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Femmes et hommes célibataires

Thomas J. Duiverman
9 juillet 1953 – Waterman

Ma traversée de cinq jours à partir de Rotterdam, aux Pays-Bas, à bord du SS Waterman, se déroula calmement et sans incident. L’hébergement à bord était celui d’un navire troupier, les passagers hommes et femmes étant séparés, dix par cabine me semble-t-il. Ayant été démobilisé de l’armée néerlandaise trois mois plus tôt, cela ne m’incommodait pas.

Avant d’accoster à Halifax au Quai 21, on nous tria comme du bétail au marché et nous dûmes rester debout dans de longues files avant de subir les différents contrôles. J’eus un gros différend avec un des agents lorsque je lui demandai si je pouvais me rendre chez mon cousin à Woodstock, en Ontario, où j’étais attendu. Il se fâcha tout net, frappant du poing sur son bureau et insistant pour que je me rende à London, en Ontario. Heureusement, je ne comprenais pas beaucoup d’anglais, mais je me rappelle qu’il utilisait le terme « enfant de … » en me regardant. J’étais donc très intimidé et le fait de ne pas maîtriser la langue ne m’aidait en rien. Je trouvai un agent d’immigration néerlandais qui me dit de ne pas m’en faire et de descendre du train quand je serais à Woodstock, en Ontario, car, poursuivit-il, au Canada, on est aussi libre qu’un oiseau dans les airs. Je suivis son conseil puis, j’allai à London avec mon cousin pour récupérer mes bagages qui avaient été enregistrés jusque là.

À Halifax, les mêmes agents me firent ouvrir mes valises (deux) et je me fis encore enguirlander à cause des cadeaux que j’apportais à des amis précédemment immigrés. Enfin, nous eûmes droit à un repas chaud que je pris d’abord par erreur pour des spaghettis, mais qui était en réalité des haricots jaunes que je n’avais jamais vu auparavant. À l’extérieur du Quai 21, nous dûmes marcher sur des scories et des voies ferrées pour atteindre notre train. Le voyage en train fut assez pénible. Seulement des bancs de bois, pas de wagon couchette et pas de nourriture. Si vous n’aviez pas acheté suffisamment de nourriture avant de quitter Halifax, tant pis pour vous. Le train était mu par une locomotive à vapeur et tout le monde était sale et crasseux en arrivant à destination. L’éclairage à bord fonctionnait au gaz et une des lampes de mon wagon avait une fuite, de sorte qu’elle fut éteinte, nous laissant dans le noir toute la nuit.

En banlieue de Québec, le train s’arrêta pour prendre du charbon et de l’eau. Nous pûmes débarquer pour nous dégourdir les jambes et acheter des victuailles dans une petite boutique mal entretenue du voisinage. Avant de manger quoi que ce soit, il fallait enlever la poussière des emballages. Avec une partie des 15 dollars qui m’avaient été donnés à Halifax, j’achetai du pain, du beurre et une boîte de six Coca-Cola. Nous étions habitués à du beurre non salé et quand nous goûtâmes ce beurre, nous le trouvâmes tellement salé que nous crûmes qu’il n’était pas bon et le jetâmes par la fenêtre. Nous dûmes donc manger notre pain sec et le faire passer avec du Coca-Cola. Une autre chose que je n’oublierai jamais, c’est notre arrivée à Toronto alors que le conducteur parcourait les wagons en criant : « Trona ! » « Trona ! ». Ne comprenant pas son patois, je lui demandai trois fois s’il s’agissait bien de « Toronto », en prononçant toutes les syllabes, et lui continuait de répéter « Trona ! » « Trona ! ». Finalement, je passai la tête par la fenêtre et je vis une affiche qui disait Toronto.

La raison pour laquelle je suis venu au Canada en 1953, tout juste après avoir été démobilisé de l’armée néerlandaise, est que je n’aimais pas la vie civile en Hollande et que j’étais en quête d’aventures. Mon père et mon oncle parlaient de créer une entreprise de construction au Canada et je devais m’occuper de leurs affaires. Je compris que le gouvernement hollandais paierait mes dépenses de voyage et donc, je n’avais rien à perdre. Cependant, en bout de ligne, je demeurai au Canada et personne de ma famille ne vint m’y rejoindre. J’ai travaillé pour Stelco à Hamilton, Ontario. J’ai passé six ans au service de la Milice du Canada dans le régiment Argyll and Sutherland Highlanders (à titre de caporal-chef). J’ai passé vingt ans au Labrador avec la compagnie Iron Ore du Canada et douze ans et demi chez General Motors du Canada. Dans l’intervalle, j’ai consacré beaucoup de temps à mon éducation. Cours du soir, étude à la maison, Instituts des métiers provinciaux, collège George Brown et université Memorial. En 1964, j’ai épousé une canadienne. Nous n’avons pas eu d’enfants. Le Canada a été bon pour moi, il m’a donné ma chance, mais j’ai travaillé fort pour en profiter. Avec la même quantité de travail, je n’aurais pas aujourd’hui tout ce que j’ai si j’étais demeuré en Hollande. Merci Canada !