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Voyage dans le passé

Dans un grand parc situé dans l'est de l'arrondissement Saint-Léonard à Montréal se dresse une statue de bronze plutôt impressionnante d'un jeune homme tenant une valise. Il repose sur un énorme demi-globe terrestre de bronze, un pied posé sur le contour du Canada, l'autre sur l'Italie. Quand j'étais petite, mon grand-père maternel m'emmenait faire des promenades dans son quartier et nous nous retrouvions inévitablement devant cette statue. Il me disait alors qu'il s'agissait de lui au moment où il est arrivé au Canada avec dix dollars en poche. Sur la plaque de la statue, on pouvait lire ce simple mot : « L’immigrante ». Je ne me souviens pas exactement quand j'ai appris que la statue n'était pas vraiment celle de mon grand-père, mais pendant plusieurs années, j'ai été convaincue que la ville de Montréal l'avait érigée en mémoire de son immigration au Canada. Une chose demeure certaine, l'histoire de son immigration est partie intégrale du folklore de ma famille....

En 1952, Emidio Di Paolo, alors âgé de vingt-neuf ans, quitte sa maison à Barisciano, en Italie, à bord du Saturnia et débarque au Quai 21. Il vient travailler comme ouvrier agricole dans le Nord du Québec, dans le petit village agricole de Saint-Paul-L'Hermite. Durant le trajet, quelqu'un remarque le bracelet qu'Emidio porte avec la mention de sa destination finale, et lui suggère de le retirer. Assuré que personne ne remarquerait son absence ou ne se donnerait même la peine de le chercher, il enlève son bracelet et suit le conseil de l'étranger en montant dans le train en direction de Montréal.

Ce changement de dernière minute dans les plans d'Emidio lui sourira – Montréal se trouve alors en plein boom de la construction, et des milliers de travailleurs italiens sont engagés pour ériger les immeubles du centre-ville. Il trouvera rapidement un emploi dans l'acier d'armature et, grâce à sa bonne connaissance des plans d'architecte, ne tardera pas à devenir contremaître. Quatre années de dur labeur s'écouleront sur les chantiers de construction avant que les membres de sa famille puissent enfin venir le rejoindre au Canada.

En 1956 à bord du Vulcania, une petite fille, ma mère, joue avec sa petite balle rouge en la faisant rebondir un peu partout sur le pont de la troisième classe. Inévitablement, sa balle finit par bondir hors du navire pour tomber dans l'océan, et elle se met à pleurer à chaudes larmes. Il s'agissait de son seul jouet acheté en magasin. Son oncle et sa mère finissent par la rejoindre sur le pont. Son frère de quatre ans (né peu de temps après que leur père ait immigré au Canada) les suit tout près derrière. Un photographe parmi les passagers prend une photo d'eux devant le Rocher de Gibraltar. J'ai fait don de cette photo au Quai 21, au nom de ma mère, la première fois que j'ai visité le musée. La photo immortalise la dernière fois que la petite fille voit le pont extérieur du bateau avant qu'il ne se mette à quai. Une fois le Vulcania sur l'océan, sa mère est prise d'un grave mal de mer et les enfants se retrouvent alors confinés dans leur chambre pour la majeure partie du voyage. Le voyage en train et leur arrivée à Montréal allaient enfin réunir la famille à nouveau. Mon grand-père voyait son fils pour la première fois et ensemble, ils allaient pouvoir commencer ce nouveau chapitre stimulant de leur vie.

J'ai grandi en entendant cette histoire plus d'une fois, pendant les réunions de famille, les vacances et à peu près n'importe quand en fait. Ce récit est celui qui a profondément façonné mon identité et fortement influencé mon désir de consacrer ma vie à l'étude de l'ethnicité et des traditions orales. C'est l'une des raisons pour lesquelles je suis ravie d'avoir rejoint l'équipe du Musée canadien de l'immigration du Quai 21. Cela me donne littéralement l'occasion de marcher tous les jours sur les traces de ma famille.