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Pendant la saison des récoltes de 1951, en vous promenant dans un champ de Coaldale, en Alberta, vous auriez pu apercevoir Gertrude Froese récolter des fèves, alors qu’elle venait tout juste de fêter ses 13 ans. La préadolescente séparait soigneusement les fèves de leurs tiges et les plaçait dans des sacs de jute, espérant gagner des sous pour sa famille qui venait tout juste de commencer sa vie au Canada. Gertrude était payée 2 sous par livre de fèves et « pendant une bonne journée [elle] pouvait ramasser 250 livres », ce qui signifie un gros 5,00 $ dans le coffre familial.

Comme pour tant de réfugiés de la Seconde Guerre mondiale, un long et difficile voyage parsemé de détours et de rebondissements a déposé Gertrude et sa famille sur ces terres agricoles de l’Ouest. Habitée de l’esprit des récoltes, une saison de gratitude, l’histoire de l’arrivée de la famille Froese n’est pas uniquement un récit d’océan, de vapeur et de rails. C’est aussi une histoire où les gens s’apprécient les uns les autres et sont reconnaissants pour les opportunités qui leur sont présentées. Cette histoire est racontée par l’entremise des souvenirs rapportés de Gertrude.

Marieluise et Otto Froese ont émigré en compagnie de leurs cinq enfants, Ruth, Ute, Peter, Dirk et Gertrude. Ils sont partis de Bremerhaven, en Allemagne, en date du 5 mai 1951. Ils transportaient avec eux toutes les possessions de la famille, empaquetées stratégiquement dans les quatre caisses de bois qui avaient été faites pour eux par le menuisier du village. Gertrude était alors une réfugiée de 12 ans provenant de la région autrefois appelée la Prusse. Elle se souvient qu’elle savait vaguement que ses parents avaient décidé de faire le sacrifice de déplacer leur famille composée de sept membres pour qu’elle et ses frères et sœurs puissent avoir une meilleure vie. Gertrude : « Mon père avait 57 ans à l’époque, il voulait que ses enfants aient un avenir ».

Vieille copie d’un document d’identification de couleur brune.

Carte d’identité d’immigration délivrée à Gertrude Froese, 1951.

Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [DI2014.413.7]

Les 9 jours qu’ils ont dû passer en mer n’ont pas été faciles pour Gertrude. Elle se souvient qu’il y avait « de gros barils... installés autour du pont pour tous les gens qui avaient le mal de mer ». En plus du mal de mer, l’eau potable se faisait rare. Comme remplacement, on offrait du Coca-Cola aux passagers. Gertrude explique qu’il « [lui] a fallu plusieurs années avant de boire du Coca-cola de nouveau ».

Gertrude explique qu’au milieu de son voyage, pendant qu’elle prenait l’air sur le pont du navire, elle a entendu deux hommes confesser anxieusement que « le navire était trop étroit et long pour les voyages sur l’océan et qu’ils pensaient que sa structure pourrait craquer au centre si la mer était houleuse ». L’adolescente à l’imagination fertile n’a pas pu sortir cette image de sa tête du reste du voyage. Elle était donc très soulagée lorsque le navire s’est amarré en toute sécurité à Halifax, au printemps 1951.

Sans pouvoir prendre le temps de s’acclimater à leur nouveau pays, les membres de la famille sont montés à bord d’un train pour entreprendre une autre expédition d’une semaine. Leur destination mystérieuse rendait la famille quelque peu nerveuse, car ils savaient uniquement qu’ils allaient à Coaldale, en Alberta, pour récolter des betteraves à sucre. Gertrude se souvient que « c’était tout un choc pour [ses] parents », qui se préparaient au pire. « Ils avaient entendu à la maison que c’était un travail très difficile. »

Un fermier allemand du nom de Berg qui était aussi un immigrant est allé chercher les Froese à la station de train. Il les a conduits en camionnette vers leur nouvelle demeure située sur sa terre agricole. Il s’agissait d’une « petite maison de bois sur plate-forme... pas d’électricité, pas de plomberie ». Après avoir passé tant de temps sur la mer et sur les rails et après avoir enduré tant d’épreuves, la famille était reconnaissante. Gertrude se souvient que c’était « une petite demeure juste pour [eux] ».

Photo

La famille Froese au travail dans le champs, 1951.

Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [DI2014.413.8]

Le travail était effectivement difficile, mais toute la famille s’est mis les mains à la pâte pour aider à récolter les betteraves et les fèves. Gertrude, sa mère, son père et certains des enfants plus âgés commençaient à travailler à 7 h et demeuraient au champ jusqu’à 18 h. Presque tous les sous qu’ils ramassaient servaient à payer la dette qu’ils devaient au Comité central mennonite (CCM), qui avait financé leur traversée vers le Canada. Pendant ces premières années de persévérance où ils ont travaillé à amasser des ressources et à ancrer leurs racines, le soutien familial était essentiel. Les Froese savaient qu’ils étaient chanceux d’avoir des proches qui habitaient déjà au Canada et toutes les occasions étaient bonnes pour se rassembler et faire la fête. « Le 70e anniversaire de ma grand-mère était en 1952 », explique Gertrude, se souvenant de la grosse fête qui a rassemblé la famille élargie. « Mon oncle et [sa] famille sont venus de la Saskatchewan en camionnette. Elle avait un poulailler à l’arrière et un matelas sur le sol. »

Une femme âgée entourée de ses petits-enfants.

La grand-mère de Gertrude Froese et de ses petits-enfants.

Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [DI2014.413.12]

Les enfants semblent heureux en jouant dans un vieux camion.

La camionnette de l’oncle de Gertrude avec le poulailler sur la plateforme du camion.

Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [DI2014.413.13]

C’est pendant ce premier automne, une fois les betteraves et les fèves récoltées, que Berg le fermier a dit aux Froese qu’il avait besoin d’une famille avec des enfants plus âgés. Gertrude explique « [qu’ils] ont dû trouver un autre endroit où vivre et travailler » et mentionne que leur première épicerie, à laquelle le fermier avait participé, a été déduite de leur paiement final pour les betteraves à sucre. Par contre « lorsque [Berg le fermier] a reçu son premier paiement pour les betteraves, il s’est acheté une voiture ».

C’est un fermier voisin du nom de Paul qui leur est venu en aide. Gertrude raconte « qu’il [les] a laissé vivre dans une petite maison de bois qui se trouvait sur ses terres ». Les Froese ont passé l’hiver dans leur nouvelle petite chaumière, puis ont repris leur travail sur les terres du fermier Paul la saison suivante.

Une petite cabane en bois entourée d’arbres et de neige.

La deuxième maison de la famille Froese.

Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [DI2014.413.9]

Comme les graines qui germent lorsqu’on les sème et qu’on s’en occupe, les Froese n’ont pas mis de temps à voir les résultats de leur dur labeur. Il a fallu 5 années au Froese pour repayer le CCM. Peu de temps après, Otto, le père de Gertrude, a décroché un emploi dans le domaine de la construction et la famille a pu se payer une maison à Calgary pour la somme de 6000 $. Selon les souvenirs de Gertrude, la maison deux étages avec « la plomberie, l’électricité et le téléphone » était luxueuse. Tous les enfants Froese ont trouvé des emplois dans les domaines de l’infirmerie, de l’électricité et de l’enseignement. Ils ont tous continué d’investir une partie de leurs chèques de paie dans les intérêts familiaux et dans leur nouvelle maison.

C’est leur soutien les uns pour les autres, leur détermination et leur gratitude envers chaque jour qui passe qui les a gardés ensemble et qui leur a permis d’aller de l’avant. Gertrude affirme « que malgré toutes les épreuves qu’ils ont surmontées, [ses] parents ne se sont jamais plaints ». Elle ajoute que « chaque année était meilleure que la précédente ».