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C'était un moment auquel Tiiu Roiser ne s'était pas tout à fait préparée.

Toute sa vie, elle avait entendu des centaines d'histoires concernant SS Walnut, un petit dragueur de mines qui a transporté 347 réfugiés principalement estoniens, arrivés au Quai 21 le 13 décembre 1948 suite à un voyage périlleux qui avait débuté en Suède.

Parmi les passagers se trouvaient ses parents, Eduard et Koidula, ainsi que trois des sœurs de son père, accompagnées de leurs époux.

Portrait de la tête et de l’épaule d’un couple souriant.

Koidula et Eduard

Elle avait déjà fait une visite du Musée canadien de l'immigration du Quai 21, mais c'est le 1er septembre cette année, alors qu'elle s'approchait du Musée dans un bateau de croisière pour entreprendre sa deuxième visite, qu'elle a vraiment réalisé l'importance de l'endroit.

« C'était plus émouvant que ce à quoi je m'attendais, a-t-elle dit lors d'une entrevue, tout en expliquant que c'était sa première visite du lieu depuis le décès de sa mère, l'année passée. C'était très tôt le matin, nous sommes arrivés à la noirceur, mais j'imaginais ce qu'ils avaient pu voir, quels bâtiments auraient été là. C'était très émouvant pour moi. »

Eduard et Koidula sont restés un certain temps en Suède après avoir été déplacés de leur Estonie natale par la Seconde Guerre mondiale.

C'est alors qu'ils ont décidé d'entreprendre un voyage jusqu'au Canada, bien qu'ils n'aient pas de passeports, de visas ou de titres de voyage quelconques.

Cinquante hommes, appuyés par leurs familles, ont mis leur argent en commun pour acheter et rénover SS Walnut, pour une somme de 63 000 $. Ils ont ensuite vendu des billets de transport aux autres pour payer le voyage. Eduard était secrétaire de la société mise en place pour acheter des parts du navire.

Le 17 novembre 1948, SS Walnut a quitté Göteborg, en Suède. Plusieurs passagers, Koidula y compris, avaient très peu d'expérience avec les navires. Le voyage qui les attendait était truffé d'incertitudes.

« Elle était terrorisée par l'eau, car elle s'était presque noyée lorsqu'elle était plus jeune, explique Roiser. Mais son désir de partir était si grand que lorsque mon père a voulu changer d'idée et rester, elle a dit qu'elle nagerait s'il le fallait. »

Une dame portant un long manteau d’hiver se tient sur le pont d’un navire.

Koidula

Roiser explique que sa mère et bien d'autres passagers ont eu le mal de mer lors de leur première nuit sur l'océan.

« Elle a dit que le début du voyage s'était très bien passé, qu'ils jouaient aux cartes, qu'ils étaient installés dans leurs petits compartiments à manger des oranges, mais dès qu'ils ont pris la mer, c'était incroyable, explique-t-elle. Les tempêtes arrivaient les unes après les autres et une partie de son voyage a été horrible en raison du mal de mer. »

Mais il y a aussi eu des moments heureux, dont le plus extraordinaire est l'escale qu'a faite SS Walnut à Sligo, en Irlande.

« L'histoire que je trouve la plus émouvante, c'est celle où le navire partait dans la brume et où tout le monde chantait. Les Irlandais ont suivi le bateau avec leurs voitures jusqu'au sommet de Rosses Point, à Sligo, pour ensuite faire clignoter leurs lumières en signe d'adieu, explique Roiser. Le navire a alors répondu en clignotant ses propres lumières, et les chants ont pu se faire entendre jusqu'à ce que les clignotements se perdent dans la brume ».

Johannes Kikkajoon, une personne déplacée de l'Estonie et l'un des actionnaires du Walnut, a déjà expliqué au Musée qu'au départ, le navire devait se rendre à Québec, mais qu'il a dû faire demi-tour, car les eaux du golfe du Saint-Laurent étaient gelées.

« Les gens s'entassaient partout où nous arrivions à faire de la place et la nourriture n'était pas très bonne, mais personne ne se plaignait. Nous étions en route vers la liberté », explique Kikkajoon.

SS Walnut a d'abord amarré à Sydney avant de se rendre à Halifax le lendemain, et les agents d'immigration canadiens ont appris qu'un navire de réfugiés et de personnes déplacées arriverait bientôt.Environ la moitié de ceux qui étaient à bord ont été gardés dans les installations du Quai 21, alors que les autres, y compris la famille de Roiser, ont été envoyés à l'hôpital de quarantaine Rockhead, dans le quartier North End d'Halifax.

Ils y sont restés pendant environ six semaines et, compte tenu des circonstances, on passé un assez bon moment en s'habituant à leur nouvel environnement.

« Ils étaient tous très heureux, c'est-à-dire qu'ils étaient très heureux d'être venus, explique Roiser. Ce qu'elle dirait, c'est que la joie d'être enfin où ils voulaient et de ne pas avoir à retourner sur l'eau était indescriptible. »

Kikkajoon se souvient que les gens étaient accueillants.

« Nous étions si chanceux. Les gens d'Halifax étaient amicaux et semblaient vraiment nous apprécier. Nous nous sentions très bienvenus. Les médias faisaient référence à nous en parlant du "petit navire estonien de la liberté" », raconte-t-il.

Comme l'explique Jan Raska, chercheur du Quai 21, l'arrivée du SS Walnut a aussi été le début de changements dans la politique d'immigration canadienne.

« Souvent, il y avait un écart entre la politique canadienne en matière d'immigration et la procédure et ce qui a été adopté dans la pratique, dans les bureaux canadiens à l'étranger et à divers points d'entrée du Canada, explique-t-il. Les passagers du SS Walnut ont contribué à modifier la politique d'immigration du Canada et la façon dont les responsables canadiens ont traité les nouveaux arrivants.»

Après avoir passé six semaines à Rockhead, Roiser explique que ses parents ont eu l'autorisation de partir et qu'ils ont décidé de s'installer à Toronto, où habitaient certaines de leurs connaissances.

De nos jours, elle dirige un site Web dédié à la collecte et à la conservation d'histoires et d'artéfacts provenant des passagers du SS Walnut.

En septembre, elle a fait don au Musée du registre des procès-verbaux du SS Walnut, dont s'occupait son père.

« Comme êtres humains, c'est notre passé qui nous change et qui façonne ce que nous sommes. Et parce que j'enseigne, je vois tellement de jeunes qui ne savent pas d'où ils viennent, qui ne connaissent pas leurs cultures, explique-t-elle.

Certes, nous sommes un melting pot, mais je crois que la culture est importante, et il est extrêmement important de savoir comment nous sommes arrivés ici. »