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En 1969, quand Harbhajan « Harb » Gill et son père sont arrivés, ils n'étaient pas les premiers membres de la famille Gill à fouler le sol canadien. Le premier contact que cette famille a eu avec ce pays fait de promesses et d'espoir a eu lieu à la même époque qu'un moment important et sombre de l'histoire de l'immigration, alors que le Canada était bien différent. Pour retrouver ce premier contact, Harb remonte jusqu'en 1906, c'est-à-dire à l'année où son grand-père, Rattan Singh Gill, est arrivé par navire à Vancouver en compagnie de plusieurs autres personnes du même village. « Je crois... en 1906, nous étions environ 4 000, explique-t-il en parlant de la communauté indienne bourgeonnante de Vancouver, en 1908, nous étions environ 5 200. »

Rattan habitait et travaillait dans cette communauté aux liens étroits, puis, le 23 mai 1914, le navire Komagata Maru est arrivé dans l'inlet Burrard, tout juste au large des côtes. Ce que Harb sait, c'est qu'alors que cet incident litigieux se déroulait, son grand-père travaillait dur afin de fournir du bois de chauffage résidentiel. « Donc, lorsque le navire Komagata Maru est arrivé, mon grand-père était ici et essayait d'aider la communauté, explique Harb. Il faisait ce qui devait être fait à l'époque. »

Harb ne peut qu'imaginer comment son grand-père a dû se sentir face à ce qui serait finalement considéré comme un exemple de lois et de politiques d'immigration racistes et nativistes. Cette définition n'a été établie que bien des années plus tard. À l'époque, Rattan n'a probablement ressenti que de la frustration, de la tristesse et de l'indignation tandis que ces événements se déroulaient sous ses yeux.

Komagata Maru était un navire à vapeur à bord duquel un grand groupe de sujets britanniques ont essayé de quitter l'Inde pour émigrer vers le Canada. On leur a refusé l'entrée. Cet incident était enraciné dans un sentiment raciste et xénophobe grandissant à l'égard des personnes d'origine asiatique. Ce sentiment a donné lieu à un Règlement sur le voyage continu, qui interdisait le débarquement de tout immigrant qui n'était pas arrivé par un voyage sans escale depuis son pays d'origine. Ce règlement, ainsi qu'un autre règlement exigeant que les immigrants asiatiques arrivent avec 200 $ chacun, plutôt que l'habituel 25 $, était conçu pour exclure les immigrants asiatiques « indésirables »..

Ces règlements ont empêché les 376 personnes qui étaient à bord du Maru de même pouvoir mettre pied en sol canadien. Les passagers ont fait appel de cette décision, mais semaine après semaine, le navire et ses passagers ont continué de languir au large des côtes. L'appel n'a pas porté fruit et, comme l'explique Harb, « après s'être battu pendant 2 mois, sans nourriture à bord du navire et ayant beaucoup souffert, ils sont repartis ».

photo en noir et blanc d'un navire rempli de passagers, beaucoup portant des turbans

Sikhs à bord du Komagata Maru à English Bay, Vancouver, Colombie-Britannique, Canada. 1914.

Crédit : Bibliothèque et Archives Canada

photo en noir et blanc d'un navire, avec des passagers alignés le long de la balustrade

Le S.S. Komagata Maru avec des passagers sur les ponts.

Crédit : Photographies historiques de la Bibliothèque publique de Vancouver

photo en noir et blanc d'un grand groupe d'hommes, et un jeune garçon, fixant solennellement la caméra. Beaucoup portant des costumes d’affaires et des turbans

Sikhs à bord du Komagata Maru

Crédit : Photographies historiques de la Bibliothèque publique de Vancouver

Une fois revenu en Inde, Komagata Maru s'est une fois de plus heurté à des barrières. Comme l'explique Harb, le gouvernement britannique empêchait les passagers de parler de ce qui s'était passé, de dire pourquoi ils étaient revenus. « Il y avait tellement de gens enrôlés dans l'armée britannique, dit-il, que si cette information avait vu le jour― que penseraient les Indiens de ce traitement, alors que ceux-ci se battaient pour le Raj britannique? » Comme les politiciens avaient peur d'un soulèvement, les passagers du navire ont été considérés comme des agitateurs politiques potentiels et ont été placés sous escorte. Lorsqu'ils ont résisté, une émeute a éclaté et 19 personnes sont mortes.

À Vancouver, l'indignation s'était répandue dans la communauté indienne de 5 200 personnes. Comme l'explique Harb, après cet incident, la majorité des gens de cette communauté indienne ne pouvait plus tolérer d'habiter au Canada. « Quatre-vingt-dix pour cent d'entre eux sont retournés en Inde... y compris mon grand-père ».

En 1976, Harb, âgé de 21 ans et jeune diplômé du programme de cinéma de l'UBC, prenait congé de son emploi à Postes Canada pour se rendre en Inde. Il espérait y trouver de l'inspiration afin de tourner un film dans son lieu de naissance. « En fin de compte, je suis resté en Inde pendant 5 ans », explique Harb, qui décrit de quelle façon il voyageait entre Panjab, où il avait de la famille, et Bombay, où sa carrière s'envolait. Harb a eu du succès en produisant des films de Bollywood, mais il a également créé des films plus sérieux abordant le jeu, le système de caste, et les complexités de famille. « Tant qu'ils ne perdent pas d'argent, ça ne les dérange pas de faire ces films », explique Harb.

Harb s'est marié, par une union arrangée, puis il a fait venir sa famille à Vancouver. Comme il est maintenant cinéaste chevronné et conteur passionné, Harb a ressenti le besoin de continuer à partager des histoires provenant de sa communauté. « Le Komagata Maru m'intéressait », affirme-t-il. Son envie passionnée de mettre cette histoire en lumière s'est enflammée quand il a commencé à demander aux gens ce qu'ils savaient à propos de l'incident.

Ces incitations provenant de Harb ont ouvert une porte et un torrent d'histoire a surgi de la communauté. Harb s'est rapidement retrouvé au centre d'un tollé communautaire adressé au parlement et demandant des excuses officielles. « Nous sommes allés au parlement. Nous nous sommes battus pour des excuses après que les Chinois aient eu des excuses pour la taxe d'entrée et après que les Japonais aient eu des excuses pour les camps de concentration... Nous nous sommes dits, vous savez, des choses semblables sont arrivées à ces communautés, alors je crois que notre gouvernement devrait aussi nous faire des excuses au parlement. »

Au cours des années qui ont suivi, l'Assemblée législative de la Colombie-Britannique a présenté des excuses, puis le premier ministre Stephen Harper a aussi présenté des excuses à Surrey, en Colombie-Britannique, à l'occasion du 13e festival Ghadri Babiyan Da Mela. Finalement, le premier ministre Justin Trudeau a présenté des excuses officielles à la Chambre des communes. « C'était un événement majeur pour la communauté, explique Harb en parlant des excuses officielles, et pas seulement pour notre communauté, je crois que ça l'était pour la société humaine. Quelque chose de mal a été fait et un gouvernement était prêt à reconnaître que c'était mal. »

Harb continue de partager les histoires de l'incident du Komagata Maru à titre de président de la « Fondation du patrimoine du Komagata Maru» (Komagata Maru Heritage Foundation) et travaille sur un projet cinématographique qu'il espère dévoiler cet été.

Le 23 mai marque la date du 104e anniversaire de l'arrivée du Komagata Maru.

Écoutez le chercheur du Musée Steven Schwinghamer, qui vous en dira plus à propos de cet incident.