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Familles

Martin O. Kloet
28 octobre 1953 – Groote Beer

Pour mes frères, mes sœurs, mes parents et moi, l'immigration a commencé peu après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque le concept d'immigration fut suggéré pour la première fois chez nous, la famille de J.D. Kloet, à Zierikzee. En 1947, les premiers immigrants avaient quitté la Hollande sous la devise « nous voulons un avenir meilleur pour nos enfants ». Les Hollandais venaient de vivre la guerre et essayaient de reconstruire le pays, mais il n'y avait plus de logement et plus d'argent. A cette époque, les gouvernements canadiens et néerlandais, de même que d'autres gouvernements, tenaient des réunions d'information visant à promouvoir l'immigration : le Canada avait besoin de monde et la Hollande en avait trop.

Nous, la famille Kloet – mon père, mes frères et sœurs et moi –, assistions à certaines de ces réunions, mais je ne me souviens pas avoir jamais vu ma mère s'y présenter. Les réunions de soirée présentaient un film sur les États-Unis ou sur le Canada, suivi d'une période de questions et de réponses. Bien que nous ayons assisté à plusieurs réunions de promotion, et qu'Oom Hannes et Tante Chris (Colyn) aient immigré au Canada, je ne croyais pas alors que nous, en tant que famille, allions quitter la Hollande; les choses commençaient à aller mieux, les enfants grandissaient et nous avions autant de chances de réussir en Hollande qu'ailleurs. Nous ne faisions donc pas nécessairement la promotion de l'immigration.

Mais tout a changé le 1er février 1953, alors qu'une tempête sévit et provoqua des inondations. Tout notre bétail et nos biens furent perdus et il sembla très difficile de repartir à zéro. En avril 1953, mon père nous informa que nous allions immigrer au Canada. Nous, les enfants, n'avons pas été invités à faire part de nos opinions et de nos sentiments sur le sujet. Il n'y eut donc aucune discussion, en dépit du fait que nous n'étions pas tous heureux de cette décision, moi y compris et, les enfants n'ayant donc pas leur mot à dire, le processus d'immigration fut entamé.

Nous avons donc fait notre demande et, comme le Canada n'acceptait que les personnes en santé, nous avons dû passer un ensemble d'examens médicaux auprès de médecins néerlandais et canadiens. Les gens disaient que nous étions la famille immigrante idéale parce qu'elle était composée de sept garçons et de deux filles, mais personnellement, je n'étais pas convaincu de cela. Une fois la demande d'immigration approuvée, une date fut fixée : le 20 octobre 1953 serait le jour où nous quitterions Rotterdam à bord d'un navire appelé le Groote Beer.

Puis vint pour moi un moment difficile, celui de faire nos adieux aux proches… mais cela aussi allait passer. Les emballeurs nous apportèrent une grosse caisse sur un camion à plateforme pour y charger nos biens. Le 19 octobre 1953, nous avons quitté Zierikzee à bord d'une grande familiale alors que la majeure partie de l'île de Schouwen de la communauté de Duiveland était encore inondée, nous obligeant à faire de nombreux détours pour arriver à Rotterdam, où nous allions passer la nuit à l'hôtel. Il y avait beaucoup de bruit à l'intérieur comme à l'extérieur de l'hôtel et, sachant qu'il s'agissait de notre toute dernière nuit en Hollande, nous n'avons pas vraiment bien dormi. Puis, le matin du mardi 20 octobre arriva. Il ne faisait pas froid, mais c'était une journée nuageuse. Nous sommes montés à bord du Groote Beer avec beaucoup, beaucoup de monde qui partait également pour le Canada. Les gens, croyant ne jamais se revoir, se faisaient des accolades, pleuraient et disaient adieu à leurs proches. Une fois à bord, le photographe d'un journal appelé l'Elsevier voulut nous prendre en photo parce que nous étions la famille la plus nombreuse à bord.

Le Groote Beer était un très grand navire avec beaucoup d'endroits à parcourir et à explorer. Ma mère logeait dans une cabine avec les plus jeunes de la famille, alors que mon père dormait en compagnie des autres garçons dans une grande salle où se trouvaient de nombreux lits superposés de trois ou quatre étages. Durant le voyage, nous avons été très bien traités par les membres de l'équipage, en particulier par le personnel de la salle à manger. La nourriture était incroyable, composée d'une grande variété de fruits, de pâtisseries et tout le reste… nous n'avions jamais vu cela auparavant. Nous avions même un serveur assigné à notre table. Ce fut une bonne chose que le voyage n'ait duré que huit jours.

La météo fut plutôt clémente durant le trajet, à l'exception de quelques journées plus difficiles au cours desquelles certains passagers eurent le mal de mer. Mais cela ne m'affecta pas trop et je me rendais à la salle à manger chaque jour pour profiter de la nourriture. Nous avons passé du bon temps sur le navire et nous le passions à faire ce qui nous plaisait, ce à quoi nous n'étions pas vraiment habitués. Il y avait un moment prévu pour les prières; chaque matin et chaque soir, juste avant d'aller au lit, le pasteur Remkes Kooistra, que j'appréciais bien, assumait le rôle d'aumônier du navire. Il nous apprit à chanter en anglais. Une chanson d'alors qui me vient à l'esprit est Holy, Holy, Holy et, chaque fois que je chante cette chanson, je repense au pasteur Koostra au beau milieu de l'Atlantique. Nous avions également la chance de visionner des films. L'un d'eux s'intitulait The Frog Men, un film de guerre. Nous ne nous sommes jamais ennuyés et avons beaucoup apprécié les huit jours passés sur le bateau.

Au septième jour de notre voyage, nous avons vu des mouettes voler autour du bateau et, avec grande anticipation, nous avons commencé à regarder vers l'ouest afin d'y entrevoir un bout de terre. Mais il nous faudrait attendre un jour de plus pour enfin voir les côtes du Canada. Le mercredi 28 octobre 1953, nous sommes donc entrés dans le port de Halifax. C'était une journée d'automne plutôt maussade et nous ressentions à la fois l'excitation et la peur de l'inconnu, alors que le Groote Beer accostait au Quai 21. Il était près de midi lorsque nous sommes débarqués du navire et que nous avons marché sur la passerelle menant au deuxième étage du Quai 21. Le bâtiment était quelque peu terne et plus ou moins attrayant de l'extérieur et n'était pas beaucoup mieux à l'intérieur.

À l'intérieur du bâtiment du Quai 21, l'éclairage était plutôt faible, il y avait des bancs en bois et l'on pouvait voir quelque chose qui ressemblait à des jauges de fil. Rien de tout cela n'était très attrayant, mais les gens étaient gentils et on nous fit cadeau de sandwichs, de biscuits et de boissons. Bien que nous ne comprenions aucun mot de ce qu'ils nous disaient, ils étaient très aimables avec nous. Le Quai 21 de Halifax était le point d'entrée au Canada et chacun d'entre nous devait passer par la douane. Mais comme il y avait beaucoup d'immigrants, cela dura tout l'après-midi. Mon tour venu, un agent me posa quelques questions par l'intermédiaire d'un interprète : il me demanda si j'avais un endroit où aller et si j'avais suffisamment d'argent pour le billet de train. L'agent dut être satisfait de mes réponses, car il tamponna mon passeport sur lequel on pouvait maintenant lire « IMMIGRANT REÇU – Immigration Canada, 28 octobre 1953 ». J'étais donc autorisé à poser les pieds en sol canadien.

Depuis le Quai 21, on nous amena à un train qui nous attendait juste à côté du bâtiment. À la tête d'une lignée de voitures sales et recouvertes de poussière se trouvait une grosse machine à vapeur fumante. Nous avons quitté Halifax un peu après 17 h. Il ne restait plus, pour nous asseoir, que les bancs et le sol, ce qui ne nous dérangeait pas trop, nous les adolescents, mais qui n'était pas très confortable pour notre mère devant s'occuper des plus petits. Comme il faisait très chaud dans le train, nous avons cru bon d'ouvrir les fenêtres, mais cela permit à la fumée de la machine à vapeur d'entrer dans le train et il devint impossible de rester propre. Nous avons voyagé dans ce train depuis Halifax, en Nouvelle-Écosse, pour arriver à Toronto, en Ontario. Durant le trajet, alors que nous traversions le Nouveau-Brunswick et le Québec, la plupart des passagers n'étaient pas très contents de voir l'état des terres agricoles sur lesquelles se trouvaient beaucoup de pierres. Je me souviens que mon père dit alors : « Si c'est ça le Canada, alors nous rentrons à la maison. »

Nous sommes arrivés à Toronto 36 heures plus tard, le 30 octobre à 6 h du matin. Nous étions fatigués et sales, et nous devions changer de train pour monter à bord de celui qui faisait le trajet de Toronto à Smithville (la ligne T.H.&B). Tout dans ce train était beau, propre et agréable, et au moment de quitter Toronto, le soleil brillait, il n'y avait plus de pierres sur les terres… le sud de l'Ontario semblait être un bel endroit. Et mon père dit alors : « Si c'est ça le Canada, alors nous restons ! »

Nous sommes arrivés à Smithville vers 10 h du matin, le soleil brillait encore et c'était une belle journée d'automne. Oom Hannes, tante Chris et VanMarrum, notre parrain, nous attendaient à la gare. C'était vraiment agréable de voir d'autres membres de notre famille. Après les souhaits de bienvenue et les accolades, nous avons été conduits à la maison de Colyn qui se trouvait à seulement vingt minutes à l'est de Bismarck. La maison n'était pas très grande, mais vingt personnes purent y manger et y dormir pendant deux semaines.

Nous étions maintenant les résidents d'un nouveau pays et beaucoup de choses nous étaient inconnues. Le lendemain de notre arrivée, le 31 octobre, nous sommes allés en ville et nous y avons vu toutes sortes d'étranges créatures et cela nous donna une drôle d'impression. On nous dit alors qu'aujourd'hui était la journée d'une coutume américaine appelée l'Halloween. Durant la première semaine de novembre, nous avons reçu 15 cm de neige. Nous n'avions jamais vu cela en Hollande ! Mais au bout d'une semaine, elle avait complètement fondu et, par la suite, la température allait demeurer chaude jusqu'à Noël.

À la mi-novembre, nous avons emménagé à Stoney Creek où mon père et moi avons obtenu des emplois dans les serres Harrison, ce qui incluait une maison. C'est donc à Stoney Creek que la famille Kloet a réellement commencé sa vie au Canada et je remercie Dieu pour les nombreuses bénédictions qu'il m'a offertes à ce jour.