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Un voyage vers l'espoir

« Je m'appelle Bwe Doh Soe. Je suis né le 12 novembre 1991, sur la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, dans un camp de réfugiés. »

Bwe et sa famille sont Karènes, un groupe ethnique qui constitue environ 7 pour cent de la population birmane. En raison de leur culture, Bwe et sa famille sont parmi les 3,5 millions de personnes qui ont été forcées à quitter la Birmanie. « Nous avons été victimes de purification ethnique pendant plus de 50 ans », explique-t-il.

Les premiers souvenirs de Bwe sont de la jungle. Habitant en secret le long de la rivière Salween, Bwe se souvient que « dans une hutte de bambou, nous cuisions sur le feu, nous n'avions pas de meuble et nous dormions sur le sol. » La mère de Bwe s'occupait seule de Bwe et de ses trois frères et sœurs. Elle a travaillé très fort pour subvenir à leurs besoins. Elle avait un petit potager, élevait des poules et tissait des vêtements karènes traditionnels hauts en couleur. Mais leur vie était néanmoins passée en cachette.

« Nous n'avions pas d'électricité. Cette technologie n'était pas disponible, se souvient-il. Alors c'était tout simplement la vie dans la jungle. Et on n'y voyait rien. »

Ils vivaient avec la peur constante des soldats. La rivière sombre et sinueuse était cruciale pour survivre, grâce à la pêche et pour le lavage, mais, comme s'en souvient Bwe, « la rivière était gardée d'un côté par les soldats birmans et de l'autre par des soldats thaïs. Si nous allions plus loin que la limite, l'armée birmane allait tirer. »

Les familles qui vivaient en secret avaient différentes opinions sur ce qu'il fallait faire. Certaines voulaient rester et attendre que les choses changent. D'autres voulaient risquer de retourner chez elles. Bon nombre d'entre elles ont choisi de demander l'asile dans le camp de réfugiés thaï. La mère de Bwe, dont la famille et les proches étaient encore à la maison, était déchirée.

« Elle n'a pas choisi d'aller dans un camp cette fois-là, parce qu'elle écoutait ses proches », explique-t-il. Elle a demandé l'aide d'un soldat karène, et ils ont marché jusque chez elle sous couvert de la nuit. « C'était très effrayant d'y retourner, parce qu'il y avait des mines partout, affirme Bwe, qui, malgré son très jeune âge à l'époque, conserve un souvenir cristallin de la peur. Je ne me souviens pas de mon âge, mais je me souviens d'avoir suivi dans les pas du soldat. » Tant de prudence, car le soldat savait où les mines étaient cachées.

Personne ne soupçonnait ce qui s'est produit ensuite, si tôt après leur arrivée. Un avertissement a été lancé par des rumeurs : des soldats viendraient purifier la place.

« [Noona] savait ce qui se passait. Elle a dit que les soldats se pressaient vers le village et qu'ils ont commencé à brûler les maisons et tuer les gens. » Alors qu'il raconte les événements, les mots de Bwe se bousculent, une émotion contrôlée dans sa voix. « Tout ce dont je me souviens, c'est ma mère qui m'a pris les mains et qui m'a dit de courir. Elle m'a saisi si fort, et a attrapé certaines de nos choses, et puis nous nous sommes enfuis. »

Après cette fuite dangereuse, la mère de Bwe a immédiatement décidé de se rendre au camp de réfugiés thaï Mae La Oon. Au bout de quatre jours à pied et en bateau, la famille a été enregistrée auprès de l'UNHCR. « Le camp de réfugiés était un peu mieux, se souvient-il. Les soldats thaïs nous protégeaient plutôt que de nous tirer dessus. »

Une photo polaroid d'une famille de 5, mère, deux filles et deux fils, posent contre un fond de bâche blanche, chacun tenant un petit signe avec un nombre, 1 à 5.

Bwe Doh Soe et sa famille dans un camp de réfugiés en Thaïlande, 1997-1998.
Crédit : Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [DI2017.141.1]

Dans la sécurité relative du camp, la famille s'est installée tant bien que mal. Bwe est devenu adolescent, peu éduqué au sujet du monde extérieur. Pendant près de 10 ans la famille a établi une routine dépourvue d'optimisme ou d'espoir. « Tous les jours se répétaient, pareils de jour en jour, explique-t-il. Nous ne comprenions pas ce qu'était l'espoir, ou l'envie de devenir quelqu'un, de faire quelque chose de soi-même. C'était simplement une routine quotidienne, sans espoir. »

C'est aussi à ce moment que la maladie de son frère s'est prononcée. Plus tard, il recevra un diagnostic de schizophrénie, mais dans le camp, tout ce qu'ils savaient, c'était qu'il avait parfois des éclats de colère. « La situation dans le camp était très difficile, affirme-t-il. Mon frère aussi, ça rendait tout plus difficile. »

Quand Bwe a eu 15 ans, des rumeurs ont commencé à courir dans le camp au sujet d'une grosse opportunité d'aller au Canada. La mère de Bwe a sauté sur l'idée de liberté. « Je crois que c'est la seule fois où on a entendu parler de liberté, explique Bwe. C'est la première fois qu'on nous a parlé du concept. »

Un an après avoir donné leurs noms, la famille a entamé les entrevues et les examens médicaux. Même avec un voyage incroyable vers le Canada à l'horizon, Bwe, alors adolescent, ne comprenait pas encore pleinement l'énormité de ce qui se passait. « Je ne m'intéressais pas vraiment à la destination, je crois. Je voulais seulement voir de nouvelles choses. Je n'avais jamais l'occasion de sortir du camp. Alors une partie de mon enthousiasme était d'embarquer dans l'autobus, ou même dans une voiture. » Les seuls souvenirs de Bwe étaient d'une vie secrète dans la jungle et d'une séquestration dans le camp. Pour lui, le Canada n'était qu'un autre camp.

Mais quand le voyage a commencé, tout s'est éclairci. Bwe a vécu plusieurs premières, du voyage en voiture à l'embarquement dans un avion, la nourriture, les vêtements, la langue... « C’était― ça en faisait beaucoup à apprendre d’un seul coup », explique-t-il. Partout où la famille s'est arrêtée, Bangkok, Tokyo, l'aéroport de l'île de Vancouver, Bwe se disait : « Voilà le Canada... l'endroit où nous allons rester. »

À Vancouver, la famille a monté à bord d'un petit avion vers Saskatoon, où ils ont finalement pu s'arrêter.

Avec l'aide de la Société Open Door, la famille a été installée dans un appartement, avec de l'éducation, des cours d'anglais, et l'école. Bwe, qui a appris l'anglais très rapidement, a été placé en dixième année. Bien qu'il ait vécu une période de dépression et de sentiments d'isolation, il s'est rapidement fait des amis et a commencé à se porter bénévole à la Société Open Door, puis a travaillé à l'école de langue karène. Il a aussi lancé le projet de tissage avec d'autres membres de la communauté karène pour transmettre la tradition de fabriquer les vêtements colorés karènes qu'il chérit tant.

Une fois que sa famille était en sécurité, qu'elle travaillait et que son frère a reçu de l'aide, Bwe s'est finalement permis de ressentir de l'espoir pour l'avenir et de réfléchir à son parcours. « Si nous n'avions pas été victimes de purification ethnique, nous ne serions pas ici, au Canada, explique-t-il. Même si nous avons vécu tant de choses traumatisantes, toutes ces choses... Je crois qu'elles ont fait de nous qui nous sommes, et nous sommes maintenant forts. »

C'est beaucoup à absorber, trop, en fait... Être bénis dans ce pays et pouvoir profiter de nos privilèges. »

L'histoire de Bwe Doh Soe fait partie de l'exposition Refuge Canada du Musée, qui ouvre le 10 mars.