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L’importance de CARE

Quand une personne ayant autorité comme un enseignant, par exemple, décrit le monde et que vous n’en faites pas partie, vous vous trouvez pendant un instant en déséquilibre psychologique, comme si en regardant dans un miroir, vous ne vous y voyiez pas. Vous savez pourtant que vous existez comme les autres et que ce n’est qu’une illusion. Il faut beaucoup de force à votre âme, pas seulement une force individuelle, mais aussi une compréhension collective, pour résister à ce vide, à cet état de non-être, dans lequel vous êtes lancé, pour vous lever et exiger d’être vu et entendu.

- Adrienne Rich

Au printemps dernier, en hommage à la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale (le 21 mars), le Musée canadien de l’immigration du Quai 21 organisait la première édition annuelle de l’atelier de formation sur la sensibilisation culturelle et les relations, CARE (en anglais Cultural Awareness Relationship Education). Dans le cadre de cet atelier, les étudiants collaboraient afin de trouver des solutions à la violence et à l’intimidation fondées sur l’ethnicité. L’atelier enseigne aux étudiants des compétences pratiques afin de faire face à ces enjeux et créer des liens positifs à l’école et dans la collectivité.

L’équipe d’éducation du Musée démarre chaque projet de développement de programme à l’aide d’une approche dirigée par la collectivité. Lors du développement de CARE, notre collectivité, en particulier les jeunes, mais également les enseignants et les parents, nous a dit que les compétences culturelles et l’intimidation sont de graves enjeux dans les classes et dans les collectivités. J’aurais préféré croire que l’intimidation fondée sur la couleur, la religion ou tout autre motif ethnique avait disparu avec les jeunes qui me surnommaient « poil de carotte » et m’affublaient d’autres surnoms que la décence m’empêche de répéter ici, en raison de la couleur de ma chevelure et de mon supposé patrimoine ethnique que même encore aujourd’hui, je suis mal à l’aise d’affirmer, mais ce serait ignorer la réalité vécue par les jeunes d’aujourd’hui.

Je me souviens qu’il y a quelques années à peine, une jeune fille coiffée d’un hijab entra dans ma classe d’école secondaire et que quelqu’un a crié : « Retourne chez toi, terroriste ! » Certains étudiants ont ri, d’autres ont détourné les yeux. L’intimidateur n’éprouvait aucun scrupule à lancer cette insulte devant ses pairs et devant moi, une adulte et une enseignante. En tant que parent, ça me brise le cœur : je veux les tous prendre dans mes bras, intimidés et intimidateurs confondus, car ils ne sont que des enfants. En tant que personne, je suis enragée de voir quelqu’un blessé par tant d’ignorance qu’ils font mal aux autres. En tant qu’enseignante, je sais que j’ai du pain sur la planche et je retrousse mes manches.

Nous ne cherchions pas les histoires de racisme et d’intimidation, mais en entrant dans les classes ou en discutant de la situation avec les élèves, les parents et les enseignants au Musée, dans notre quartier et dans nos écoles, ce sont ces sujets qui se démarquèrent. Bien qu’il existe encore des situations brutales, flagrantes et cruelles de racisme sous forme de violence, d’exclusion, d’insultes et de langage abusif, dont plusieurs particulièrement horribles et tristes relatées par les étudiants, on nous a aussi mentionné que la plupart du temps, le racisme est insidieux et sournois, donc plus difficile à combattre. Les étudiants se sentent désespérés et impuissants. Voici donc quelques témoignages que nous avons entendus (certains ont été modifiés afin de protéger l’identité des personnes impliquées).

Témoignage de supposition et d’appropriation d’identité

Chinois canadien

Une fillette de six ans nous a confié qu’elle était souvent questionnée au sein de sa collectivité afin de savoir à quoi ressemble la vie en Chine. Elle n’a visité la Chine qu’une seule fois et bien qu’elle y soit née et qu’elle admette « avoir l’air Chinoise », elle a vécu toute sa vie chez ses parents Canadiens, en Nouvelle-Écosse. Elle aime bien parler et se renseigner sur la culture chinoise, mais dit se sentir gênée et mal à l’aise quand on lui souligne ainsi sa différence avec ses pairs.

Afrique

Un étudiant de 15 ans nous dit détester que ses pairs le surnomment « Afrique » au lieu de l’appeler par son nom. Sa peau est bien noire, mais il dit n’être jamais allé en Afrique, car sa famille habite la Nouvelle-Écosse depuis plusieurs générations. Ironiquement, il raconte que le seul africain de sa classe est un garçon de race blanche originaire d’Afrique du Sud. Mais personne ne le surnomme « Afrique ».

Réfugié un jour, réfugié toujours

Un autre étudiant nous explique comment il déteste que l’enseignante adjointe de sa classe, à chaque visiteur qui se présente ou à chaque sortie de la classe, mentionne qu’il est réfugié. Il dit se sentir Canadien comme tous les autres et être citoyen canadien. Il n’aime pas se faire constamment rappeler qu’il est différent à ses yeux. Elle souhaite le voir partager son expérience, mais il dit se sentir mal à l’aise d’en parler devant un grand groupe ou des inconnus.

Témoignages de mal informés

Les pays comme l’Afrique

Un étudiant universitaire représentant une ONG m’approcha en me demandant si je souhaitais faire un don. Quand j’ai demandé à quoi servirait mon argent, il m’a dit que dans certains pays comme l’Afrique, il n’y avait même pas d’ambulance.

Étroitesse de vue

Lors d’une discussion avec un administrateur d’école sur les compétences culturelles et les célébrations des fêtes dans son école, celui-ci m’a demandé comment ma religion célébrait Noël.

Espace personnel

Un jeune homme m’a dit qu’à l’école secondaire, d’autres élèves touchaient constamment sa chevelure pour connaître l’effet d’une coupe afro. Il n’avait pas vraiment une coupe afro, mais ils le faisaient en raison de sa peau noire et de ses cheveux crépus.

Témoignages de préjugés

Les préjugés sont bien vivants

Un parent nous a dit que ses enfants se faisaient injurier et lancer des objets régulièrement le midi et dans l’autobus en raison de leur mixité raciale. Le parent raconte qu’il se sent en colère, apeuré et impuissant.

Le sens du nom

Un élève, au début du secondaire, raconte qu’un de ses pairs le traitait de nazi parce que son nom de famille était allemand. Ses ancêtres sont arrivés au Canada bien avant la Deuxième Guerre mondiale et n’avaient aucun lien avec ce parti. Le garçon dit que son intimidateur s’en prenait également à d’autres en raison de sa perception de leur culture ou de leur patrimoine.

Politique ou personnel ?

Un garçon de 10 ans raconte que d’autres s’en prenaient à lui en raison de sa citoyenneté américaine. Ils disaient qu’il avait élu Bush et qu’il était obsédé par la guerre. Il dit que les gens le détestaient en raison de son lieu de naissance et de sa fierté d’être américano-canadien.

Après avoir pris conscience de ces témoignages, nous savions que nous devions faire quelque chose.

Nous savions que même si l’intimidation est un enjeu de première importance pour la plupart des parents, étudiants et enseignants que les nouveaux immigrants, les minorités ethniques et les personnes qui apprennent la langue courent plus de risque d’intimidation. En raison du mandat du Musée, nous croyions qu’il s’agissait d’un domaine important où nous pouvions faire une différence. Nous avons donc entrepris des recherches et élaboré un plan. Nous avons interrogé des élèves, principalement en 5e et 6e années.

Bien que sans surprise, peu d’entre eux (soit 20 % en tout ou 30 % chez ceux qui sont nés au Canada) admettaient en avoir intimidé d’autres en raison de leur « langue ou niveau de langage (dont l’accent), de leur origine ethnique, race, religion ou pays d’origine », presque tous (soit 93 %) disent en avoir été témoins. Quelque 33 % des élèves interrogés sont nés à l’étranger et leur langue maternelle est autre que le français ou l’anglais. Tous ces élèves nous ont dit « avoir été témoins d’intimidation, avoir été traités différemment et avoir été intimidés en raison de leur niveau de langage ou de leur langue (dont l’accent), de leur origine ethnique, race, culture, religion ou pays d’origine ». Les 80 % d’anglophones nés au Canada disent « avoir été traités différemment ou intimidés en raison de leur langue ou niveau de langage (dont l’accent), leur origine ethnique, race, culture, religion ou pays d’origine ».

Ce que ces témoignages (et d’innombrables autres) soulignés par nos recherches m’ont fait comprendre, c’est que ce problème répandu, complexe et à des niveaux multiples dépasse la confrontation entre deux groupes. Plusieurs parents et enseignants avec qui nous nous sommes entretenus à ce sujet qui touche les jeunes, ont aussi parlé de leurs propres expériences d’intimidation à titre de victimes ou de témoins, comme je l’ai fait au début de ce blogue. Il est évident que les impacts de ces événements sur l’estime de soi, la santé mentale et la santé de notre société sont ressentis à long terme.

Après avoir évalué nos recherches et d’autres programmes couronnés de succès, nous avons choisi une approche à deux volets pour les ateliers CARE. La première moitié du programme porte sur la sensibilisation culturelle. On y retrouve des activités éducatives qui aident les élèves à reconnaître la discrimination systématique, raciale et culturelle dans l’histoire de l’immigration, les défis en communication interculturelle et les dangers des suppositions et des préjugés fondés sur la culture. La seconde moitié du programme porte sur l’éducation relationnelle. La recherche nous apprend que l’intimidation est à l’origine un problème relationnel relié aux inégalités de pouvoir. Les élèves prennent part à des activités destinées à stimuler l’empathie mutuelle, à célébrer l’individualité et la collectivité ainsi qu’à améliorer la communication. Parmi ces activités, on retrouve des appels à l’action qui demandent aux étudiants de créer ensemble des solutions et de s’engager individuellement à apporter des changements personnels. Le résultat final est une matinée positive, amusante et inspirante faite de conférenciers motivants et d’activités mobilisatrices.

Afin de trouver des solutions à la violence et à l’intimidation fondées sur l’ethnicité, l’éducation est la clé du succès.

Écoutez ce que les participants à notre atelier 2013 ont à dire à propos de CARE: