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Comme je me suis réveillé dans ma couchette supérieure, j’ai remarqué tout de suite la différence. Le navire était immobile, la vibration du moteur qui nous avait accompagnés depuis huit jours avait cessé. L'Atlantique Nord n’est pas très calme au début du printemps. Les vagues hautes comme des montagnes avaient fait tanguer 20 000 fois comme un bouchon le Samaria, de la compagnie Cunard White Star Line. Nous avions vu des icebergs pas trop loin. Maintenant, cependant, tout était tranquille. Nous étions arrivés.

Notre cabine n'avait pas de hublot, je me suis donc vite habillé et dirigé sur le pont. Ce que j’y ai découvert était une nouvelle saison. Il faisait soleil mais froid et la rive boisée était couverte de glace et il y avait de la neige au sol. Notre navire était ancré au large. Derrière nous, je pouvais voir l'étroite entrée du port par laquelle nous devions avoir passé aux petites heures du matin. En face de notre bateau, l'île St. George semblait se tenir debout, comme une sentinelle. Les édifices et les clochers d’église de la ville de Halifax et bien sûr la citadelle constituaient un arrière-plan impressionnant pour les quais sur lesquels nous allions débarquer.

Mes parents et moi faisions partie d'un groupe de 30 familles qui avaient fui la prise du pouvoir par les Nazis en Tchécoslovaquie. En effet, nous avions tous vécu dans ce qui était connu comme le pays des Sudètes, une région à prédominance ethnique allemande du pays. Nous avions été expulsés de nos maisons au mois d'octobre précédent lorsque Neville Chamberlain, Premier ministre de la Grande-Bretagne et le président de la France avaient signé la Déclaration de Munich qui cédait la frontière industrielle essentielle à « la paix de notre époque ». Tout notre groupe, le premier à arriver de quelque 2 000 qui étaient à suivre, était antifasciste et avaient réussi à fuir la Gestapo d'Hitler. 35 000 autres n’ont pas réussi et ont terminé à Dachau et dans d'autres camps de concentration. Nous étions les quelques chanceux qui devaient s’établir comme fermiers dans le nord de la Saskatchewan et dans la région de Peace River, en Colombie-Britannique. Ce dernier groupe est arrivé à Saint John, N.-B.

À ce moment, j’ai vu deux remorqueurs déplacer notre navire. Les amarres ont été fixées et le Samaria a été déplacé au Quai 21, un quai familier pour de nombreux immigrants avant et après la guerre. Ma mère et mon père m'avaient rejoint à la balustrade pour observer la manœuvre et assister à la scène. Mais c’était le temps de retourner à notre cabine et de nous préparer pour le débarquement. Au milieu de la matinée, après notre dernier petit déjeuner à bord, nous avons péniblement descendu de la passerelle et nous étions, une fois de plus, sur la terre ferme. Nous nous sommes réunis dans une grande salle remplie de bancs de bois et nous avons attendu notre tour pour présenter les documents de voyage. La procédure semblait simple, les fonctionnaires étaient brefs et polis. L'inspection de la douane devait suivre.

Beaucoup de familles sont unies, certaines avec des bébés dans les bras.

Hanns Skoutajan comme un jeune garçon sur la plateforme du Quai 21, 19 avril 1939

Nous avons marché dans un long passage et passé devant un certain nombre de personnes qui nous ont mis dans nos mains déjà pleines de la documentation. C’était des copies de la bible pour nous apporter réconfort et consolation alors que nous allions entreprendre la partie suivante du voyage. Savaient-ils quelque chose que nous ne savions pas?

Dans le hall des douanes, nous avons découvert que l'une des valises manquait. Mon père et le maître de bagages sont montés à bord une fois de plus à la recherche de notre valise parmi les bagages destinés à New York, mais sont revenus les mains vides. Cela était une grave perte pour nous, après tout, nous avions si peu et nous avions tellement perdu. On nous a assurés que la valise serait localisée et en effet, un mois plus tard, elle est arrivée à notre ferme. Elle s’était ouverte à Liverpool, avait été mise de côté pour être correctement scellée et expédiée sur la prochaine traversée. Pendant que mes parents étaient occupés à la recherche de la valise manquante, j’ai été identifié par un reporter d’un journal de Halifax qui est venu enregistrer l'arrivée des premiers réfugiés de Hitler. Je faisais partie des rares Sudètes qui parlaient anglais, grâce à mes trois mois à la Dollar Academy, en Ecosse où j'avais suivi une immersion totale. J’ai donc été une bonne source d'histoires et d'informations sur ce groupe. Il m’a pressé de questions et de petits cadeaux. Quand mes parents sont revenus, j’avais plusieurs sacs en papier de choses comestibles pour notre voyage en cours.

J’avais dix ans quand nous sommes arrivés au Quai 21 et je n’avais aucune idée que, 20 ans plus tard, je voudrais revenir dans ce même bâtiment. Cette fois, je ne serais pas accueilli, mais accueillant pour les nouveaux arrivants. À l'automne 1957, après avoir terminé mes études de pasteur, j’ai été affecté par l'Église Unie du Canada pour travailler, avec des représentants d'autres églises, à l'accueil des immigrants pour les aider. Ce n’était pas un travail inconnu. Pendant mes vacances d'été, j’avais travaillé de même façon le long du fleuve Saint-Laurent, dans les ports de Québec et de Montréal. En effet, l'un des premiers navires que je suis allé retrouver à Québec était le Samaria qui m'avait amené à Halifax. C’était comme de rencontrer un vieil ami. Avec Eileen Raatz, une travailleuse pour la Société missionnaire des femmes de l'Église Unie, presbytérienne, anglicane, luthérienne et catholique, ainsi que pour l'IODE (Imperial Order Daughters of the Empire). J’ai assisté aux arrivées qui avaient une grande variété de besoins. Oui, vous l'avez deviné, j’ai aidé à localiser les bagages perdus et ayant vécu l’expérience moi-même, j’ai rassuré les propriétaires chagrinés les assurant qu'ils seraient trouvés. Notre personnel portuaire a travaillé en étroite collaboration pour distribuer des « sacs de marin », des petits sacs préparés par des congrégations contenant des nécessaires de voyage tels que des articles de toilette, des bonbons et des jouets pour les enfants. Nous avons pris soin des bébés, nous avons servi d’interprètes quand nous le pouvions et nous avons passé beaucoup de temps à parler, accueillant et rassurant les immigrants inquiets.

Un homme s’agenouille, parle aux enfants et leur donne des cadeaux.

Rév. Skoutajan accueille les enfants grecs, 1959

À l'automne 1956, la révolution hongroise a eu lieu. Beaucoup ont fui leur pays et trouvé refuge temporairement dans des camps en Autriche. Au cours des années suivantes, des Hongrois sont venus au Canada. Un jour, un navire est arrivé avec un fort contingent de Hongrois. Je me souviens, debout sur le quai, de les voir arriver. Après les formalités d'immigration, ils ont défilé fièrement en bas de la passerelle portant le drapeau hongrois. La plupart d'entre eux avaient été dans des camps autrichiens et avaient appris suffisamment l’allemand pour que je puisse converser avec eux. Ils me racontaient de sombres histoires d’avant eu à courir devant les chars et les soldats. Une jolie jeune femme a raconté la nuit où elle a été envoyée à l'épicerie par sa mère pour acheter du pain. Sur le chemin du retour, tout d'un coup elle a été happée par des gens qui couraient dans la rue. Elle a couru avec eux hors de la ville, en direction de la frontière. Il leur aura fallu attendre encore quelques jours pour qu'elle et plusieurs autres, traversent un « no mans land » et soient retrouvés par des travailleurs réfugiés. Elle n'a jamais revu ses parents.

Si le Quai 21 pouvait parler, il pourrait raconter beaucoup d'histoires. Je suis vraiment heureux que les quais soient maintenant pleins de bateaux de croisière plutôt que de navires d'immigrants. Notre pays reconnaît le rôle historique important qu'il a joué pendant de nombreuses décennies. Certes, le Quai 21 est un jalon important dans le périple de ma vie.