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Par Mariza Dunham Gaspar, arrière-petite-fille

Si un étranger entrait dans la pièce, il aurait très certainement l’impression d’avoir sauté des pages de calendrier et de se retrouver le jour de la Saint-Patrick.

La salle de séjour ornée de motifs leprechaun (farfadet) est remplie de photographies décolorées et de divers objets souvenirs irlandais. Une assiette remplie de trèfles tout frêles trône en solitaire sur un grand meuble-télévision de bois. Ils commencent à perdre leur couleur, mais trouvent encore la force de survivre, comme ils le font depuis des années.

À travers les variations inimaginables de vert, Johnny Cree, bien installé dans le fauteuil inclinable bleu pâle dont les accoudoirs sont usés jusqu’à la corde et jaunis. Il gratte le dessus de la tête de Kitty. Avec ses yeux amande, la chatte tachetée le regarde en retour avec amour, sachant qu'elle a été sa compagne préférée des quelque 15 dernières années.

Johnny Cree

Johnny Cree avec Kitty

« Elle est ce qui me tient encore debout ! », s'exclame Johnny dans un accent irlandais effacé.

Tout comme l'assiette solitaire de trèfles, Johnny a résisté à l'épreuve du temps et aux difficultés de la vie. Venu d'Irlande en 1929 à l'âge de 16 ans, Johnny a traversé l'océan Atlantique sur le Duchess of Atholl, débarquant pour la première fois en sol canadien au Quai 21, le 30 novembre 1929. Depuis ce jour, Johnny vit au Canada.

Maintenant âgé de 98 ans, Johnny est non seulement grand-père ou arrière-grand-père, il est arrière-arrière-grand-père de quelques enfants bien chanceux. Je suis l’une de ces enfants assez chanceuse pour appeler Johnny Cree mon arrière-grand-père. 

« J'ai tellement de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants que je me suis monté une petite armée », sourit Johnny en ajoutant « Je ne peux me rappeler de chacun et chacune. Mais Ay, je suis chanceux de les avoir ».

Johnny est l'un de ces personnages connu du quartier entier, chacun d'entre eux ayant quelques bonnes histoires à raconter à son sujet. Parents et amis se réunissent à la maison de Johnny pour des événements spéciaux et les vacances. Lors des fêtes annuelles de la Saint-Patrick et d’anniversaires, on reconnaît habituellement Johnny avec un verre de whisky à la main, tandis que de l'autre, il tapote le côté de son pantalon soigneusement repassé donnant le rythme alors qu’il chante une mélodie irlandaise.

Johnny Cree avec ses amis

Johnny Cree

« Grand-papa adore chanter et danser. Contrairement à beaucoup de personnes âgées, il aime tout ce qui est musical, tout ce qui peut lui faire battre la mesure, » explique Victoria Gaspar, une des petites-filles de Johnny.

À voir ses invités se frapper dans les mains tout sourire, Johnny est un véritable animateur de foule.

Johnny est né à Belfast, en Irlande, le 6 avril 1913, d’une mère travailleuse dans une fabrique de tissu, Mary Atkins et d’un comptable, George Cree, dans ce qui allait devenir une famille de dix. Bien qu'extrêmement pauvre, Johnny a vécu une enfance normale en Irlande du Nord. Il était tannant et s’attirait des problèmes comme tout jeune garçon. Mais à mesure qu’il a pris de l’âge, ses amis se sont mis à parler de quitter le pays pour se faire une nouvelle vie, dans un nouveau pays.

 « Ma mère ne voulait pas que je quitte, mais mon père a dit : « Laisse partir le garçon, s'il veut y aller. » « C’est ce que j’ai fait ! », explique Cree sur un ton d'excitation teinté d’une pointe de regret.

Après son arrivée au Canada, Cree a travaillé comme garçon de ferme sur de nombreuses terres. On le maltraitait tellement qu'il a été forcé de s'enfuir et de commencer son aventure pancanadienne. Johnny sautait sur les trains, dans toute sorte de conditions météo, parfois privé de nourriture pendant des jours.

Depuis son arrivée au Canada, Johnny a mené une vie passionnante, remplie d’événements souvent heureux, parfois déchirants.

Bien que la vie n’ait pas toujours été aussi détendue et confortable qu'elle ne le paraît aujourd’hui, Johnny se sent béni d'avoir une si grande famille et une aussi longue vie.

« Il faut savoir trouver son bonheur… » explique Johnny. (NDLT : traduction libre de You have to take those silver threads among the gold – titre d’une vieille chanson irlandaise.)

Toujours optimiste et heureux de nature, Johnny a résumé sa vie récente à quelques-uns de ses passe-temps favoris qui le font continuer :

« Courtiser les dames, courtiser les dames, courtiser les dames, une bonne bataille à mains nues,
oh !, et une bonne bouteille de whisky ! »

Johnny Cree

Johnny Cree

Johnny est au Canada depuis près de 81 ans, mais il se considère encore et toujours comme un Irlandais. Comme un hommage à son pays d'origine, il semble toujours porter au moins un vêtement de couleur verte, tous les jours, y compris des chaussettes couvertes de trèfles illustrés et pâlis par le temps. Il s’efforce également de visiter son île émeraude au moins une fois tous les deux ou trois ans.

« Je suis un Irlandais. Vous ne pouvez pas faire de moi un Canadien ! », s'exclame Johnny.

Bien que l'Irlande restera toujours numéro un dans son cœur, il tire le meilleur de son temps au Canada. Dans cet esprit, son attitude amicale et son mode de vie actif semblent le suivre partout où il va.

Johnny

Johnny Cree

Photo : Mariza Dunham Gaspar