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Épisode 1 - Alimenter votre intérêt

Aperçu : À l’occasion du tout premier épisode de cette série, la chercheuse Lindsay Van Dyk vient discuter de son travail d’analyse au sein de la Collection d’histoires orales du Musée. Elle parle des expériences d’immigration au Quai 21 et partage avec nous ses extraits d’entrevues préférés et liés à notre thématique bien aimée : la nourriture !

L’indicatif musical de « Le Grand tiroir » a été composé par Ian Hayes.

Écoutez la baladodiffusion en anglais ou lisez la transcription ci-dessous en français.

Transcription:

Cette transcription a été traduite de l’anglais, langue dans laquelle la baladodiffusion a été enregistrée.

Laura Sanchini: Bonjour à tous et à toutes ! Bienvenue à ce premier épisode du « Grand tiroir », diffusé à partir du Musée canadien de l’immigration du Quai 21. Je suis votre hôtesse, Laura Sanchini. Vous vous demandez sans doute pourquoi nous avons appelé cette diffusion Web (podcast) « Le Grand tiroir ». Eh bien, voici la raison : ce titre est tiré de l’œuvre de l’écrivain russe Viktor Shklovsky qui a créé l’expression « écrire pour le tiroir du bureau », faisant référence à des travaux qui ne seraient jamais publiés… qui resteraient pour ainsi dire dans le fond du tiroir du bureau. Dans le cas présent, nous voulons mettre en lumière certaines des découvertes intéressantes effectuées par nos chercheurs, mais qui pourraient ne pas trouver leur place dans une exposition officielle ou dans un présentoir.

Aujourd’hui, je suis justement accompagnée de Lindsay Van Dyk, l’une de nos chercheuses. Elle travaille présentement au sein de la collection d’histoires orales du Musée. Bienvenue à toi, Lindsay !

Lindsay Van Dyk: Salut ! Et merci de m’avoir invitée.

Laura: Comme vous l’aurez deviné, aujourd’hui, nous parlons d’histoire orale. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas bien le Musée canadien de l’immigration du Quai 21, beaucoup de gens nous décrivent comme un musée d’histoires… avec un « S » à la fin. Mais qu’est-ce que cela signifie vraiment ? Pour le département de la recherche, cela signifie que certains de nos collègues se plongent la tête dans les archives pour effectuer des recherches, tandis que d’autres sillonnent le territoire afin d’interviewer des gens qui ont immigré au pays ou qui ont travaillé à l’immigration.

Justement, Lindsay, peux-tu nous en dire un peu plus sur tes recherches ?

Lindsay: Bien sûr. Nous avons, ici même au Musée canadien de l’immigration du Quai 21, une grande collection d’histoires orales d’immigrants, de réfugiés, de personnes déplacées, d’agents et de bénévoles de l’immigration. En ce moment, il y a plus de 900 histoires orales dans notre collection. Celle-ci offre vraiment une mine de renseignements sur l’expérience de l’immigration, à partir d’une perspective très personnelle. Mon occupation principale, actuellement, est d’effectuer l’écoute d’une vaste sélection de ces histoires orales pour identifier tous les thèmes qui s’en dégagent et ensuite, je me sers de cette information pour appuyer le développement de nos nouveaux éléments d’exposition qui seront dévoilés en 2015.

Laura: Je suis certaine que tu tombes sur beaucoup d’histoires intéressantes. Y a-t-il quelque chose en particulier qui t’a vraiment frappée, alors que tu écoutais ces histoires orales ?

Lindsay: Oh que oui ! Je pourrais passer des heures à vous parler de toutes les histoires intéressantes que j’ai entendues, mais j’ai remarqué une chose en particulier : de nombreuses personnes racontent des histoires au sujet de la nourriture quand ils partagent leurs souvenirs.

Laura: Oh ! La nourriture et les souvenirs ! Voilà un beau sujet. As-tu des exemples particuliers que tu aimerais partager avec nous ?

Lindsay: Bien sûr. Je voudrais bien pouvoir partager toutes les histoires avec vous, mais j’ai sélectionné quelques uns de mes extraits préférés.

Le premier extrait est celui de Klaus Beltzner. Klaus est arrivé au Canada, en provenance de l’Allemagne, en 1956, alors qu’il était âgé de 9 ans. Klaus a traversé en bateau de l’Allemagne à Québec avec sa mère et son frère cadet - son père avait immigré avant la famille, alors il les attendait dans la Ville de Québec. Pendant le voyage, la mère de Klaus a beaucoup souffert du mal de mer, alors Klaus et son jeune frère ont dû se débrouiller par eux-mêmes. Dans cet extrait, Klaus décrit ce qui peut arriver lorsque vous laissez deux garçons affamés à eux-mêmes.

EXTRAIT :

Klaus Beltzner: Et le lendemain matin, nous sommes allés en haut, à la salle à manger. Ma mère ne se sentant pas bien, elle est restée derrière et nous nous sommes assis à cette grande table ronde où il y avait des gens et des serveurs, avec de vraies blouses blanches, qui nous demandaient ce que nous désirions. En fait, nous n’étions jamais allés au restaurant, vous savez, alors on se demandait « Qu’est-ce qu’on peut avoir ? Est-ce que cela coûte quelque chose ? » Parce que nous n’avions pas d’argent, vous comprenez. « Oh, vous pouvez prendre tout ce que vous voulez et il ne vous en coûtera rien, cela fait partie de votre traversée. » « Oh, OK. » Nous avons donc pris le menu et nous avons été capables de lire… c’est bien pour ça qu’on va à l’école, non ?

Alors, j’ai pris… bon d’accord, j’ai pris des œufs. Les œufs étaient quelque chose de spécial — quelque chose de vraiment spécial car c’était une denrée très rare. Je pense que nous en avions un par mois, ou à peu près.

Toujours cuit dur. C’est donc tout ce que je connaissais à propos des œufs : qu’on pouvait avoir un œuf cuit dur… alors j’ai dit : « Est-ce que je pourrais avoir un œuf dur ? » Le garçon a dit : « Juste un œuf ? » Et j’ai dit : « Est-ce correct ? » Il a dit : « Eh bien, si vous en voulez plus d’un, vous pouvez. » « Eh bien, combien pourrais-je en avoir, alors ? », a alors demandé mon frère. Et il a répondu : « Eh bien, autant que vous le désirez. »

J’ai dit : « Alors si je peux en avoir autant que je veux… » - je croyais qu’il faisait des blagues - « …puis-je en avoir une douzaine? » « Bien sûr ! ». Il est revenu avec un bol rempli d’une douzaine d’œufs. Mon frère et moi avons donc commencé à manger ces oeufs. On ne mangeait même pas de pain… juste des oeufs, des oeufs durs. (Rires)

Laura: C’est une histoire absolument fantastique, Lindsay. Je ne peux qu’imaginer le mal de ventre que ces garçons ont dû avoir !

Lindsay: J’aime mieux ne pas y penser !

Laura: Cela a du être une transition vraiment intéressante pour Klaus de passer du rationnement de la Deuxième Guerre mondiale et de l’après-guerre à une telle abondance de nourriture sur le bateau.

Lindsay: Oui… et son expérience de la nourriture sur le navire a probablement aussi été son premier aperçu de combien les choses allaient être différentes au Canada.

Laura: Imaginez ce que cela pouvait être d’avoir neuf ans et de pouvoir commander tout ce que vous voulez et autant que vous le souhaitez. Tiens toi, Lindsay, qu’est-ce que tu aurais choisi ?

Lindsay: Oh bonne question. Je pense que j’aurais probablement pris des bols et des bols de crème glacée avec autant de garnitures qu’ils auraient pu m’offrir.

Laura: Cela semble parfait ! Alors, quoi d'autre as-tu amené à partager avec nous ?

Lindsay: Poursuivons avec l’extrait de Juliana Doyle, qui a émigré de l’ex-Tchécoslovaquie en 1938, alors qu’elle était âgée de 8 ans. Le père de Juliana avait immigré au Canada huit ans auparavant, quand Juliana, sa mère et sa sœur, et toute la famille ont été enfin réunis pour s’installer ensuite à Brookmere, en Colombie-Britannique. Dans cet extrait de Juliana, nous comprenons que l’un de ses premiers souvenirs de Brookmere est étroitement associé à la nourriture.

EXTRAIT :

Juliana Doyle: Quand nous sommes arrivés à Brookmere, la première image de Brookmere m’est apparue le lendemain de notre déménagement : un petit garçon japonais du voisinage est venu et m’a donné une orange japonaise. Je me souviens l’avoir examinée, puis l’avoir sentie… je me demandais pourquoi il m’avait donné ça.

Et après cela, chaque fois que j’ai vu des oranges japonaises arriver en ville, je pouvais les sentir et je pouvais… tout ce que je pouvais faire était de les sentir et me rappeler de la scène à Brookmere, quand il m’avait donné ce fruit… c’était si touchant. Je veux dire, je ne pouvais pas parler sa langue… et il ne pouvait parler la mienne.

Laura: Quelle histoire touchante. C’est un exemple vraiment puissant qui démontre combien la nourriture peut traverser les frontières linguistiques et culturelles. En offrant à Juliana cette orange, le petit garçon semble l’avoir accueillie dans la communauté, tout cela sans communiquer dans le sens traditionnel du terme.

Lindsay: Absolument. Et ce que je trouve fantastique, c’est que ce souvenir est demeuré en elle, déclenché à chaque fois qu’elle voyait ce même type d’oranges. Je pense que la nourriture constitue un élément important de la façon dont nous nous souvenons des choses.

Laura: À coup sûr… La nourriture et la mémoire sont très étroitement liées. Pour moi, chaque fois que je vois une boîte de corn flakes, que ce soit à l’épicerie ou à la maison de quelqu’un, je repense toujours à mes grands-parents, car les corn flakes étaient les seules céréales qu’ils achetaient pendant des années et des années. Je ne sais pas si c’est parce qu’ils sont passés par le Quai 21 - et c’est là qu’ils auraient vu pour la première fois cet aliment, un des premiers aliments canadiens - mais oui, les corn flakes pour moi, ça me fait toujours penser à mes grands-parents.

Lindsay: Oh oui… Parlant de céréales, pour moi, à chaque fois que je vois ces toutes petites boîtes de céréales - celles que l’on apporte en camping - je pense aux nuits passées à la maison de mes grands-parents. Ma grand-mère avait toujours quelques-unes de ces boîtes pour les occasions où nous dormions chez eux et c’était une vraie gâterie – On se réveillait le matin et on mettait ces petites boîtes à plat sur la table, on découpait le dessus et on versait le lait directement dedans. Beaucoup plus amusant que d’utiliser un bol !

Laura: Alors, Lindsay, tu as une autre histoire à partager avec nous ?

Lindsay: Oui, et c’est l’une des favorites de mes collègues, parmi bien d’autres. Dans cet extrait, nous entendons Heather Wineberg, qui était bénévole à la pouponnière du Quai 21. Elle était aussi elle-même immigrante. Elle est arrivée en Nouvelle-Écosse en 1947, en provenance de l’Angleterre, alors qu’elle était une toute jeune fille. Heather surveillait principalement les tout-petits immigrants, pendant que leurs parents s’occupaient d’organiser les bagages et de remplir les papiers nécessaires, mais elle était parfois témoin de certains incidents intéressants qui arrivaient au Quai 21, tel qu’elle nous le raconte dans cet extrait.

EXTRAIT :

Heather Wineberg: Nous avons vécu cette histoire, un jour où deux des douaniers qui avaient l’habitude de sortir pour prendre leur café sont arrivés en disant « Nous venons tout juste de tomber sur une affaire épouvantable, là-bas… ». Puis, nous avons dit « Mais quoi donc ? »… et ils ont répondu : « Eh bien, il y avait — il y avait cette caisse bleue — cette caisse en bois, comme une grosse malle, et il y avait une odeur épouvantable qui remplissait l’air, alors ils ont compris que ça provenait de celle-ci. C’était tout simplement horrible ». Alors ils ont demandé, puis ils ont dit, « Eh bien, il faut l’ouvrir », et quand ils l’ont ouverte, tout ce qu’ils pouvaient voir, c’était de très beaux draps et des taies d’oreiller avec de la dentelle épaisse. De bien belles choses, mais l’odeur persistait et venait sans contredit de cette malle. C’était absolument insupportable, alors ils ont continué à retirer des choses et les mettre de côté. Et quand ils sont arrivés au fond, il y avait un petit cochon. Ils venaient d’un village, et ils avaient fait griller ce bébé cochon et l’avaient mis au fond de cette malle car ils ne savaient pas s’ils auraient de la nourriture sur le bateau. Bien sûr, il était putréfié…

Interviewer: Évidemment.

Heather Wineberg: Complètement — et c’était épouvantable. Moi, je me disais « Oh, comme c’est terrible. Comment pourront-ils se débarrasser de cette odeur ? » Je suis allée voir ça de mes propres yeux… et j’ai vu les draps. Des draps superbes. Comment allaient-ils réussir à dégager l’odeur de ces draps, vous savez ?

Interviewer: Je ne crois pas qu’ils aient réussi. Beurk !

Heather Wineberg: C’était épouvantable.

Laura: Je ne peux même pas imaginer ce que ça pouvait sentir !

Lindsay: Je ne veux même pas y penser ! C’est un sentiment complètement étranger, pour nous qui sommes nés ici et avons grandi ici, de penser que des gens puissent être préoccupés par la disponibilité de la nourriture. Mais je suppose que dans la réalité, il y avait tellement d’incertitude envers le processus d’immigration – l’incertitude de la traversée et l’incertitude générale envers le Canada. Je pense que le petit cochon est un excellent exemple de ce sentiment.

Laura: Je suis bien d’accord. Je trouve aussi intéressant que Heather semblait être plus préoccupée par les beaux draps ruinés qu’autre chose. Alors que les nouveaux immigrants été probablement inquiets de satisfaire leurs besoins alimentaires de base, Heather était préoccupée par un élément non essentiel tel que des draps, parce qu’elle, elle savait déjà que la nourriture était abondante ici.

Lindsay: Oui et je pense que ce que tous ces extraits nous montrent, c’est que la nourriture constitue vraiment une lentille qui nous permet de mieux comprendre l’expérience de l’immigration, dans son sens le plus large.

Laura: Oh sans aucun doute. Je pense que dans les exemples que tu as choisis pour nous, la nourriture exprime plusieurs choses : l’incertitude, la prédominance de la transition et même un indice de l’acceptation dans la société canadienne.

Je te remercie d’avoir partagé ces extraits avec nous, Lindsay.

Lindsay: C’était un vrai plaisir pour moi ! Merci de cette occasion de mettre en lumière ce que nous faisons ici, au département de la recherche.

Laura: Eh bien voilà. Merci d’avoir participé aujourd’hui à ce premier épisode du « Grand tiroir ». Nous avons déjà hâte de partager avec vous d’autres recherches intéressantes du Musée canadien de l’immigration du Quai 21. Demeurez à l’affût pour suivre les futurs épisodes… il y en aura un en français. Je suis Laura Sanchini. Et rappelez-vous que d’un océan à l’autre, il y a toujours des histoires en réserve dans « Le Grand tiroir » !


L’expression « Le Grand tiroir » tire son origine de l’œuvre d’écrivains russes faisant référence à des travaux qui ne seraient jamais publiés… qui resteraient pour ainsi dire dans le fond du tiroir du bureau. D’une certaine façon, nous voulons mettre au jour ce grand tiroir et partager avec vous tous nos aventures de recherche. La série de baladodiffusions du Grand tiroir, animée par Laura Sanchini, notre chercheuse en histoire orale, proposera un coup d’œil sur notre Collection d’histoires orales, des anecdotes savoureuses et des petites perles de nos chercheurs. Si vous avez des suggestions de thématiques pour les prochaines éditions, veuillez communiquer avec Laura : lsanchini@quai21.ca