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Enfants

Connie A.H. Uyterlinde
Mars 1953 - Groote Beer

À l'âge de neuf ans, j'ai émigré avec ma famille (mes parents et mes deux frères plus âgés) des Pays-Bas pour aller vivre sur l'Île-du-Prince-Édouard, au Canada, en mars 1953. Mes parents ont pris cette décision afin d'offrir un avenir plus prometteur à leurs enfants. Cela a dû être difficile pour eux de choisir de quitter ainsi leur patrie, leur famille et leurs amis, croyant alors qu'ils ne reviendraient jamais. Après être passés aux douanes et nous être fait désinfecter les chaussures, nous sommes montés à bord du Groote Beer.

On nous avait assigné une cabine pour cinq personnes comportant deux couchettes superposées et une couchette simple. Étant une enfant de neuf ans, je voulais dormir sur une couchette supérieure. Cependant, une fois dans les étendues d'eau libre, le bateau était un peu plus agité et la couchette supérieure devenait, soudainement, un peu moins intéressante. L'expérience est devenue plutôt terrifiante lorsque le bateau a commencé à subir les secousses des grandes vagues et que je devais me tenir de toutes mes forces. J'ai rapidement changé de place avec mon père. Le voyage sur l'océan a été plutôt éprouvant et le personnel nous invitait chaque jour à prendre l'air sur le pont pour que nous nous sentions mieux, ce qui était plus facile à dire qu'à faire étant donné que nous avions tous le mal de mer. Après quelques jours, nous avons commencé à scruter l'horizon à la recherche de terres. C'était très excitant de voir, soudainement, apparaître la côte. À notre arrivée au Quai 21 à Halifax (en Nouvelle-Écosse) le 2 avril 1953, il y avait une importante foule pour nous accueillir au Canada.

Le train en direction de l'Île-du-Prince-Édouard était déjà parti et nous avons dû passer tout le week-end dans l'établissement de détention du Quai 21, où les hommes étaient, encore une fois, séparés des femmes. J'étais donc avec ma mère et mes frères avec mon père, dans des quartiers séparés. Nous avons passé ces quelques journées à Halifax en compagnie d'amis que nous nous étions faits sur le bateau. Au cours de ce week-end, nous avons erré dans l'annexe des bénévoles, où l'on nous a offert des petits sacs-cadeaux (contenant du dentifrice, du savon, etc.). Nous nous sommes également baladés sur le chemin Spring Garden et le dimanche, nous sommes allés à la Basilique Sainte-Marie : nous n'étions pas catholiques, mais comme c'était dimanche, nous nous devions d'aller à l'église. Le lendemain (le lundi), nous avons pris le train en direction de l'Île-du-Prince-Édouard qui nous a, en fait, conduits jusqu'au traversier à Cap Tourmentine. Ça a été une très longue journée.

En arrivant à la gare de Charlottetown, le nouveau patron de mon père, le sénateur Walter Jones, était là à nous attendre avec son fils Bus. Ce dernier conduisit mon père et nos bagages à la ferme de Bunbury, tandis que le sénateur amena le reste d'entre nous au restaurant pour que l'on puisse se nourrir. Toutefois, ne parlant et ne lisant pas vraiment l'anglais, il nous était difficile de commander. C'est donc le sénateur qui commanda pour nous. Eh bien, lorsque les assiettes se sont retrouvées devant nous, nous n'avions aucune idée de ce qu'il s'agissait et de ce que nous allions manger… nous avons donc été plutôt réticents à le manger. À cette époque, mon frère aîné, Adrien, s'est senti si mal à l'aise qu'il a mangé tous nos repas. Après le repas, nous avons été en voiture jusqu'à la ferme, mais malheureusement, avec le temps doux qu'il faisait, nous ne pouvions prendre le chemin qui menait directement à la maison en raison de la boue rouge. Nous avons donc dû garer le véhicule sur la route principale et marcher dans l'obscurité jusqu'à la maison, dans la boue rouge. Les escarpins de daim que ma mère portait ce soir-là étaient bons pour la poubelle. Une maison était donc enfin à notre disposition (laquelle avait été en partie meublée par la famille Jones avant notre arrivée et jusqu'à ce que nous recevions notre caisse de biens).

En plus des chaussures tachées, nous apprenions que nous allions devoir utiliser des cabinets extérieurs et que nous n'avions pas d'eau courante (il y avait une pompe à eau à l'extérieur de la maison). Ce fut une période difficile pour ma mère; elle était souvent seule à la maison, car deux des enfants fréquentaient l'école et mon père travaillait à l'extérieur de la ville avec mon frère aîné. Elle avait donc le mal du pays et aurait tout donné pour prendre le premier bateau en direction des Pays-Bas. Il nous fallut un certain temps pour nous ajuster et considérer le Canada comme notre chez nous. Après avoir passé cinq ans sur l'Île-du-Prince-Édouard, mes parents ont pris la décision de déménager en Nouvelle-Écosse et, en 1959, ils ont acheté une ferme à Stewiacke où ils ont vécu jusqu'en 1979. Après 48 ans, on peut dire que le Canada est le pays du lait et du miel. La famille a grandi – mes frères se sont mariés et ont eu, au total, 5 enfants et 14 petits-enfants. Halifax est la ville où je vis depuis maintenant 30 ans et je suis très fière de mes parents pour l'initiative et la perspicacité dont ils ont fait preuve en réalisant ce voyage au Canada afin d'assurer une vie meilleure à leurs enfants.