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« 1968 était une année formidable », se dit Barbara Sherriff en repensant à son enfance en Tchécoslovaquie, « le Printemps de Prague, comme ils disaient. »

Barbara, sa mère et son père habitaient dans un petit village situé dans le nord du pays. Sa mère était secrétaire et son père, ancien journaliste, travaillait comme chimiste dans une usine. Barbara se souvient qu'à cette époque, elle adorait l'école et que les seuls nuages provenaient de la propagande politique omniprésente. « Les années 60 étaient plus détendues », explique-t-elle. « À l'exception de la propagande communiste, j'étais heureuse à l'école. »

Pendant le Printemps de Prague, les citoyens de la Tchécoslovaquie savouraient un bref intermède de libéralisation qui suivait la Seconde Guerre mondiale et une époque dominée par l'Union soviétique. Les restrictions imposées aux médias, à la parole et aux voyages se relâchaient. « En 1968, pour la première fois, on nous parlé de la fondation de la première République tchèque de 1918 », se souvient Barbara. « Il y avait donc cette ouverture. »

Puis, le 21 août 1968, cette brève période d'ouverture a subitement pris fin « lorsque les chars d'assaut de cinq nations soviétiques satellites ont plus ou moins envahi la Tchécoslovaquie. »

Photographie en noir et blanc de cinq personnes qui marchent dans une rue. L'une des personnes brandit un drapeau et un char d'assaut, en arrière-plan, semble en feu

Des manifestants portent le drapeau de la Tchécoslovaquie alors qu'ils protestent contre l'invasion du Pacte de Varsovie menée par les Soviétiques, au mois d'août 1968.

Crédit : Agence centrale de renseignement (domaine public)

« Les chars d'assaut ne se sont pas rendu jusqu'à notre village, se souvient Barbara, mais plusieurs personnes pensaient maintenant prendre la fuite. » Les familles et les personnes se disaient qu'il valait mieux quitter le pays que de vivre sous l'occupation soviétique et sous le rétablissement de la ligne dure du parti communiste. Barbara a remarqué que la taille de sa classe diminuait, car plusieurs étudiants ne sont pas revenus après les vacances d'été et après le congé de Noël. Les familles abandonnaient tout pour fuir.

En 1968, à la veille de Noël, Barbara et sa mère ont aussi fait leurs bagages. Elles n'ont pris que deux valises afin de ne pas donner l'impression qu'elles partaient pour de bon. Puis, Barbara se souvient que sa mère « a fermé la porte de son appartement où elle a laissé toutes sortes de choses qui lui étaient chères et précieuses ».

Leurs documents de voyage avaient été préparés grâce à une fausse lettre provenant d'un ami imaginaire de la famille qui les invitait à venir le visiter. Le père de Barbara était parti quatre jours plus tôt et s'était organisé pour qu'un ami de la famille aille rencontrer sa fille et son épouse à Vienne. Mais lorsqu'elles sont arrivées à Vienne, elles n'ont trouvé personne. L'adresse où elles devaient rencontrer leur contact était une maison placardée et abandonnée.

Barbara se souvient qu'elle était inquiète, mais elle se souvient aussi de son sens de l'aventure de jeunesse. Aujourd'hui, Barbara dispose d'un plus grand recul : « Je réalise maintenant l'horreur qu'a dû ressentir ma mère. Elle ne parlait même pas allemand. »

« Ma mère était très brave. »

Bien qu'elle semblait piégée, la mère de Barbara s'est rendue dans un pub du coin pour demander de l'aide. Elle ne parlait pas la langue, mais elle a tout de même réussi à laisser un message indiquant les informations de leur hôtel. « Nous avons vécu un miracle de Noël », explique Barbara. Une femme qui se trouvait dans le pub a remarqué la terrible situation dans laquelle se trouvaient la mère et la fillette. Il s'est aussi avéré qu'elle connaissait la personne qu'elles recherchaient. Elle a fait un appel et lorsque Barbara et sa mère sont retournées à leur hôtel, le miraculeux message du contact qu'elles n'avaient pas réussi à rejoindre les attendait.

« Je me dis que j'aurais dû remercier cette dame plus souvent », explique Barbara en parlant de la femme qui se trouvait au pub. « Je serai toujours reconnaissante envers cette dame qui n'a pas eu peur de décrocher le téléphone. »

d'une étiquette de bagage estampé avec le mot 'Vienne'.

Étiquette de bagage de la compagnie aérienne tchèqueque Barbara et sa mère ont pris en fuyant à Vienne

Crédit : Par courtoisie de Barbara Sherriff

Maintenant que les membres de la famille avaient un logement temporaire, leur prochain objectif était de tout simplement quitter l'Europe. La famille a eu de la chance et s'est retrouvée « au bon endroit au bon moment », comme l'explique Barbara. Le gouvernement canadien permettait la distribution rapide de visas aux réfugiés tchécoslovaques qui fuyaient l'invasion soviétique. Ils ont réussi à accélérer leur départ vers le Canada et à quitter les lieux en seulement quelques semaines. Ils sont montés à bord d'un avion à Stuttgart, en Allemagne, puis ils ont volé jusqu'à Toronto afin de commencer leur nouvelle vie.

Comme plusieurs le savent, il est rarement facile de s'installer dans un nouveau pays dont on ne parle pas la langue. « Mes deux parents avaient tous les deux 48 ans. Ce n'est pas un très bon âge pour s'établir dans un nouveau pays », explique Barbara. La famille était cependant déterminée. La mère de Barbara a trouvé du travail comme ménagère et elle a occupé des postes variés dans des cuisines. Son père, un chimiste éduqué de la Tchécoslovaquie, a travaillé dans une station-service pendant un certain temps.

Barbara était déterminée à apprendre une nouvelle langue et à aller à l'école. Elle a rapidement appris l'anglais et elle a étudié fort. Son talent avec les langues l'a conduite vers des études en linguistique. Après avoir reçu son diplôme de l'université de Toronto, Barbara est retournée en Allemagne pour occuper un emploi de bureau chez Radio Free Europe au paroxysme de la guerre froide. Son intérêt pour la politique a grandi tandis qu'elle travaillait avec des expatriés et des journalistes qui, comme elle, avaient fui la Tchécoslovaquie.

Barbara est revenue au Canada en 1994. « Mes parents étaient ici », explique-t-elle. « Je considère que je suis Canadienne. » Elle a réorienté sa carrière afin de devenir traductrice et interprète certifiée. Elle travaille sur des projets en tchèque, en slovaque et en anglais. Elle est aussi devenue membre active de l'Association tchèque et slovaque du Canada, car elle ressent le besoin d'aimer et de se souvenir de sa culture tchèque au Canada. « En gros, c'est comme si mon ancien pays avait sombré dans l'eau pour ne jamais refaire surface », explique Barbara. « Je n'ai jamais revu le drapeau, je n'ai jamais réentendu quelqu'un parler tchèque. »

Bien que son pays d'origine lui manque parfois, Barbara n'a jamais eu de difficulté à vivre avec ce qu'elle considère être une double identité. « Il est tout à fait possible pour une personne d'être chez elle dans deux mondes différents, dit-elle de façon songeuse, il m'est tout à fait possible d'être pleinement Canadienne et pleinement Tchèque. » Cependant, « je crois que je suis bien plus Canadienne que Tchèque ».

Cet été, les visiteurs peuvent en apprendre davantage sur l'histoire orale de Barbara Sherriff en se rendant dans la section À la recherche d'un refuge de notre exposition sur L'histoire de l'immigration canadienne.

Pour souligner le 50e anniversaire du Printemps de Prague, le Musée dévoilera sa nouvelle exposition spontanée 1968 : Le Canada et les réfugiés du Printemps de Prague. Découvrez-en plus sur notre page concernant les expositions temporaires.