Skip to the main content

Le 3 septembre 1939, deux jours après que l'Allemagne ait envahi la Pologne et le jour où la Grande-Bretagne a déclaré la guerre, l'Athenia, un paquebot non armé en route vers Montréal, a été coulé par un U-boat U30. Des 1 103 passagers et 305 membres d'équipage, 112 personnes sont mortes.

Vieille image d’un vaisseau fanée.

Vivian Hunt avait trois ans lorsqu'elle est montée à bord de l'Athenia avec sa mère et sa sœur pour revenir au Canada, après avoir passé des vacances en Angleterre. Philip Gunyon avait sept ans lorsque sa mère a cherché refuge au Canada pour ses trois enfants lorsqu'elle vivait, selon elle, les dernières heures de paix en Europe.

Vivian et Philip ont tous les deux eu la générosité de partager leurs souvenirs de leurs épreuves et de leurs sauvetages. Comme bien des récits, ces deux histoires sont des hommages aux hommes qui les ont aidés ainsi qu'à leurs mères, car tous ont fait preuve de bravoure, n'ayant que la survie des enfants à l'esprit.

Vivian
« À l'été 1939, mon père, Reginald Hunt, a fait tous les préparatifs nécessaires pour que sa femme, Margaret, et leurs deux filles, Cynthia et Vivian, qui avaient respectivement 5 ans et 3 ans, puissent visiter de nouveau la famille et les amis en Grande-Bretagne. Cette visite était importante pour ma mère, puisque son père était mort plus tôt la même année et elle voulait réconforter notre grand-mère et la convaincre que le Canada était bel et bien une « colonie » civilisée où l'on pouvait vivre et élever une famille. Cependant, comme la menace de guerre avec l'Allemagne se concrétisait, notre mère a télégraphié mon père (qui était alors en voyage d'affaires à Halifax) pour lui annoncer qu'elle devait mettre fin au voyage et que nous allions rentrer au Canada.

Philip
« Le 2 septembre 1939, au petit matin, ma mère, ma jeune sœur, mon frère et moi avons quitté notre maison à Londres pour amorcer notre voyage vers le Canada. Mon père était au Brésil, où il avait été posté plusieurs mois auparavant par l'entreprise pour laquelle il travaillait. Nous sommes passés par des rues silencieuses et tristes pour nous rendre à la station Euston. Des gens silencieux et fatigués se préparaient à partir au travail et des enfants avec des masques à gaz dans des boîtes de cartons accrochés à leurs cous se dirigeaient vers l'école.

La menace imminente de guerre planait sur tout le pays. Le journal du jour précédent avait annoncé qu'Hitler avait envahi la Pologne et que la Grande-Bretagne et la France avaient terminé la mobilisation de leurs forces armées.

Vivian
Un jour après notre départ, Maman nous a nourries, Cynthia et moi, et nous a couchées tôt. Elle nous a laissé aux bons soins d'un responsable pendant que nous dormions. Elle s'est ensuite habillée pour le service de 19 h de la salle à manger. Comme elle quittait nos quartiers, elle a entendu un grand bruit.

Philip
Installé dans la couchette de la sombre cabine, je n'étais pas encore tout à fait endormi. Soudainement, j'ai entendu et ressenti un épouvantable coup... c'était grave. L'énorme navire a subitement vacillé pour ensuite s'incliner de façon marquée, puis s'est tranquillement immobilisé. Je me suis assis dans ma couchette et j'ai attendu. Je ne me souviens pas avoir eu peur, je me demandais seulement qui viendrait nous dire comment se déroulerait la suite des choses. L'hôtesse est arrivée la première, suivie de près par ma mère.

n enfant dessine un vaisseau.

Vivian
Ma mère est revenue en hâte à la cabine pour nous réveiller et nous avons marché jusqu'à la cage d'escalier. Lorsqu'elle a atteint l'escalier, le navire était déjà plongé dans l'obscurité. Elle a réussi à se rendre jusqu'au pont en me transportant et en tenant la main de Cynthia, qu'elle devait parfois lâcher pour trouver la rampe d'escalier dans le noir. Cynthia se souvient encore de la peur qu'elle a ressentie lorsque que nous étions dans la cage d'escalier et que l'eau nous arrivait aux genoux.

Philip
Ma mère et l'hôtesse ont installé des gilets de sauvetage sur ma sœur Barbara et moi. Le jeune Andrew était trop petit pour pouvoir en porter une, alors ma mère a elle-même enfilé une ceinture de sauvetage et l'a pris dans ses bras.

Portrait d’un jeune blond en costume.

Philip à 14 ans

Il faisait très noir et j'ai suggéré que nous devrions prendre la lampe de poche qui se trouvait dans le tiroir de la commode. L'hôtesse et moi avons suivi ma mère qui avançait maintenant dans le corridor avec Andrew et Barbara dans ses bras. On aurait dit qu'il y avait de la fumée et on pouvait sentir une odeur de cordite. Le plancher de la pièce enfumée était mouillé et ma mère est tombée. Elle s'est cependant vite remise sur ses pieds et nous nous sommes dépêchés d'avancer dans la foule qui grandissait pour atteindre notre poste d’embarquement. Les bateaux commençaient à être abaissés au moment où nous sommes arrivés. L'hôtesse nous a donné deux couvertures et ma mère lui a donné la lampe de poche, car elle voulait retourner s'assurer que toutes les cabines de ses passagers étaient vides.

Ma mère avait retiré sa jupe immédiatement après l'explosion pour pouvoir bouger sans entrave. Je ne portais qu'un pyjama et Barbara portait une nuisette. Andrew portait son pardessus de pyjama. Ma mère a retiré sa blouse pour la mettre sur Barbara et a mis ses chaussettes sur Andrew. Elle était maintenant tout juste décente. Elle a alors échappé une couverture et quelqu'un l'a prise !

Vivian
Dans les années qui ont suivi, maman n'a jamais parlé de la nuit qu'elle a passée dans un bateau de sauvetage, mais elle se souvient que c'était par une soirée douce et calme de septembre. Cynthia se souvient que la température était douce et que les remous de l'océan berçaient le bateau. Elle se souvient aussi que ses pieds étaient dans l'eau et qu'elle pensait que le bateau ne devait pas avoir de fond. Je me souviens uniquement d'être assise sur un banc dans un bateau avec des côtés très hauts. Je me souviens aussi que maman avait le mal de mer et que je lui ai demandé d'être malade sur le côté bu bateau !

Philip
Bien que le bateau de sauvetage ait été bondé, personne n'a paniqué. Nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et les sièges étaient mouillés et froids, car le bouchon de vidange du bateau de sauvetage n'était à sa place et nous n'arrivions pas à le retrouver. Les gens échoppaient l'eau du bateau à tour de rôle pour éviter qu'il ne se remplisse. Après avoir passé une heure à chercher frénétiquement, quelqu'un a finalement trouvé le bouchon de vidange, au grand soulagement de tous. Bien que la mer n'était pas particulièrement agitée, quelques personnes ont eu le mal de mer. D'autres ont entonné un hymne pour essayer de maintenir le moral par la chanson. Cette initiative a fonctionné pendant un certain temps, mais tout le monde a fini par se calmer pour attendre les secours et pour essayer de demeurer le plus possible au chaud.

(Cliquez chaque image pour voir la photo en grand format.)

Une fillette de 12 ans a donné son châle à Barbara et à ma mère. Elle portait une robe chaude et avait remarqué que Barbara n'avait qu'une robe de nuit et que ma mère ne portait que ses trois morceaux de sous-vêtements. Au matin, je me suis rapproché de ma mère qui ma tiré vers elle. Nous nous sommes toutes les trois blotties sous la couverture comme si c'était une tente, pour nous cacher de la pluie et du vent. Quel bonheur !

Vivian
Le 4 septembre, la famille a été prise à bord du Southern Cross, un yacht de luxe appartenant au fabricant millionnaire suédois Wenner-Gren. Cynthia se souvient avoir été très impressionnée par les installations luxueuses du yacht. Elle se souvient des tapis orientaux et du piano à queue... Comme le Southern Cross retournait en Suède, ses passagers épuisés avaient le choix de retourner en Grande-Bretagne ou de continuer vers le Canada qui était à 10 jours en mer vers l'ouest. Je ne crois pas me tromper en disant qu'elle devait être terrifiée par les dangers inconnus qui pouvaient nous guetter, si l'on considère qu'elle était arrivée sur le pont de l'Athenia à temps pour voir le U Boat et le navire se faire mitrailler. Maman s'est tournée vers nous pour nous demander conseil. Est-ce que nous voulions aller rejoindre grand-mère ou alors papa? Papa a gagné haut la main! La famille a ensuite été transférée à bord du City of Flint, un navire de charge se dirigeant vers New York, mais qui a par la suite été redirigé vers Halifax pour pouvoir y déposer les survivants canadiens.

Philip
L'un des destroyers, le H.M.S. Electra, s'est éventuellement approché de notre bateau de sauvetage. Nous avons entendu des avertissements, « restez calme », « gardez votre sang-froid », « soyez patient ». Nous étions maintenant à côté du destroyer. Une échelle de corde est descendue, immédiatement suivie par un marin grand et costaud. Nous n'avons eu qu'à le regarder une seule fois pour savoir que nous étions en sécurité

D'autres marins sont descendus à bord du bateau de sauvetage et ont commencé à nous faire embarquer. Ils se sont occupés des enfants en premier. Ils nous hissaient et nous devions sauter pour atteindre l'échelle lorsque le bateau était soulevé par une vague. C'est ici que ma mère s'est fait une ecchymose à la jambe, sa seule blessure, lorsqu'elle a embarqué sur l'échelle et qu'elle a évité de justesse de coincer sa jambe entre le bateau de sauvetage et le destroyer. Son seul souvenir de l'escalade est de s'être dit en son for intérieur : « Dieu merci que j'ai déjà enseigné la gymnastique! » Lorsque son pied nu est entré en contact avec le pont de l'Electra, elle a su que nous étions tous les quatre en sécurité et s'est dit du fond du cœur : « Merci mon Dieu »

Vivian
Cynthia se souvient... les membres d'équipage les ont distraits en leur permettant de jouer avec leur chien, la mascotte du navire! La gentillesse et la compassion de l'équipage se sont encore fait remarquer lorsque ses membres ont improvisé une fête d'anniversaire pour Cynthia qui avait eu 6 ans le 13 septembre. Ils lui ont donné un « gâteau » de pain et de confiture avec des cure-dents pour chandelles. Dans les années qui ont suivi, elle a parfois eu des souvenirs de sa vie à bord du City of Flint. Le lait suri fait remonter les souvenirs enfouis des jours que nous avons passés à bord du navire qui nous a secourus.

Philip
Les marins nous ont conduits vers le niveau inférieur et nous ont apporté du thé et des couvertures. Leur grande compréhension et leur gentillesse ont fait ressurgir des sentiments enfouis et des larmes de gratitude et de soulagement sont venues aux yeux de ma mère. Nous avons tous été séparés lorsque nous sommes montés à bord et j'ai été pris en charge pas le mess des torpilleurs. On m'a jeté dans un hamac qui se trouvait sous une poutre, je me suis endormi à la chaleur en pleurant pour mes animaux en peluche qui s'étaient noyés.

Un insigne de bras noir et rouge de 1939.

Une vielle insigne de bras de torpilleur chef

Je ne me rappelle pas combien de temps j'ai dormi, mais je me suis subitement assis en me réveillant et je me suis durement cogné la tête contre le plafond d'acier! J'étais couché dans mon hamac et j'avais le mal de mer quand j'ai demandé où se trouvait ma mère. Les torpilleurs l'ont rapidement retrouvé et nous ont réunis. Pendant que nous attendions, l'un d'entre eux m'a donné une vielle insigne de bras de torpilleur chef. J'ai encore cet insigne... Je me souviens avoir mangé tellement de barres de chocolat que j'en suis tombé malade et que je n'ai plus été capable d'en manger jusqu'à ce que la guerre soit presque terminée. Nous avons par la suite été amenés sur le pont où l'air frais m'a éclairci l'esprit. Je me sentais bien à nouveau.

Comme c'était bientôt notre tour de descendre, l'un des torpilleurs, Jack Phelan, s'est approché de ma mère et lui a mis quelque chose dans sa main en disant : « S'il vous plaît, acceptez ce cadeau, les hommes de mon mess l'ont récolté pour vous et vos enfants, car ils savent que vous n'avez pas d'argent ni de vêtements ». Pour elle, c'était un geste d'une grande importance et elle n'arrivait même pas à répondre. Elle a retenu ses larmes alors que sa gorge et ses yeux brulaient jusqu'à celui-ci soit parti... »

Vivian
Soixante-dix ans ont passé depuis le naufrage de l'Athenia et bien que ma sœur et moi ayons réussi à surmonter le traumatisme qu'il nous a causé, ce n'est pas vrai en ce qui concerne notre mère. L'anxiété causée par cet incident est toujours restée avec elle. Elle n'est jamais retournée rendre visite à sa famille en Angleterre, bien qu'elle ait vécu jusqu'à 94 ans. C'était une personne introvertie et intense dont le désir de prendre des risques s'est évaporé. Les instincts de protection que toutes les mères ont pour leurs enfants se sont intensifiés et ses craintes par rapport à la sécurité de ses enfants sont devenues presque insurmontables... »

Lettre de la mère de Philip à son père :

Mardi 5 septembre 1939
Mon chéri,

Je dois être brève, un jour je te raconterai, mais pas aujourd'hui. Je ne regarderai pas en arrière. Je suis si reconnaissante que nous sommes tous sains et saufs. J'étais dans la salle à manger lorsque c'est arrivé et on m'a donné une incroyable force pour que j'arrive à me rendre jusqu'aux enfants dans le noir. Philip a été tellement merveilleux, je suis incroyablement fière de lui. Il a fait preuve de tant de sang-froid. Il a suggéré de prendre la lampe de poche et s'est rendu au poste de rassemblement tout seul.

Vieille photo d’une jeune femme portant des perles et regardant de son côté.

La mère de Philip, Andreana

Cecil a été formidable, ils l'ont été tous les trois dans ce long 12 heures passé à bord du bateau de sauvetage. Je ne veux vraiment pas en parler maintenant. Keith a envoyé un ami pour nous retrouver, ici, à Glasgow (nous sommes arrivés de Greenock). Cet ami a été extraordinaire et nous partons pour Londres et Devon dès demain. Keith a trouvé un endroit près d'Alice et je veux y emmener les enfants le temps d'oublier et de nous reposer. Keith a été formidable, tout le monde l'a été. Je ne peux pas beaucoup regarder de l'avant, je ne sais pas ce que nous allons faire, mais pour l'instant, aller à Devon est suffisant... Je n'ai même pas pu penser à sauver autre chose que les enfants... Je suis si reconnaissante d'être ici avec eux. Quand cette chose nous a frappés, je savais que je devais les sauver pour toi... Mon Dieu que la guerre est terrible et tout particulièrement Hitler. Je prie pour que tout cela se termine bientôt.

Ça n'a pas été le cas.

Si l'on regarde ce qui est arrivé par la suite, on comprend bien à quel point les familles Hunt et Gunyon ont été extraordinairement chanceuses. Elles ont toutes les deux été aidées par l'équipage de l'Athenia, par les autres passagers et par leurs sauveteurs. Elles ont été bénies par un instant d'humanité à son meilleur à la veille de 6 longues années qui la verraient à son pire.

Un journal coupant avec la photo d’une jeune famille et le titre dit A Happy Ending For This Family.

Pour voir le plus grand texte (en anglais), cliquez ci-dessous :

Gros plan d’une chaussure de type mocassin avec des points sur le côté.

Un gros plan de la chaussure illustrée dans l'article ci-dessus.