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Familles

Johanna Schel
Mars 1954 – Waterman

Mon nom est Johanna Schel. J'ai quitté Rotterdam le 2 mars 1954 en compagnie de mon mari, Johannes (ou Jan), et mon fils de trois ans portant également le nom de Johannes (mais on l'appelle plutôt Jan Willem).

Je me souviens très bien de notre embarquement à bord du SS Waterman. Je vois encore ma mère se tenir sur le quai en compagnie d'autres personnes alors que je me demande si je vais un jour la revoir. Elle a alors pris une profonde respiration et je pouvais sentir sa douleur. Je m'en souviendrai jusqu'au dernier jour de ma vie. Mon mari soulevait notre fils au bout de ses bras afin que toute la famille puisse le voir alors que nous faisions nos derniers adieux. La traversée devait durer huit jours. Mon fils et moi logions la même cabine, alors que mon mari en logeait une autre avec d'autres hommes. Mon fils passait constamment d'une cabine à l'autre. Cela m'étonne qu'il ne se soit jamais perdu. La mer était très agitée, ce qui ajoutait à l'angoisse de savoir si nous avions pris la bonne décision en immigrant au Canada.

Mon mari était forgeron de métier et avait travaillé à la forge de son père, où il s'occupait de la vente et de la réparation de machines agricoles, ainsi que du ferrage des chevaux. L'entreprise était transmise de génération en génération. Étions-nous en train de gâcher l'avenir certain de Jan Willem ? C'est le genre de questions qui vous passent par la tête quand vous faites un si grand saut.

Puis, le 10 mars 1954, nous sommes arrivés à Halifax où nous avons pris le train pour Toronto. Il ne nous était pas facile de trouver du travail en raison de la barrière linguistique, pas plus qu'il nous était facile de trouver du logement. Mon mari a commencé à travailler comme maçon, alors que je me trouvais un emploi d'infirmière diplômée à l'hôpital psychiatrique Lakeshore de Mimico (alors que j'étais infirmière autorisée en Hollande). En ce qui concerne le logement, nous avons fini par trouver une chambre en sous-sol sur le chemin Royal York, dans la maison d'une famille hollandaise. Notre chance a tourné environ un an après notre arrivée au Canada. La réponse à l'annonce d'un journal de Toronto a permis à mon mari d'obtenir un emploi de forgeron dans une écurie privée pour chevaux de spectacle (Hackney Horses) à Downsview, en banlieue de Toronto. Quatre ans et demi plus tard, l'écurie fut achetée par l'aéroport de Downsview et on nous demanda de déménager à Mont-Tremblant, au Québec, là où se trouvait la nouvelle écurie de la compagnie. Mon mari avait cependant pris la décision de lancer sa propre entreprise et de l'établir à Concord, en Ontario. Il devint un maréchal-ferrant ambulant qui se déplaçait partout en Ontario et travailla également à titre de forgeron officiel pour l'Exposition nationale canadienne et le Royal Agricultural Winter Fair de Toronto pendant de nombreuses années, et jusqu'à sa mort en 1981.

Et qu'est-il advenu de mon fils ? Eh, bien, il est devenu ingénieur et avocat. Il représente aujourd’hui des entrepreneurs dans les négociations de conventions collectives avec le syndicat des forgerons et des chaudronniers. En ce qui concerne la crainte que nous avions de faire perdre à notre fils ses chances de poursuivre l'entreprise familiale, eh bien, il semblerait que le lien ait été maintenu… d'une manière quelque peu différente.