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Femmes et hommes célibataires

Jane Helders
20 juillet 1957 – Waterman

Mon histoire commence à l’été de 1951 lorsque j’allai en vacances avec ma famille à un endroit de villégiature hollandaise appelé « Het Trefpunt », ce qui signifie « Lieu de rencontre ». C’est là que j’ai rencontré Gerald, mon futur époux, même si à ce moment là, nous ne pensions aucunement qu’un jour, nous serions mariés. Je vivais à Leeuwarden, la capitale de la Frise. Gerald vivait à Amsterdam, dans la province de Hollande du Nord. Nous nous fréquentâmes durant un an, puis je rompis. En septembre 1953, Gerald immigra au Canada. Il fit la traversée à partir de l’Angleterre sur le Empress of France et débarqua à Montréal. Il trouva un emploi à Toronto comme messager à la Banque Impériale du Canada.

Gerald revint en Hollande en 1955 et 1957. Il vint me voir et quelque chose fonctionna de nouveau. En 1957, je fus invitée au mariage de sa sœur et le 28 mars, à mon anniversaire (je venais d’avoir 28 ans), nous nous fiançâmes. Je promis de venir au Canada dès que possible. Je ne me considérais pas comme une immigrante ordinaire. Je quittais un emploi bien payé de directrice de succursale d’une compagnie d’assurance et je devais tout recommencer à neuf au Canada. Il fut aussi assez difficile d’organiser mon départ à moi seule. Je ne vivais plus avec mes parents. Les renseignements obtenus de diverses sources se révélèrent complètement erronés, ce qui fut la cause de retards. Je dus aussi me rendre à La Haye pour un examen médical du ministère de la santé. J’étais si nerveuse que j’en fus malade. En outre, mon vaccin contre la varicelle me rendit malade plusieurs jours durant. J’eus deux égratignures sur ma hanche gauche. Mon dernier samedi en Hollande, ma sœur et moi passâmes l’après-midi en canot sur un lac. Le bateau tanguait et mon côté gauche fut complètement mouillé. Mes deux égratignures devinrent une seule grosse plaie. À bord du Waterman, je dus visiter le médecin de bord tous les deux jours pour changer mes pansements.

J’ai quitté la Hollande le 12 juillet 1957 à partir de Rotterdam. Mon père, les parents de Gerald, ses sœurs et son grand-père étaient venus m’accompagner. Ils avaient fait livrer des fleurs dans ma cabine où m’attendaient aussi plusieurs messages de mes amis. J’ai été huit jours à bord du Waterman et trouvai cela très ennuyeux. Il n’y avait rien à faire. Je me rappelle m’être assise au salon avec un groupe de personnes qui discutaient et faisaient des paris sur le nombre de nœuds (ou milles nautiques) que nous franchirions ce jour-là. Je me liai d’amitié avec une danoise et ses deux filles très blondes qui allaient retrouver son mari déjà installé au Canada. Je déménageai dans leur cabine, éprouvant de la difficulté dans ma propre cabine, que je partageais avec une maman dont le très jeune bébé devait dormir tout le jour. Je me rappelle le temps orageux.

Beaucoup de gens manquaient les repas à cause du mal de mer. Je n’en souffrais pas du tout. Le tangage me berçait dans ma couchette supérieure et j’aimais ce mouvement. Je me souviens d’avoir dansé à tour de rôle avec les officiers de bord. Les tables étaient fixées au sol et le roulis nous les faisait heurter. Si je ressentais le moindre inconfort, je montais sur le pont pour respirer de l’air frais. Je me souviens d’un groupe d’échange d’étudiants de France. Ils avaient beaucoup de plaisir ensemble. Ils fêtèrent leur fête nationale, la prise de la Bastille, le 14 juillet. Je suppose que ma plus grande « excitation » était de visiter le beau médecin de bords, tous les deux jours, même si c’était son infirmière qui s’occupait de moi. Je me suis aussi assise sur le pont à quelques reprises, au soleil et même par gros temps.

En approchant des côtes canadiennes, nous vîmes quelques baleines. Je ne me souviens pas de l’arrivée à Halifax. C’était très tôt le matin. Je crois que nous dormions. Après le petit déjeuner, nous dûmes subir les formalités sanitaires avant de quitter le navire. Je ne me rappelle pas le moment où j’ai quitté le navire. Je me souviens d’une prise de bec avec un agent des douanes. Il me demandait pourquoi je venais au Canada. Je le lui dis et il me demanda : « Êtes-vous certaine qu’il voudra vous épouser ? » Cela me déplut grandement. Je lui répondis « bien sûr », en lui montrant ma bague de fiançailles. Heureusement, il me laissa entrer au pays !

Je n’ai aucun souvenir du Quai 21. En fait, j’ai entendu ce nom pour la première fois il y a environ un an lorsque les informations ont été diffusées à propos de la Société du Quai 21. La seule image qui me revient, c’est de m’être trouvée sur une route avec plusieurs autres personnes marchant vers Halifax. Nous avions demandé où se trouvait Halifax, car nous ne pouvions voir la ville. On nous pointa une lointaine direction. Nous nous mîmes en marche sur une route désolée, sans arbre ni ombre. Il faisait une chaleur accablante. Nous décidâmes alors que c’était trop loin et retournâmes au port. Aujourd’hui, je me demande encore : « où étions-nous ?» Certes, il y a 42 ans de cela et les paysages changent. Je souhaiterais avoir des photos de cette époque. Mon mari et moi avons visité le Quai 21 et je peux croire que c’est là que je suis arrivée il y a 42 ans. J’essaie de me rappeler autre chose, mais rien ne me revient.

Les seules images dont je me souvienne sont celles de notre départ. Je suis accoudée au bastingage du navire et ma famille me fait de grands signes par les fenêtres du hall des départs. Je me souviens cependant du train qui nous emmena de Halifax à Montréal. Je n’en croyais pas mes yeux lorsque je vis ce vieux train à vapeur avec ses banquettes de bois dans lequel nous devions passer un jour et une nuit, avançant au pas, nous arrêtant trop souvent, respirant une fumée noire. Nous devenions si sales ! Dans quel pays arriéré étais-je venue ? Pourquoi donc Gerald ne m’avait-il pas parlé de ces trains démodés ? En Hollande, nous étions habitués à des trains de première classe. Heureusement, le train de Montréal à Toronto était meilleur. Les sièges rembourrés étaient très confortables. Nous n’avions pu emporter de nourriture à terre en débarquant du bateau. Je ne me rappelle plus comment j’avais eu de l’argent canadien, mais toujours est-il que j’achetai un sandwich dans le train. Pain blanc avec du beurre salé et fromage cheddar ! Je ne l’aimai pas du tout. Mais quand j’arrivai à Toronto, tard en soirée le 21 juillet, Gerald m’attendait, et ça valait le coup.

Alors commença ma vie canadienne et je n’ai jamais regretté d’être venue ici. J’aime le Canada et je ne voudrais pas retourner d’où je suis partie. La première année a été un peu difficile, mais Gerald était là pour m’aider et me guider. Je parlais et comprenais l’anglais (en conversation directe). J’avais fait quatre ans d’anglais au secondaire et je venais de terminer un cours de correspondance anglaise. Mais c’était plus difficile pour les films, la télé et la radio. Je demeurai avec des amis hollandais jusqu’à ce que je trouve un logement. Grâce à leur aide, je trouvai un emploi en deux semaines.

Gerald et moi nous sommes mariés le 16 novembre 1957. Les parents de Gerald et mon père sont venus assister à notre mariage. Nous sommes aujourd’hui les heureux parents et grands-parents de Gerald junior, Marg et Frank et leurs trois enfants, Blake, Kaitlyn et Keanna.

Quand j’ai quitté les Pays-Bas, j’ai pensé que je ne reverrais jamais ma famille. Au contraire, nous avons eu le bonheur de retourner en Hollande avec nos enfants à plusieurs reprises. En mars 2000, nous sommes allés une fois de plus en Hollande pour célébrer le 95e anniversaire de naissance du père de Gerald. Des parents et des amis sont venus nous visiter. Le monde est devenu bien plus petit depuis 1957, le début pour moi de cette grande aventure qui s’est transformée en une vie heureuse, pour Gerald, notre famille et moi-même.

Nous croyons que le Canada est le meilleur pays du monde.