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Femmes et hommes célibataires

Cornelis Verwolf
26 février 1950 – Beaverbrae

On m’a souvent demandé pourquoi j’avais quitté mon pays pour venir au Canada. J’avais 9 ans quand la guerre atteignit les basses terres (Pays-Bas), le 10 mai 1940. Vers 4 h 30 le matin, il y eut des tirs et des avions volaient dans toutes les directions. Une heure plus tard, j’étais debout dans la cour avec mon père et d’autres personnes, et nous vîmes des parachutistes sauter des avions. Avant 8 h, deux avions avaient été abattus et avaient atterri dans le champ d’un voisin. Ce n’était pas beau à voir. Comme nous étions là, des cailloux volaient autour de nous. Nous ne savions pas ce qui arrivait.

Nous avons vu qu’un obus d’artillerie avait heurté le mur du sous-sol sans exploser. C’est à ce moment-là que, pour la première fois, je me suis dit que je ne vivrais pas à cet endroit toute ma vie.

Au cours des six années suivantes, beaucoup de choses se sont passées. Durant le premier mois, des voisins ont été arrêtés et ne sont jamais revenus. Des gens ont été tués, battus, des maisons brulées. Chaque année, les choses empiraient. Durant la dernière partie de la guerre, il y avait de nombreux raids. Les Allemands cherchaient aussi des hommes âgés de 18 à 45 ans pour les expédier dans des camps de travail en Allemagne. Ils s’emparaient aussi de l’or, de l’argent, d’œuvres d’art, de tableaux, de bicyclettes, de chevaux, de nourriture et de tout ce qui avait de la valeur. On pouvait vous tuer pour un poste radio.

Les derniers 18 mois de la guerre furent vraiment difficiles, même à la ferme, où il n’y avait pas d’eau ni de bois ou de charbon pour chauffer la maison, ni de nourriture. Les gens dans les villes étaient désespérés. Nous espérions que les alliés nous libèrent en 1944, mais les féroces combats que durent mener les soldats canadiens en Hollande exigèrent plus de temps. La liberté n’arriva à notre ville que le 10 mai 1945. QUELLE JOURNÉE !

Les soldats canadiens arrivèrent dans notre ville et nous libérèrent des Allemands. (La nourriture suivit peu après). Ma première tranche de pain blanc fut comme un cadeau du ciel et avait un goût de miel. Les gens dansaient et chantaient. Ils étaient si heureux; je me rappelle très bien ce jour. Et même aujourd’hui, les soldats canadiens occupent un espace bien au chaud dans le cœur des Hollandais. Aujourd’hui, ces derniers entretiennent soigneusement les cimetières de soldats canadiens et tiennent annuellement des cérémonies à leur mémoire.

Pendant les cinq ans que dura la guerre, je demandais à mon père d’aller au Canada et sa réponse était toujours la même : nous irons, toute la famille, après la guerre. Eh bien, ce jour ne vint jamais. Je fais partie d’une grosse famille, quatre frères et cinq sœurs, et ils ont tous eu une belle vie et réussi en Hollande. Mes sœurs visitent régulièrement le Canada, mais mes frères qui peuvent pourtant se le permettre n’aiment pas l’avion.

À l’âge de 17 ans, je me rendis au bureau canadien d’immigration pour me renseigner quant à ce que je devais faire pour émigrer. Il existait un organisme appelé « Stichting land verhuizing Nederland ». Celui-ci pouvait vous trouver du travail au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande ou n’importe où où vous vouliez aller. L’organisme était géré par le gouvernement hollandais. Et, après avoir repensé à tout cela et regardé les cartes géographiques, je finis par choisir le Canada. Je devais d’abord obtenir le consentement de mes parents. Je devais être en bonne santé, avoir de l’argent pour payer mon transport, etc.. Mes parents me donnèrent leur autorisation en quelques semaines. Je leur dis que le gouvernement m’appellerait sous les armes et qu’après mon service militaire, je demanderais à être démobilisé au Canada. L’Indonésie avait été une colonie hollandaise et constituait alors un point chaud (guerre civile). Ils pensèrent qu’il était préférable de me laisser aller avant d’être mobilisé. Je pris donc des arrangements afin de partir au début de 1950.

Deux ans plus tard, au Canada, je reçus mon ordre de mobilisation pour l’armée en Hollande, mais il était accompagné d’une note indiquant que si j’avais un emploi à temps plein, j’en serais dispensé. Par contre, si je rentrais en Hollande à n’importe quel moment durant les cinq années suivantes, je serais arrêté et envoyé dans l’armée.

Aux environs de 7 h le matin du 13 février 1950, ma mère me téléphona pour me réveiller en me disant : « C’est aujourd’hui que tu dois partir pour le Canada. Es-tu certain de vouloir partir ? »

Je suis né dans un petit village appelé « Sion », à environ quatre kilomètres de la cité historique de Delft. Mon père et ma mère m’accompagnèrent en taxi jusqu’à Rotterdam, une course d’environ trois quarts d’heures. C’est là que je fis mes adieux à mes parents. C’était très difficile pour ma mère. J’entrai dans les bureaux afin de m’enregistrer pour mon voyage au Canada. J’étais le plus jeune célibataire hollandais émigrant par lui-même (six semaines après mon dix-huitième anniversaire). On nous fit monter dans des autocars en direction d’Anvers. Le premier autobus quitta Rotterdam à 10 h 10. Je me trouvais à bord du troisième. Nous atteignîmes la frontière belge et passâmes en Belgique. Au bout d’une heure environ, nous arrêtâmes dans un beau restaurant pour y prendre un bon repas. Nous partîmes à 13 h, et à 14 h, nous étions dans le port d’Anvers. Le voyage de la frontière jusqu’à Anvers fut très agréable, il y avait beaucoup d’arbres et la route était très belle.

Nous avions tous bien hâte de voir le navire qui allait être notre résidence durant les dix prochains jours. C’est alors que nous vîmes notre navire. C’était un navire fatigué qui aurait eu besoin d’une bonne couche de peinture. Il fut mis au rancart en 1954. Ce navire sur lequel je devais voyager s’appelait le BEAVERBRAE. C’était un cargo, mais il pouvait aussi accommoder jusqu’à 700 passagers (sans aucun luxe). Il y eut peu d’activités à bord durant notre traversée. Vous pouvez voir une photo du navire et plus de renseignements à la dernière page.

Après quatre heures d’attente, nous pûmes monter à bord. J’étais logé dans la proue du navire. Toute personne qui a déjà dormi à cet endroit durant une bourrasque saura de quoi je parle (c’est la partie du navire qui s’élève le plus haut sur la vague et plonge ensuite le plus bas). La pièce était large et 30 Hollandais et 40 Allemands y vivaient et y dormaient. J’y avais, quant à moi, ma valise et tous mes biens. Lorsque j’entrai dans cette pièce, j’appris rapidement qu’on ne pouvait faire confiance à personne (Cor voyageait seul).

Durant la seconde journée en mer, quelqu’un vola ma caméra. À 22 h, quatre gros remorqueurs tirèrent le navire du quai jusqu’au milieu du port, et nous partîmes pour le Canada. À 23 h 30, nous longions la côte et c’était pour moi le temps de dormir. Je dormais sur la deuxième couchette, celle au-dessus de moi étant libre. Lorsque j’immigrai au Canada à partir de la Hollande, j’ai tenu un journal de voyage, que j’envoyai à ma mère le 15 septembre 1953. Peu de temps avant sa mort en 1990, elle me le renvoya en me disant que ces souvenirs me seraient précieux. Peu de temps après, je le traduisis du néerlandais à l’anglais. Ayant maintenant vécu au Canada un peu plus de 50 ans, j’y ai ajouté quelques commentaires. Le 14 février 1950, je dormis jusqu’à 3 h 30. Quelqu’un m’appela pour venir voir Vlissingen (un petit village de pêcheurs de la côte hollandaise) qui apparaissait au loin. Après être resté debout une demi-heure, je retournai au lit. À 5 h, je me relevai et à l’aurore, j’étais sur le pont lorsque quelqu’un indiqua qu’on voyait les côtes de l’Angleterre. Notre premier repas nous fut servi à 8 h, et la nourriture était médiocre, comme elle le fut par la suite pendant un certain temps. Certains passagers se plaignirent au capitaine, lui rappelant que les Hollandais avaient payé leur voyage vers le Canada. La nourriture s’améliora par la suite.

Le 15 février 1950 – Nous étions maintenant en pleine mer et tout se passait bien. Je rencontrais beaucoup de gens de différents endroits en Hollande. Nous nous trouvions tantôt à l’intérieur du navire et tantôt, au bastingage à regarder la mer. Nous établissions des habitudes. Mais tout n’était quand même pas parfait. Certains d’entre nous avaient remarqué que le vent augmentait en intensité. Cet après-midi-là, nous eûmes droit à une petite tempête, et le navire fit ce que font tous les navires dans une tempête. Quand la proue du navire plonge dans les vagues et que l’eau la recouvre, cependant qu’à l’arrière l’hélice dépasse de l’eau, vous savez qu’il y a un fort vent. Et je ne me sentais pas si bien.

Le 16 février 1950 – Il n’y avait aucune écriture dans mon journal pour ce jour-là, mais je sais que j’avais le mal de mer et que je partageais mon temps entre la sale commune (située au milieu du navire) et le bastingage sur le pont, et je peux me rappeler que si quelqu’un m’avait demandé « As-tu besoin d’aide pour te rendre jusqu’au bastingage ? », je n’aurais pas refusé.

Le 17 février 1950 – Ce jour-là, je suis redevenu moi-même et suis demeuré en bonne santé pour le reste du voyage. Certains passagers eurent le mal de mer jusqu’à leur arrivée à Halifax. Aujourd’hui, le vent souffle plus fort. Le navire a dévié longuement de sa course pour éviter le cœur de la tempête. Cette information m’a été donnée par des gens qui parlent anglais avec le capitaine et l’équipage. On nous dit de ne pas aller sur le pont car les vagues balayaient la proue du navire, produisant un grand bruit de craquements et de heurts (comme c’est le cas pour un avion qui traverse de sérieuses perturbations), et cela dura tout le jour et la nuit suivante.

Le 18 février 1950 – Aujourd’hui, la tempête s’est calmée et nous avons pu nous rendre sur le pont. Beaucoup de gens commençaient à se sentir mieux. La nuit dernière, j’ai dormi tout habillé pendant que la tempête grondait et, à l’avant du navire, c’était très inconfortable. Il fallait se tenir après sa couchette, sous peine d’en être éjecté.

Le 19 février 1950 – Tout allait bien ce jour-là, une journée sans événement marquant. C’est dimanche et, à 19 h, il y a eu un service religieux de 45 minutes. L’aumônier appelait ça la paroisse de l’océan. Nous avons aussi reçu trois paquets de cigarettes de la part de la Croix Rouge.

Le 20 février 1950 – Le temps est beau maintenant, on ne peut plus s’en plaindre. Ce matin, nous avons joué aux cartes jusqu’à midi car il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire. J’ai passé le reste de la journée avec une jeune femme que j’ai rencontrée durant l’après-midi.

Les 21 et 22 février 1950 – Il ne s’est pas passé grand-chose, car je n’ai rien noté.

Le 23 février 1950 – Ce fut une bonne journée et les gens parlaient de leur nouveau pays et de l’endroit vers lequel ils se dirigeaient. Certains avaient de grosses familles (j’espère qu’ils ont tous bien réussi). À 22 h le jeudi soir, nous pûmes apercevoir les lumières de Halifax, au Canada.

Le 24 février 1950 – Le navire est entré dans le port à 6 h du matin et a été amarré au Quai 21 à 7 h. On commença à débarquer les passagers, les Allemands étant les premiers à quitter le navire. Les Hollandais débarquèrent ensuite. Nous passâmes les douanes et l’immigration et c’était bon de marcher de nouveau sur la terre ferme. C’était une journée neigeuse et je n’avais pas de chaussures pour affronter la neige, donc, je me rendis en ville, à Halifax, pour acheter une paire de bottes. Au moment de mon départ de Hollande en février 1950, les magasins étaient très dégarnis, mais à Halifax, les magasins débordaient de marchandise et nous en étions tous très heureux. Maintenant, je devais faire mon choix. En quittant la Hollande, on m’avait permis d’emporter seulement 110 dollars et les bottes coûtaient 30 dollars. Je crois qu’ils avaient majoré les prix ce jour-là parce qu’un navire venait d’arriver d’Europe. Étant peu habitué à de GROSSES CHUTES DE NEIGE, j’achetai des bottes de cuir à col ouvert et dans la neige profonde, celle-ci pénétrait dans les bottes. (J’aurais dû acheter des bottes à semelles de caoutchouc et en peigne de cuir lacées pour écarter la neige). Durant les deux mois qui suivirent, j’eus les pieds froids et mouillés en travaillant dans les bois comme bûcheron avec Herlof Jensen, le fils du fermier de Grand Falls, Nouveau-Brunswick, pour qui je devais travailler. À la fin de l’après-midi ce jour-là, nous montâmes tous à bord du train pour le reste de notre voyage. Le train devait nous amener aux différents endroits du Canada où nous devions aller. À 18 h, le train quitta Halifax et voyagea toute la nuit et à 5 h 30 le matin suivant, il fit son premier arrêt à un endroit appelé McAdam, au Nouveau-Brunswick.

Le 25 février 1950 – McAdam était l’endroit où je devais quitter le train. Il avait neigé toute la nuit et la neige était très épaisse. J’entrai dans la gare de chemin de fer où il y avait du feu dans un poêle. Le chef de gare m’incita à me mettre à l’aise. Car le train pour Grand Falls ne serait pas là avant 11 h 30 ou midi.

À Halifax, les agents d’immigration m’avaient donné un grand carton avec mon nom écrit dessus et ma destination. Celui-ci était suspendu à un cordon autour de mon cou. Je parlais TRÈS PEU anglais. L’été précédant mon départ, j’avais pris des cours d’anglais et appris quelques mots. Plus tard, je pris aussi des cours d’anglais à Toronto, un hiver durant. Au fil des ans, j’ai pris beaucoup de cours se rapportant pour la plupart aux métiers que j’exerçais. De plus, je me suis engagé au sein de nombreuses organisations pendant ces années et j’y ai participé activement. Vers 7 h 30, le chef de gare s’en alla chez lui pour son petit-déjeuner. Une heure plus tard, il revint en m’apportant deux sandwichs. Je n’oublierai jamais sa bonté envers une personne qui lui était totalement étrangère. La journée fut très longue et je me sentais très seul, mais mes pensées retournaient vers la nuit précédente alors que je me trouvais avec Nel de Boer, la jeune femme que j’avais rencontrée sur le bateau. Nous avions parlé de notre vie dans ce nouveau pays et de la durée de notre voyage en train, elle allait pour sa part en Ontario, et de quoi cela aurait l’air. Plus tard ce soir-là, elle partit rejoindre sa famille. Le matin, quand le train s’arrêta et que j’en descendis, elle m’envoya la main. Je lui avais demandé de m’écrire. J’attendais toujours des lettres de la maison ou de Nel afin de pouvoir lire quelque chose que je pouvais comprendre. Les années passant, nous correspondîmes, et ses lettres m’étaient devenues indispensables ! Je me rendis à Toronto, en Ontario, pour lui rendre visite à Beamsville, mais, le temps passant, nos routes se séparèrent. Aux environs de midi, le train arriva. Il avait été retardé par la neige, cette neige qui tombait sans arrêt.

J’étais donc maintenant en route pour Grand Falls. Je trouvai une place à bord du train et m’y installai. Devant moi se trouvaient deux jeunes Canadiennes françaises qui parlaient, riaient et s’amusaient. Elles me parlèrent en français et en anglais, mais je n’y comprenais pas grand-chose. En cours de route, je dus me rendre à la salle de bain et je demandai aux jeunes femmes où se trouvaient celle-ci. Comme elles étaient Canadiennes françaises, je m’efforçai de le leur demander en français en disant : « Où est la coiffure ? », mais elles ne savaient pas de quoi je parlais. J’essayai ensuite « toilette, W/C ». Impossible de me faire comprendre d’elles. Les filles appelèrent le conducteur et je dus lui expliquer par gestes. Il me dit alors « Oh oui, vous voulez dire toilettes », oui, oui, et il m’envoya dans la bonne direction. (Cela nous amusa beaucoup).

J’arrivai à Grand Falls aux environs de 17 h. J’entrai dans la gare et là, le conducteur regarda mon nom et l’adresse de ma destination. Il téléphona à M. Niels Jensen sur River Road, pour l’informer que son employé venait d’arriver. M. Jensen parla à son fils, lui demandant de venir me chercher. Avec la neige abondante qui tombait, il lui fallut deux heures pour franchir les quelque 10 milles menant à la ville. La gare se trouvait à l’autre bout de la ville et quand le fils, Herlof, y entra, il me salua chaleureusement et me demanda si j’avais faim. J’avais l’estomac dans les talons, n’ayant rien mangé depuis McAdam. Herlof me conduisit en ville jusqu’à un restaurant où nous prîmes un bon repas. Puis, commença la dernière partie de mon périple. Il neigeait toujours à plein ciel et la conduite était difficile. Difficile même de voir la route ! En rentrant à la ferme, Herlof et moi nous prîmes dans la neige à deux reprises. Nous avons pelleté pour nous dégager et continuer. Lors de notre arrivée à la ferme, vers 22 h, M. et Mme Jensen me souhaitèrent chaleureusement la bienvenue et me dirent de faire comme chez-moi.

Le 26 février 1950 – Il était près de minuit, ce soir-là, quand je me couchai, vanné. Mon premier jour de travail à la ferme où je dormais. M. Jensen n’avait pas voulu me laisser participer aux corvées. Quand je m’éveillai, nous étions dimanche, le temps était clair et ensoleillé et c’était magnifique. Lorsque je sortis, je vis les bâtiments et les arbres couverts de neige, une vraie carte postale ! Je sus que j’étais au bon endroit.

La première année fut très difficile, et je me sentis parfois très seul, n’ayant ni amis ni endroits où aller converser. Les Jensen étaient bons pour moi et j’aimais vivre avec eux. Ils possédaient une vaste ferme diversifiée. Ils cultivaient des pommes de terre, des légumes et élevaient des vaches et des porcs.

Herlof et moi nous entendions très bien. Il m’aidait à apprendre l’anglais et j’apprenais de mieux en mieux. Mme Jensen était excellente cuisinière et j’étais un jeune homme doté d’un solide appétit (c’est toujours le cas 53 ans plus tard). Les Jensen habitaient un coin appelé le « petit Danemark », au Nouveau-Brunswick, Grand Falls est une jolie petite ville. Elle se compose de trois districts culturels, au centre, à l’époque, on y parlait anglais, au nord, danois et au nord-est, français. Pour un nouveau-venu c’était confondant, c’est le moins qu’on puisse dire. M. Jensen connaissait aussi l’allemand, et cela m’était parfois utile. Pour cette année là, mon séjour chez les Jensen se termina à la fin des travaux de la ferme, fin novembre 1950. M. Jensen suggéra qu’Herlof et moi partions pour Toronto, y chercher un emploi pour l’hiver, et nous prîmes donc le train pour nous y rendre. Nous arrivâmes à la gare Union un matin de novembre. Je ne fus pas très impressionné. À cette époque, il faisait froid et cela sentait mauvais. En deux jours, je dénichai un emploi dans une usine de chaussures (les souliers Dack). Mon salaire était de 0,55 dollar de l’heure, et je ramenais à la maison une paye de 21 dollars par semaine. Je vivais sur Waverley Road, dans l’est de la ville, chez la famille Nixon, et je devais payer 15 dollars par semaine pour chambre et pension. Ce travail d’usine ne me convint pas longtemps. Au printemps, je trouvai un autre emploi qui me rapportait 1 dollar de l’heure. Il fallut attendre 15 ans pour que je revoie mes parents et ce fut la première fois qu’ils rencontrèrent ma femme et leurs deux petits-enfants canadiens. Ce fut un grand jour. (J’étais alors citoyen canadien depuis 9 ans). Mon père prit par la suite sa retraite, vendant sa ferme à mes frères. Papa et maman aimaient le Canada. Ils vinrent nous visiter à deux autres reprises. Ils aimaient beaucoup ma femme.

J’ai rencontré mon épouse Pat à Toronto. Elle était étudiante infirmière au Toronto East General Hospital. Nous nous sommes mariés le 28 juin 1957 à l’Église Unie de Howard Park United Church à Toronto, après trois ans de fréquentation. Son nom de jeune fille était Hunter. Nous sommes déménagés à Weston, où Pat a travaillé comme infirmière licenciée à l’hôpital Humber Memorial. Pat est née à Springhill, en Nouvelle-Écosse. La ferme familiale était située dans un petit village du nom de Leamington, à environ cinq milles de la ville. Plusieurs générations de Hunter y reposent.

Ma vie au Canada a été très bonne. Nous avons une charmante famille et cinq petits-enfants, deux garçons et trois filles. Au début, j’ai occupé différents emplois. J’étais doté d’un don pour la mécanique et je commençai à travailler et à étudier pour obtenir mon brevet de mécanicien. J’ai travaillé quelques années pour l’Impériale, mais je voulais travailler à mon propre compte. À l’été 1959, nous sommes déménagés à Peterborough et j’ai lancé ma propre affaire. Après quelques mois, voyant que les affaires n’allaient pas très bien, je me suis retiré. L’emplacement constituait un grand problème. C’est alors qu’un homme plus âgé de la ville, dont le nom était Elwood Cole, me demanda de m’associer à lui dans son atelier. Il avait une très bonne affaire. Ayant travaillé pour l’Impérial, on m’avait enseigné à bien tenir mes livres comptables. Lui n’y croyait pas et je ne parvins pas à lui faire changer d’idée. Après deux ans, il s’avéra que nous devions encore une fois prendre des décisions difficiles. Pat et moi y avons longuement réfléchi et décidé qu’il était préférable que je revende ma part à mon partenaire. Au cours de nos années passées à Peterborough, deux fils nous étaient nés, Michael, le 11 décembre 1959, et Douglas, le 26 juin 1962.

Un de nos amis, James Nisbet, avait entendu dire que j’étais sans emploi et il me téléphona pour me demander si j’étais prêt à aller à Ingersoll. Il venait tout juste de louer un centre de service le long de l’autoroute 401. Avant d’accepter, je lui dis que j’étais à la recherche d’une autre affaire et que j’étais prêt à travailler pour lui jusqu’à ce que je puisse avoir ma propre affaire. Deux jours plus tard, je me rendis à Ingersoll où se trouvait le centre de service. Les premières choses à faire consistaient à commander les approvisionnements et placer des annonces dans les journaux locaux. Nous devions embaucher de 25 à 30 personnes. Jim viendrait dès qu’il aurait terminé ses autres affaires à Toronto. Deux semaines plus tard, un dimanche matin, j’ai ouvert son commerce et dès l’ouverture, nous fûmes occupés. Mon ami Jim Nisbet arriva au milieu de l’avant-midi.

Trois semaines plus tard, vers la fin d’août 1962, je retournai à Peterborough pour aider Pat à préparer le déménagement et notre famille déménagea à London, Ontario. Notre plus jeune garçon avait alors huit semaines.

J’achetai notre maison sur Sudbury Ave., un joli bungalow, dans l’est de la ville, et je me rendais tous les jours travailler à Ingersoll. Pat n’avait pas vu la maison jusqu’au jour de notre déménagement à London et elle en fut contente. J’ai travaillé pour Jim jusqu’en 1965 et puis, j’ai déniché mon propre commerce. C’était une station service White Rose, près de Dutton, en Ontario. Cependant, il nous fallait de l’argent pour en faire l’acquisition. Nous avons vendu notre maison de London et loué une maison durant deux ans à Lambet et je voyageai tous les jours vers Dutton. J’empruntai le reste de l’argent à mon ami Jim, et je louai le centre de service de Dutton pour 10 ans, ce qui fut une excellente affaire. Jim était venu d’Écosse au Canada en 1957. Il était mécanicien et il cherchait du travail. À ce moment-là, nous avions besoin d’un bon mécanicien chez l’Impériale et je l’avais engagé. Nous sommes restés amis toute la vie.

En 1967 nous avons acheté une ferme dans le canton de Delaware et en 1975, je quittai le centre de service et devins fermier à plein temps. Nous avions acheté nos premières vaches dès 1971 et graduellement acquis davantage de bétail. Mon plus jeune fils, Doug, a commencé à travailler à la ferme avec moi et nous avons entrepris de louer des terres additionnelles, 800 acres au total. En 1987, nous avons changé d’orientation, nous avons commencé à cultiver des fraises, planter un verger de pommes ainsi que des pêchers et des pruniers. En 1997, des raisons de santé nous ont obligés à vendre la ferme qui avait fait ma fierté et mon bonheur. Nous y avions vécu 30 ans. Le 15 mai 1997, nous avons emménagé dans notre appartement de Proudfoot Lane, à London, en Ontario pour y vivre notre retraite.

Au fil des ans, nous avons toujours gardé contact avec Herlof Jensen. À l’été 2003, nous reçûmes sa charmante visite et celle de son épouse. Nous sommes aussi allés voir la famille de Pat en Nouvelle-Écosse et de là, nous sommes allés à Halifax pour visiter le lieu historique du Quai 21. Entre 1928 et 1971, le Quai 21 a servi de porte d’entrée à un million d’immigrants à la recherche d’une nouvelle vie au Canada. Je trouvai très émouvant de pénétrer dans cet édifice 50 ans après mon arrivée au Canada. Je redevins, un moment, le jeune homme abordant cette terre nouvelle plein de grandes espérances, même face aux incertitudes. « Où vais-je dormir, manger, vivre ? », me demandais-je. « Je n’aurais pas dû m’en inquiéter. »

En 1999, le Quai 21 devint un musée, ouvrant ses portes en rendant hommage aux 495 000 soldats canadiens ayant quitté le pays pour servir outremer durant la Deuxième Guerre mondiale. Il reconnaissait aussi la contribution des immigrants à ce pays. Et ce pays est magnifique, nous l’avons parcouru d’un océan à l’autre.