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Familles

Cathy Bos
Juin 1953 – Groote Beer

On était au début des années cinquante. Beaucoup de gens en Hollande parlaient de « partir au Canada». Bien des gens aspiraient à un nouveau départ dans la vie, une nouvelle aventure. Le fiancé de Liz, ma sœur aînée, voulait se marier et émigrer au Canada pour y acheter une ferme. C’était alors pratiquement impossible d’acheter une ferme en Hollande, mais la possibilité était offerte au Canada. Aussi loin que remontent mes souvenirs, mon père avait été fermier. Mes frères aînés avaient tous travaillé pour des fermiers. Nous vivions dans une maison de ville toute neuve, louée du gouvernement et munie de l’eau courante et de l’électricité. Nous vivions plutôt confortablement.

Une fois que Liz et son nouvel époux eurent immigré à l’Î.P.E. en 1952, les choses commencèrent à bouger rapidement. Liz pressait le reste de la famille de les rejoindre au Canada, un beau pays plein de vastes espaces. Mes parents avaient 55 ans lorsqu’ils décidèrent de partir pour le Canada avec sept de leurs enfants : Sebastian, 22 ans, John, 21 ans, Ben, 19 ans, Jerry, 18 ans, Cathy (moi-même), 13 ans, Robert, 11 ans, et Greta, 9 ans. Jean, 20 ans, demeurait en Hollande, elle nous rejoindrait un an plus tard, avec son nouveau copain.

Une des premières choses que nous devions faire était de passer des examens physiques et psychologiques, de nous faire vacciner et de subir des rayons X. Ces formalités étaient accomplies par des médecins canadiens, à l’aide d’un interprète, car nous ne savions pas un mot d’anglais. Notre départ approchant, nous fîmes emballer nos meubles dans un vaste conteneur par des déménageurs. Durant environ une semaine, nous avons dormi sur le sol en empruntant à des voisins ce qui nous manquait jusqu’au jour de notre départ.

Et puis, ce fut le moment de faire mes adieux à mes amis et professeurs à l’école, à nos cousins et aux voisins. Ma vie était heureuse et j’avais beaucoup d’amis. J’étais une joyeuse jeune fille de 13 ans. Je trouvais bien difficile de laisser tout cela derrière moi pour partir vers un pays étranger. J’ai versé bien des larmes ce jour là.

Mes parents avaient réservé deux voitures pour nous conduire au port de Rotterdam. C’est le 19 juin 1953 que la famille Bos s’embarqua sur le « Groote Beer ». C’était un beau grand navire. On nous conduisit à notre cabine qui pouvait loger six personnes sur des couchettes. Mon père et mes cinq frères partageaient cette cabine pendant que ma mère et moi en partagions une autre avec trois autres passagères. Cet arrangement nous convenait très bien car nous passions le plus clair de notre temps dans la cabine des hommes, réunis en famille.

Nous prenions nos repas dans la grande salle qui offrait trois services. La nourriture était de première qualité et le service excellent. On avait accès à bord à des divertissements comme un jeu de galets, des films et même une bibliothèque. La plupart des gens souffraient du mal de mer et je n’y faisais pas exception. Au bout de quelques jours, je m’habituai au roulis du navire et je recommençai à manger. Nous passâmes sept jours sur un océan agité.

Finalement, nous aperçûmes la terre ferme. C’était Halifax, en Nouvelle-Écosse, au Canada. Nous avons été accueillis dans l’immense édifice où nous allions franchir les douanes. La majorité des gens étaient accompagnés jusqu’au train qui attendait à l’extérieur de l’édifice. Il allait vers l’ouest, vers Toronto et au-delà. Nous, nous allions à Charlottetown, Î.P.E., c’était un samedi, le train était déjà parti et il n’y avait pas de train le dimanche. Ce qu’on nous expliqua par l’entremise d’un interprète.

On nous logea juste là dans le port près de l’eau. L’édifice avait des barreaux aux fenêtres. C’était peut-être une ancienne prison ou un endroit où l’on gardait les passagers clandestins. Nous avons été très bien traités et nous étions libres d’aller partout où nous voulions. Certains n’avaient pas le droit de sortir de l’édifice, sans doute des immigrants illégaux ou des passagers clandestins, je n’en sais rien. Nous eûmes droit à nos premiers corn flakes, et pommes de terre en robe des champs (ma mère pelait toujours les pommes de terre). Les œufs au bacon, à la canadienne, passaient fort bien. Ma mère nous enjoignait de ne rien laisser afin de montrer notre appréciation. Durant le temps passé au port, au moins deux autres navires d’immigrants sont arrivés. L’un venait, je crois, de Norvège, et l’autre d’Italie. Nous nous mêlions sans réserve aux nouveaux immigrants et les regardions passer à travers le même processus que nous auparavant. Le dimanche matin, toute la famille déambula dans les rues de Halifax pour se rendre à la plus proche église catholique.

Nous sommes montés à bord du train tôt lundi matin. Par les fenêtres du wagon, nous avons eu notre premier aperçu du paysage canadien. C’était une charmante journée d’été. Le train faisait de fréquents arrêts. Nous avons atteint Charlottetown au début de la soirée. Liz et son mari nous attendaient à la gare. Ils avaient acheté une voiture d’occasion et un de leurs amis les accompagnait dans une camionnette. Il fallait franchir 10 milles pour atteindre leur maison. Les premiers milles furent plutôt faciles, puis, nous dûmes rouler sur une route poussiéreuse d’argile rouge. Liz et son mari Nick vivaient dans une grande maison de ferme à Mermaid au bout d’une longue allée, tout près de la rivière Hillsboro. Nous avons alors profité de la chaleur d’un bel été canadien, courant pieds nus dans les champs de blé, cueillant des coquillages le long de la rivière et errant dans les bois. Une semaine plus tard, monsieur D.A. MacDonald vint nous visiter. Il engagea mon père et mon frère John pour travailler sur sa ferme pour 125 dollars par mois. À cela s’ajoutait l’usage de la camionnette pour aller à l’église et faire les courses, et le logement était fourni.

Lorsque le conteneur transportant nos meubles arriva, nous avons emménagé dans la maison. C’était une vieille bâtisse en décrépitude. Elle comportait une serre, n’avait pas l’électricité et l’eau provenait d’une pompe dans la cour. Les chambres étaient dénudées jusqu’aux chevrons. Il y avait des crottes de souris et des débris un peu partout. Il y avait un vieux poêle dans la cuisine et quelques vieux meubles. Nous avons entrepris de nettoyer la place à fond. Ma mère a suspendu ses rideaux de dentelle et, en un tour de main, nous eûmes une vraie maison.

Mon frère le plus vieux, Sebastian, partit pour London, Ontario, pour y retrouver sa petite amie. Ben et Jerry trouvèrent du travail dans d’autres fermes de la région où ils étaient logés. Moi, Cathy âgée de 13 ans, Robert, 11 ans et Greta, 9 ans, devions commencer l’école après les vacances d’été. Nous avions peu de contacts avec d’autres gens; le voisin le plus proche était à ¼ de mille. Nous ne parlions pas anglais, alors, nous avons passé ce premier été entre nous.

Puis, vint septembre et nous dûmes commencer l’école. Nous attendions à la barrière l’autobus scolaire qui devait nous y mener. C’était une camionnette garnie d’une couverture artisanale en bois sur la benne arrière. Robert et Greta étaient déposés à la première petite école de rang qui dispensait les cours de la 1ère à la 5e année. Moi, je fréquentais la seconde école qui, dans une unique grande pièce, offrait les cours de la 6e à la 10e. C’était à Fort Augustus. L’école était un bâtiment à pans et plancher de bois. Ses vieux pupitres étaient pleins d’égratignures et de graffitis et pleins de vieux chewing gums collés dessous. Un vieux poêle à bois occupait le centre de la pièce. C’était aux antipodes de la charmante école toute neuve que je fréquentais en Hollande.

Je me rappelle très bien ma première journée. J’étais placée au fond de la classe et je me sentais tout drôle et inconfortable. Puis, le prêtre entra dans la classe. Il me demanda quelque chose, mais je ne comprenais pas ce qu’il disait. Tout ce que je pouvais dire, c’était « yes » et « no » et je savais compter jusqu’à 10, telle était l’étendue de mon vocabulaire anglais. Le prêtre me montra ses doigts et je présumai qu’il voulait savoir en quelle année j’étais. Alors, je répondis « sex ». Il me corrigea en disant « six ». Je répondis « yes ». Ce fut ma première expérience en anglais. Dès lors, ma vie devint très difficile. J’avais eu 14 ans durant l’été. Je décidai de reprendre ma sixième année à cause de la langue. Je me sentais seule et déprimée. Mes amis me manquaient. J’avais besoin de quelqu’un à qui parler. Mes parents ne pouvaient m’orienter. Ils étaient plus perdus que moi. Je pensais qu’il me fallait reprendre toute ma vie à zéro. Je restais de longs moments à contempler mes livres de classe. Je n’y comprenais rien. Personne ne pouvait me traduire tout cela. C’était totalement frustrant. J’avais peine à retenir mes larmes. Si seulement j’avais pu retourner à mon ancienne école ! Pourquoi avions-nous choisi de déménager au moment où ma vie commençait ? Personne ne s’était jamais demandé si c’était la meilleure chose pour moi. C’était l’immersion totale, nage ou coule.

Les enfants étaient gentils. Ils m’aidaient de toutes les façons qu’ils pouvaient. Mais ils ne me comprenaient pas davantage. Ils n’avaient jamais vu d’étrangers auparavant. Je suis certaine qu’ils me croyaient stupide ou demeurée, ou les deux. Ils me faisaient participer à leurs jeux, y compris le baseball. Il y avait des limites à ce qu’ils pouvaient faire pour moi. J’ai dû apprendre l’anglais par moi-même. J’ai appris lentement, un mot à la fois, j’ai appris les noms des lieux et des choses. Puis, à faire des phrases. Lorsque Ben et Jerry venaient à la maison les fins de semaines, nous jouions au « jeu des mots », nous apprenant mutuellement les nouveaux mots que nous avions glanés durant la semaine. Ma mère me donnait plus de responsabilités. Je devais l’emmener faire les courses, répondre aux gens qui venaient frapper à la porte. Je détestais cela. Elle disait que puisque j’allais à l’école, je pouvais maintenant parler anglais. Ma maîtrise de l’anglais était toujours très limitée. Ma mère, demeurant à la maison, ne pouvait rencontrer beaucoup de gens, si bien qu’elle avait appris très peu d’anglais.

Les choses commencèrent à s’améliorer graduellement. Je me rendis aux soirées locales de danse carrée avec les filles. Toutes les filles étaient en ligne le long du mur, attendant que les garçons viennent leur demander de danser. Les garçons traînaient dehors autour des camions. Ils avaient des bouteilles d’alcool de contrebande sous les sièges. Boire et conduire n’étaient pas un crime en ce temps-là. J’avais alors 16 ans et j’étais en 8e année. Mes parents avaient acheté une ferme. La maison était sise au bout d’une longue allée. Les hivers sont rudes à l’Î.P.E.. Nous laissions la voiture sur la grande route. Impossible de garder la longue allée déneigée. Chaque matin, nous devions patauger dans un épais tapis de neige pour aller prendre l’autobus scolaire. Nous manquions plusieurs journées de classe. Le printemps n’était guère plus facile. Lors du dégel, les routes d’argile rouge devenaient boueuses et collantes. Les ornières étaient si profondes que les véhicules s’y enfonçaient jusqu’aux essieux.

L’argent était rare en ce temps-là. Nous trayions quelques vaches, plantions des navets et des pommes de terre. La moisson était abondante, mais les prix étaient bas. Ma mère me demanda de quitter l’école et de me trouver un emploi à Charlottetown. Je me rendis à la ville en autostop et allai au bureau d’emploi. Ils me trouvèrent un emploi dans la maison d’un médecin, dont la famille comptait quatre enfants. La femme du médecin me donna un uniforme et un tablier blanc. Je mangeais à la cuisine tandis que je servais les repas de la famille dans la salle à manger. Je gagnais 40 dollars par mois, logée et nourrie. Quand je rentrais à la maison les fins de semaine, je donnais ma paie à ma mère, comme le faisaient mes frères, pour aider à garder la famille à flot.

C’est à 17 ans que j’ai commencé à fréquenter mon futur époux. L’année suivante, nous avons déménagé en Ontario. Mon fiancé et moi nous sommes mariés en 1959, à l’âge de 19 ans, et avons entrepris d’élever notre famille.