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Le Risque d’aimer l’histoire

Il est dangereux d’être reconnu comme un amoureux de l’histoire au sein d’une famille. Cela peut mener aux moqueries, à la sympathie et, parfois, à un surplus de travail. Lorsque mon père s’affairait à trier les biens de mon grand-père, il est tombé sur plusieurs boîtes de documents, de lettres et de photos, tous méticuleusement recueillis et rangés par son père. Que faire de tout cela? C’était des choses que mon grand-père croyait nécessaire de conserver, mais quelqu’un qui y jetait un œil devait absolument prendre le temps de s’arrêter pour voir ce qui s’y trouvait. Il se trouve que j’étais cette personne !

Alors que j’écris ces lignes, j’ai déjà eu le temps de jeter un coup d’œil à ces boîtes, mais il en reste encore plusieurs en entrepôt… un vibrant hommage à ma procrastination. Toutefois, un élément a retenu mon attention : une lettre écrite par mon arrière-grand-père lors de son immigration au Canada.

Il s’agit d’une simple lettre de quatre pages, mais elle présente de façon intéressante l’expérience de la traversée de l’océan au début du vingtième siècle. À mes yeux, il s’agissait d’une fenêtre fascinante s’ouvrant sur la vie d’un de mes ancêtres et de son aventure qui l’a mené vers le Canada pour la première fois.

Je connaissais les grandes lignes de l’histoire de mon arrière-grand-père (ci-après nommé William, pour minimiser les crampes à ma main) arrivé au Canada. Insatisfait de sa vie en Écosse, et probablement parce qu’il était en quête d’aventure ou parce qu’il s’était disputé avec son père, il a pris la décision d’immigrer. Il venait au Canada afin de travailler pour la Banque de Montréal (j’ai également trouvé sa lettre d’emploi) et je croyais qu’il avait navigué à l’époque du naufrage du Titanic – une référence que plusieurs, étonnamment, utilisent pour situer l’immigration de leurs proches dans le temps (mais bien souvent, cela se révèle faux, comme dans mon cas) !

Une lettre jaunie illisible manuscrite à l’encre noire.

Dès la première page de la lettre, nous en apprenons un peu. Il a écrit au sujet du port où se trouvait le navire, et le nom de celui-ci est même bien inscrit. Le R.M.S. Victorian, un navire de l’Allan Line, était l’un des premiers grands navires de passagers à être doté de turbines, une innovation dans le domaine de la propulsion qui deviendrait éventuellement la norme des bateaux de croisière luxueux qui allaient un jour s’aventurer sur les eaux.

Dans sa lettre, William écrit au sujet de la foule agglutinée sur le quai, rassemblée pour voir le navire quitter le port de Liverpool, ainsi qu’au sujet d’une tempête importante (qui ne l’a même pas empêché de dormir). Il ne semble pas avoir souffert du mal de mer qui a touché plusieurs immigrants lors de leur traversée de l’Atlantique. Il mentionne un décès survenu lors de la traversée (un passager âgé), ainsi que l’inhumation qui s’est déroulée en mer. Un manque de moyens de réfrigération adéquats, entre autres, a fait de l’inhumation en mer une solution acceptable pour les années qui ont suivi.

Pour se divertir à bord, William et les autres passagers jouaient à des jeux, notamment le jeu de palets américain et le soccer, puis il y avait le thé servi l’après-midi, dans la salle de musique du navire. Bien que cela ne me semble pas être des moments extrêmement palpitants, il mentionne qu’il y a plusieurs autres détails qu’il abordera plus tard (je n’ai pas encore trouvé cette lettre). Il semble qu’il ait voyagé en première classe, ce qui m’étonne. Je me serais attendu à ce qu’un jeune employé de banque voyage, au mieux, en deuxième classe. Plusieurs immigrants ont sans aucun doute goûté aux « joies » de la troisième classe lors de leur traversée vers le Canada. William semble avoir été chanceux de pouvoir voyager dans de telles conditions. Je me demande si la banque a payé pour son billet ?

La lettre est datée du 19 mai 1910 (c’est ma meilleure estimation), alors il semble que l’histoire de la traversée à l’époque du naufrage du Titanic (en avril 1912) est un soupçon de romance. Il parle du sac postal du navire, qui a été débarqué dans la ville de Rimouski, au Québec. Je suis maintenant convaincu que sa destination n’était pas Halifax. Il a écrit que le navire venait tout juste de dépasser Cape Race, à Terre-Neuve, alors la date de son arrivée devrait être environ un jour ou deux plus tard.

Avec ces informations sous la main, je me suis rendu au Centre d’histoire familiale Banque Scotia. En seulement quelques minutes, mon collègue a découvert des renseignements au sujet du départ de William de Liverpool le 13 mai, et de son arrivée au Québec sept jours plus tard, soit le 20 mai. Une traversée d’une semaine avait du sens, bien que certains navires fussent capables d’effectuer la traversée en moins de temps à cette époque. Malgré tout, il m’est difficile d’imaginer un si long périple alors que nous vivons dans l’époque du transport aérien. De la ville de Québec, il s’est rendu à Montréal afin d’obtenir son assignation. Il devait aller travailler dans une succursale située à Mount Forest, en Ontario (j’ai découvert une lettre qu’il avait écrite peu de temps après son arrivée à Mount Forest, qui peut laisser présager un autre envoi à une date ultérieure). Trois ans plus tard, il a de nouveau traversé l’océan, cette fois avec le Corps expéditionnaire canadien, pour aller dans les tranchées d’Europe.

Toutefois, une question demeure : comment mon grand-père a-t-il pu avoir cette lettre? Est-ce que William a oublié de la poster à ses parents, en Écosse? Ou bien a-t-elle été recueillie avec le reste de leurs choses et rapatriée de l’autre côté de l’océan? Si c’est le cas, est-ce que cela signifie que les parents de William ont également pensé que cette lettre valait la peine d’être conservée, comme je le fais maintenant? Combien de lettres similaires ont été postées par de nouveaux arrivants, afin de laisser savoir à des êtres chers qu’ils sont arrivés sains et saufs de l’autre côté de l’océan ?

Une partie de notre rôle d’interprète consiste à aider les visiteurs à découvrir ce que cela représentait pour les immigrants, souvent leurs ancêtres, d’immigrer au Canada. Nous les aidons à découvrir et à partager l’histoire de leur aventure. De nos jours, plusieurs personnes n’ont aucune idée des conditions ou des dangers inhérents à la traversée de l’océan à cette époque. Cela ne se fait plus (je ne compte pas les croisières). C’est un sujet que je trouve extrêmement fascinant : les toutes premières traversées, le déclin des navires et la montée des voyages en avion… mais surtout, comment les personnes venaient-elles au Canada? Je suis impatient de découvrir et de partager de nouvelles histoires alors que nous accueillerons, cet été, de nouveaux visiteurs (ainsi que des habitués). Entre-temps, si vous en avez la chance, je vous encourage à explorer votre grenier et vos classeurs poussiéreux (je ne veux pas dire que vos maisons sont sales) afin de voir ce que vous pourriez y découvrir.

Cliquez chaque image pour lire la lettre complète.