, puisque Libor s'était vu offrir un emploi d'ingénieur de projet chez Dominion Engineering Works.[7]

Un homme et une femme s'agenouillent devant un mur de plaques montées, ils pointent tous les deux vers l'une des plaques

Image montrant Jiřina et Libor Roštík devant leur plaque du Mur d'honneur Sobey, situé au Musée canadien de l'immigration du Quai 21, vers 2009.

Crédit : Collection du Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [DI2013.799.3].

Entre 1968 et 1969, 14 374 personnes ayant déclaré la Tchécoslovaquie comme pays de citoyenneté sont entrées au Canada.[8] La majorité de ce groupe faisait partie des quelque 12 000 personnes qui ont été réinstallées au Canada dans le cadre du programme spécial pour les réfugiés du Printemps de Prague. Les autres, ceux qui ont pris plus de temps pour se décider à quitter leur pays ou ceux qui n'ont pas pu être pris en charge à l'étranger avant la fin du programme, ont trouvé d'autres moyens de venir au Canada.

Dans les années qui ont suivi, les personnes qui ont été capables de se procurer des documents de voyage auprès des autorités communistes de la Tchécoslovaquie ont continué de faire défection en Occident lors d'escales de ravitaillement à Gander et à l'aéroport international de Mirabel, situé près de Montréal. D'autres ont pris des « vacances » en Yougoslavie, où ils ont revendiqué le statut de réfugié au bureau du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés à Belgrade, avant d'embarquer dans un avion pour venir au Canada. Ils sont venus au Canada à la recherche de liberté politique et d'opportunités économiques. Aujourd'hui, la réinstallation au Canada des réfugiés du Printemps de Prague, qui s'est déroulé entre 1968 et 1969, demeure l'un des plus grands mouvements coordonnés de réfugiés d'après-guerre au pays. Depuis cette époque, le Canada a continué de réinstaller des réfugiés en période de bouleversements sociopolitiques, notamment plus de 7 000 Asiatiques ougandais (1972-1973), environ 8 000 Chiliens (1973-1978), plus de 77 000 Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens (1975-1981), et plus de 40 000 Syriens (2015-2017).[9]


  1. Pour plus de contexte, voir Zdeněk Hejzlar et Vladimír V. Kusin, Czechoslovakia, 1968-1989: Chronology, Bibliography, Annotation (New York : Garland Publishing, 1975).
  2. Jeremi Suri, « The Promise and Failure of "Developed Socialism": The Soviet "Thaw" and the Crucible of the Prague Spring, 1964-1972 », Contemporary European History 15.2 (2006): 153; Geraint Hughes, « British Policy towards Eastern Europe, and the Impact of the "Prague Spring" 1964-1968 », Cold War History 4.2 (2004): 126.
  3. Bibliothèque et Archives Canada, fonds du Bureau du Conseil privé, RG 2, série A-5-a, volume 6338, dossier « Cabinet conclusions », article 4431, titre « Czechoslovak Refugees », 5 septembre 1968. Pour plus de contexte, voir Jan Raska, Czech Refugees in Cold War Canada (Winnipeg : University of Manitoba Press, 2018); Laura Madokoro, « Good Material: Canada and the Prague Spring Refugees », Refuge: Canada’s Journal on Refugees 26.1 (2010) : 161-171.
  4. Histoire orale avec Michael Molloy, 3 décembre 2015 Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [ci-après MCIQ21] Collection (15.12.03MM).
  5. La Commission de l'assurance-emploi du Canada [ci-après CAEC], « L'histoire du Quai 21 : Halifax, 1924-1971 », (Halifax : CAEC, 1978), 16.
  6. CAEC, « L'histoire du Quai 21 », 15-16.
  7. L'histoire d'immigration de Libor et de Jiřina Roštík (réfugiés tchécoslovaques). Collection du MCIQ21 (S2012.2110.1).
  8. Canada, ministère de la Main-d'œuvre et de l'Immigration, Statistiques d'immigration 1969 (Ottawa : imprimeur de la Reine pour le Canada, 1970, 22.
  9. Pour plus de contexte, voir Gerald Dirks, Canada’s Refugee Policy: Indifference or Opportunity? (Montréal : McGill-Queen’s University Press, 1977); Ninette Kelley et Michael Trebilcock, The Making of the Mosaic: A History of Canadian Immigration Policy (Toronto : University of Toronto Press, 2010).