Le périple du Trésor de Wawel vers le Canada

par Steven Schwinghamer, Historien
(Mise à jour le 28 janvier 2022)

Château et ramparts à l’horizon.
Le Château royal de Wawel à Cracovie, en Pologne.

Le Château royal de Wawel à Cracovie, en Pologne, abritait une collection de premier plan comprenant certains des artéfacts culturels les plus précieux de la nation. Au printemps de 1939, le personnel du Château de Wawel commença des préparatifs en cas de guerre en construisant des caisses et des cylindres propres à déménager les précieux objets de la collection.[1] Devant les tensions croissantes, le château fut fermé au public et le personnel du Musée emballa les objets et les plaça dans un abri antiaérien. Le 3 septembre 1939, quelques jours après l’invasion allemande de la Pologne, le personnel du château entreprit son périple vers un endroit sûr avec les principaux objets emballés pour les protéger. Voyageant à bord de charrettes de paysans, de camions et de barges réquisitionnés à travers la campagne polonaise sous le feu de la guerre, la collection parvint en deux semaines, avec ses gardiens, aux frontières de la Pologne.[2] La nouvelle de l’attaque soviétique sur la Pologne fit en sorte que le plan initial de trouver un lieu sûr au pays pour la collection sembla impraticable, et le convoi rejoignit un groupe important de réfugiés à un pont frontalier avec la Roumanie et s’échappa vers l’ambassade à Bucarest.[3] Après avoir étudié diverses options pour entreposer la collection en Roumanie, en Suisse ou au Vatican, le personnel de conservation résolut de porter le trésor en France.

Magnifique poignée décorative d’une épée.
Szczerbiec, l’épée médiévale du couronnement de Pologne
Crédit : Consulate of the Republic of Poland

Après une traversée en mer Méditerranée incluant une interdiction par un navire de guerre britannique et un séjour de deux semaines à Malte, la collection et ses conservateurs arrivèrent à Marseille et à la Collection nationale d’Art national et poursuivirent leur route jusqu’à Aubusson, y arrivant en janvier 1940, une ancienne usine ayant été réservée pour les accueillir. [4] En moins de six mois, la guerre avait gagné l’Europe de l’Ouest, et une fois encore, les conservateurs furent avisés d’avoir à transporter la collection avant qu’elle soit prise par la guerre, cette fois en traversant l’Atlantique.[5] Après un séjour audacieux dans un port français et des nuits passées sur le parquet d’un navire surpeuplé, l’épée royale à la main, craignant le naufrage, les conservateurs parvinrent à amener la collection par Falmouth jusqu’à l’ambassade de Pologne à Londres. On planifia rapidement de transporter les objets dans un convoi vers le Canada, et, tôt le matin du 4 juillet 1940, la collection et ses gardiens voguèrent à bord du navire Batory de la libre Pologne au centre d’un convoi comprenant comme escorteurs les navires Monarch of Bermuda, Sobieski et Revenge ainsi que le Bonaventure.[6]

L’arrivée au Canada

Cette traversée de convoi sur l’Atlantique, au début de juillet 1940, fut une des plus mémorables de la guerre : les inestimables trésors de la Pologne voyageant en compagnie de l’un des premiers groupes d’enfants britanniques déplacés à cause des dangers de la guerre, d’or et de valeurs britanniques évalués à plus de 450 millions de livres, en 1940, et d’un contingent de Canadiens ayant servi en Europe.[7] Comprenant des enfants britanniques en danger, des soldats blessés, des équipements polonais classés de communication sans fil, des caisses brisées débordant de souverains d’or, et des caisses contenant des partitions originales de Chopin, il s’agissait là d’une arrivée exceptionnelle pour le Port d’Halifax. Compte-tenu de l’importance et de la variété des éléments dont le navire de passagers était chargé, son arrivée au Quai 21, le 12 juillet 1940, fut décrite par l’Amiral Archer, commandant du Revenge, comme un immense soulagement.[8] Après un voyage en train sous escorte, la collection fut abritée dans les locaux des Archives nationales du Canada, un édifice d’entreposage de dossiers et une ferme expérimentale à Ottawa, jusqu’en 1945.[9] La collection s’agrandit durant cette période, des matériaux de l’exposition de la Pologne à la Foire mondiale de 1939 à New-York s’y étant ajoutés.[10]

Tout au long de cette odyssée, la collection était sous la garde de Jozef Polkowski et Stanislaw Zaleski et, comme le souligne Gordon Swager dans son étude L’étrange odyssée des trésors nationaux de Pologne, 1939-1961, ces deux conservateurs « se retrouvèrent nouveaux arrivants… chacun ayant laissé derrière lui femme et enfant dont ils étaient sans nouvelles ».[11] Pour ajouter à leurs difficultés, le gouvernement polonais en exil qui avait ordonné leur mission fut défait par les avancées militaires et diplomatiques soviétiques en Europe. Au cours de 1945, Zaleski et Polkowski passèrent à l’action et déménagèrent deux malles dans les voûtes de la Banque de Montréal à Ottawa.[12] . Elles contenaient notamment, entre autres objets, des manuscrits, l’Épée de couronnement des rois de Pologne, une bible de Gutenberg, et trente-deux partitions originales de Chopin.[13] The other items were distributed, with a further 24 trunks and cases moved to Sainte Anne de Beaupre Monastery in Quebec City, and eight trunks moved to the Monastery of the Precious Blood of Jesus in Ottawa.[14] Avant l’arrivée des représentants du nouveau gouvernement polonaise venus récupérer les trésors artistiques et l’or acheminés au Canada, Zaleski et Polkowski avaient tout déménagé, sauf une petite partie de la collection hors de l’édifice d’entreposage de dossiers, sous la protection d’arrangements auxquels ils étaient les seuls à pouvoir déroger.

Affiche illustrant les nombreux trésors de Wawel.
L’odyssée des trésors de Wawel, 1939-1961
Crédit : Consulate of the Republic of Poland

Des négociations religieuses, diplomatiques et politiques se poursuivirent durant plus de quinze ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale avant que la collection puisse être rassemblée et déménagée vers la Pologne. Pendant cette période, la signification culturelle des articles, en particulier leurs liens avec l’histoire d’une Pologne vivante et indépendante furent maintes fois soulignés. En témoigne à l’évidence un reportage photographique de Yousuf Karsh publié en décembre 1953 dans Life et Maclean’s.[15] L’importance des articles montrés expliquait pourquoi les chefs de file culturels et politiques de la Pologne tenaient tant à leur retour et la lenteur des procédures au Canada, résultant entre autres de la guerre froide, ne permit un aboutissement qu’en 1961, plus de 20 ans après l’arrivée du trésor au Canada.


  1. Gordon Swager, The Strange Odyssey of Poland’s National Treasures, 1939-1961 (L.étrange odyssée des trésors nationaux de la Pologne) (Toronto: Dundurn, 2004), 17.
  2. Déclaration du Dr Stanislaw Swierz Zaleski, Ottawa, 20 Novembre 1946. Bibliothèque et Archives Canada, RG 25 Volume 2803 Fichier 837-40, 1.
  3. Swager, 29.
  4. Swager, 44; Zaleski, 2.
  5. Zaleski, 3.
  6. Alfred Draper, Operation Fish (Don Mills, Ontario: General Publishing, 1979), 215; Zaleski, 3-4; Swager, 55.
  7. Draper, 215 ; Direction des mouvements, “Batory W-12”, juillet 1940, RG 24, Dossier HQS-63-303-12, Bibliothèque et Archives Canada.
  8. Draper, 219.
  9. Zaleski, 5.
  10. Swager, 62.
  11. Swager, 65.
  12. Zaleski, 5.
  13. J A Chapdelaine, Sous-secrétaire d’État adjoint aux Affaires extérieures, au Directeur général de la Banque de Montréal au siège social, à Montréal; Ottawa, le 11 juin 1955; Bibliothèque et Archives Canada, RG 25 Volume 2803 Dossier 837-B-40, 1.
  14. Zaleski, 5,7.
  15. Secrétariat canadien aux Affaires extérieures, à la Délégation canadienne à l’Assemblée générale des Nations-Unies, New York; 3 décembre 1953; Bibliothèque et Archives nationales du Canada, RG 25 Volume 2803 Dossier 837-B-40, 1.
Author(s)

Steve Schwinghamer

Un homme, vêtu d'une chemise et d'un pantalon kaki et portant un sac à dos, se tient sur un terrain rocheux.

Steve Schwinghamer est historien au Musée canadien de l’immigration et est affilié au Centre d’histoire orale et de récits numériques de l’Université Concordia. Avec Jan Raska, il a co-écrit Quai 21 : Une histoire Il s’intéresse aux politiques et aux lieux de l’immigration canadienne, en particulier au XXe siècle.